# La Belle au bois dormant

_Frères Grimm_ · 8 min read · ages 6-10

Une fée non invitée condamne la fille du roi à se piquer à un fuseau à quinze ans et à en mourir, et une autre change cette mort en cent ans de sommeil. Le château dort derrière une haie ; un prince la franchit et réveille la princesse d’un baiser et le roi, la reine et toute la cour s’éveillent : on célèbre les noces.

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Il y a bien longtemps vivaient un roi et une reine qui répétaient chaque jour : « Ah, si nous avions un enfant ! » Mais l’enfant ne venait pas. Or un jour que la reine était au bain, une grenouille sortit de l’eau, se traîna jusqu’au bord et lui parla.

— Ton vœu sera exaucé, dit-elle. Avant qu’une année soit passée, tu mettras au monde une fille.

Ce que la grenouille avait annoncé arriva. La reine eut une petite fille si belle que le roi, ne se tenant plus de joie, donna une grande fête. Il n’y invita pas seulement ses parents, ses amis et ses connaissances, mais aussi les fées du royaume, afin qu’elles soient bonnes et bienveillantes envers l’enfant. Il y en avait treize dans le pays ; comme il ne possédait que douze assiettes d’or pour les servir, l’une d’elles dut rester chez elle.

On célébra la fête avec toute la magnificence possible, et lorsqu’elle prit fin, les fées offrirent à l’enfant leurs dons merveilleux : l’une la vertu, l’autre la beauté, la troisième la richesse, et ainsi de suite, tout ce qu’on peut souhaiter au monde. Onze d’entre elles venaient de prononcer leur souhait quand la treizième entra soudain dans la salle. Elle voulait se venger de n’avoir pas été invitée, et sans saluer personne, sans même regarder qui que ce soit, elle cria d’une voix forte.

— La fille du roi se piquera à un fuseau dans sa quinzième année, et elle en tombera morte.

Puis, sans ajouter un mot, elle tourna les talons et quitta la salle. Tout le monde en resta glacé. Alors la douzième fée s’avança, celle qui n’avait pas encore fait son souhait. Elle ne pouvait pas annuler la malédiction, seulement l’adoucir, et voici ce qu’elle dit.

— Ce ne sera pas la mort : la fille du roi tombera seulement dans un profond sommeil de cent ans.

Le roi, qui aurait tout donné pour préserver son enfant chérie du malheur, fit publier l’ordre de brûler tous les fuseaux du royaume. Quant à la jeune fille, les dons des fées s’accomplirent tous en elle, car elle était si belle, si sage, si douce et si avisée que personne ne pouvait la voir sans l’aimer.

Or il arriva que le jour même de ses quinze ans, le roi et la reine étaient absents, et que la jeune fille resta toute seule au château. Elle alla partout, visita les salles et les chambres à sa guise, et finit par arriver devant une vieille tour. Elle monta l’étroit escalier en colimaçon et parvint à une petite porte. Une clé rouillée était restée dans la serrure ; elle la tourna, la porte s’ouvrit d’un coup, et dans un cabinet minuscule une vieille femme était assise avec un fuseau et filait son lin sans relâche.

— Bonjour, grand-mère, dit la fille du roi. Que faites-vous là ?

— Je file, répondit la vieille en hochant la tête.

— Et qu’est-ce donc que cette chose qui saute si joliment ? demanda la jeune fille.

Elle prit le fuseau et voulut filer à son tour. Mais à peine y eut-elle touché que le mauvais sort s’accomplit, et elle s’en piqua le doigt.

Au moment même où elle sentit la piqûre, elle tomba sur le lit qui se trouvait là et s’enfonça dans un sommeil profond. Et ce sommeil se répandit sur tout le château. Le roi et la reine, qui venaient de rentrer et pénétraient dans la grande salle, commencèrent à s’endormir, et toute la cour avec eux. Les chevaux s’endormirent dans l’écurie, les chiens dans la cour, les pigeons sur le toit, les mouches sur le mur ; même le feu qui flambait dans l’âtre s’apaisa et s’endormit, le rôti cessa de grésiller, et le cuisinier, qui tenait le marmiton par les cheveux pour une maladresse, le lâcha et s’endormit à son tour. Le vent tomba, et sur les arbres devant le château plus une feuille ne bougea.

Autour du château, cependant, une haie d’épines se mit à pousser. Chaque année elle montait plus haut ; elle finit par entourer le château tout entier, puis le dépassa si bien qu’on n’en voyait plus rien, pas même le drapeau sur le toit. Mais on racontait dans le pays la légende de la belle princesse endormie, la Belle au bois dormant, car c’est ainsi qu’on l’appelait, si bien que de temps en temps des fils de roi venaient et voulaient forcer la haie pour entrer dans le château. Cela leur était impossible, car les épines se tenaient serrées comme si elles avaient eu des mains, et les jeunes gens y restaient accrochés, ne pouvaient plus se dégager et mouraient d’une mort misérable.

Après de longues, longues années, un autre fils de roi arriva dans le pays. Il entendit un vieil homme parler de la haie d’épines : derrière elle, disait-on, se dressait un château où une princesse d’une grande beauté, qu’on appelait la Belle au bois dormant, dormait depuis cent ans, et avec elle le roi, la reine et toute la cour. Le vieillard tenait de son grand-père que bien des fils de roi étaient déjà venus et avaient tenté de traverser la haie, mais qu’ils y étaient restés pris et y avaient trouvé une triste mort.

— Je n’ai pas peur, dit le jeune homme. Je veux y aller et voir la belle princesse endormie.

Le bon vieillard eut beau le mettre en garde, il n’écouta pas ses paroles.

Or les cent ans venaient justement de s’écouler, et le jour était venu où la Belle au bois dormant devait se réveiller. Lorsque le fils du roi s’approcha de la haie, il n’y vit que de grandes et belles fleurs qui s’écartèrent d’elles-mêmes et le laissèrent passer sans une égratignure, puis se refermèrent derrière lui en une haie.

Dans la cour du château, il vit les chevaux et les chiens de chasse tachetés couchés et endormis ; sur le toit, les pigeons avaient la tête sous l’aile. Quand il entra dans le château, les mouches dormaient sur le mur, le cuisinier tenait encore la main levée comme pour attraper le marmiton, et la servante était assise devant la poule noire qu’elle devait plumer. Il alla plus loin et vit dans la grande salle toute la cour couchée et endormie, et là-haut, près du trône, le roi et la reine.

Il alla plus loin encore. Tout était si silencieux qu’il entendait son propre souffle. Il arriva enfin à la tour et ouvrit la porte de la petite chambre où dormait la Belle au bois dormant. Elle était étendue là, si belle qu’il ne pouvait en détacher les yeux, et il se pencha et lui donna un baiser.

À peine l’eut-il touchée de ce baiser que la Belle au bois dormant ouvrit les yeux, s’éveilla et le regarda avec beaucoup de douceur. Ils descendirent ensemble, et le roi s’éveilla, et la reine, et toute la cour, et tous se regardèrent avec de grands yeux. Les chevaux se relevèrent dans la cour et se secouèrent, les chiens de chasse bondirent en remuant la queue, les pigeons sur le toit sortirent la tête de dessous leur aile, regardèrent autour d’eux et s’envolèrent vers les champs, les mouches reprirent leur promenade sur les murs, le feu de la cuisine se redressa, flamba et acheva de cuire le repas, le rôti se remit à grésiller, le cuisinier donna au marmiton une gifle qui le fit crier, et la servante finit de plumer la poule.

Puis on célébra en grande pompe les noces du fils du roi et de la Belle au bois dormant, et ils vécurent heureux jusqu’à la fin de leurs jours.

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- Source: Kinder- und Hausmärchen, 7. Auflage (1857) (https://de.wikisource.org/wiki/Dornröschen_(1857))
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