# La Belle et la Bête

_Jeanne-Marie Leprince de Beaumont_ · 30 min read · ages 6-12

Pour sauver son père, la cadette du marchand va vivre chez une Bête effrayante mais bonne, et s’attache peu à peu à elle. Revenue à temps pour l’empêcher de mourir de chagrin, elle accepte de l’épouser, la Bête devient un beau prince, et une fée change les deux sœurs jalouses en statues à la porte du palais.

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Il était une fois un marchand immensément riche. Il avait six enfants, trois garçons et trois filles, et comme c’était un homme avisé, il n’épargna rien pour leur éducation et leur donna toutes sortes de maîtres. Ses filles étaient très belles, mais la plus jeune surtout se faisait admirer. Quand elle était petite, on ne l’appelait que « la belle enfant », si bien que ce nom lui resta, ce qui rendit ses sœurs très jalouses.

Cette cadette, qui était plus belle que ses sœurs, était aussi meilleure qu’elles. Les deux aînées avaient beaucoup d’orgueil parce qu’elles étaient riches. Elles jouaient les grandes dames, refusaient de recevoir les visites des autres filles de marchands et ne voulaient pour compagnie que des gens titrés. Elles allaient chaque jour au bal, au théâtre, à la promenade, et se moquaient de leur cadette, qui passait le plus clair de son temps à lire de bons livres. Comme on savait ces filles très riches, plusieurs gros marchands les demandèrent en mariage ; mais les deux aînées répondirent qu’elles ne se marieraient jamais, à moins de trouver un duc, ou au moins un comte. La Belle, car je vous ai dit que c’était le nom de la plus jeune, la Belle, donc, remercia bien poliment ceux qui voulaient l’épouser, mais leur dit qu’elle était trop jeune et qu’elle souhaitait tenir compagnie à son père encore quelques années.

Or, du jour au lendemain, le marchand perdit tout son bien, et il ne lui resta qu’une petite maison de campagne, très loin de la ville.

Il annonça en pleurant à ses enfants qu’il faudrait aller vivre là-bas et qu’en travaillant comme des paysans ils pourraient s’en tirer. Ses deux filles aînées répondirent qu’elles ne voulaient pas quitter la ville, qu’elles avaient plusieurs amoureux trop heureux de les épouser même sans fortune. Les belles demoiselles se trompaient : leurs amoureux ne voulurent plus les regarder dès qu’elles furent pauvres. Comme personne ne les aimait, à cause de leur arrogance, on disait d’elles : « Elles ne méritent pas qu’on les plaigne ; nous sommes bien contents de voir leur orgueil rabaissé. Qu’elles aillent jouer les grandes dames en gardant les moutons. » Mais en même temps, tout le monde disait : « Pour la Belle, nous sommes bien tristes de son malheur. C’est une si bonne fille ; elle parlait aux pauvres gens avec tant de bonté ; elle était si douce, si honnête. » Plusieurs gentilshommes voulurent même l’épouser bien qu’elle n’eût plus un sou, mais elle leur dit qu’elle ne pouvait pas se résoudre à abandonner son pauvre père dans son malheur, et qu’elle le suivrait à la campagne pour le consoler et l’aider à travailler. La pauvre Belle avait d’abord été très affligée de perdre sa fortune, mais elle s’était dit : « J’aurai beau pleurer, mes larmes ne me rendront pas mon bien. Il faut tâcher d’être heureuse sans fortune. »

Quand ils furent arrivés à leur maison de campagne, le marchand et ses trois fils se mirent à labourer la terre. La Belle se levait à quatre heures du matin et se dépêchait de nettoyer la maison et de préparer le repas de la famille. Elle eut d’abord beaucoup de peine, car elle n’était pas habituée à travailler comme une servante ; mais au bout de deux mois elle devint plus forte, et la fatigue lui donna une santé parfaite. Quand elle avait fini son ouvrage, elle lisait, elle jouait du clavecin, ou bien elle chantait en filant. Ses deux sœurs, au contraire, s’ennuyaient à mourir. Elles se levaient à dix heures, se promenaient toute la journée et s’amusaient à regretter leurs belles robes et le beau monde.

— Regarde un peu notre cadette, disait l’une à l’autre. Elle a l’âme basse, et elle est si sotte qu’elle se contente de sa misère.

Le bon marchand ne pensait pas comme ses filles. Il savait que la Belle était plus faite que ses sœurs pour briller dans le monde. Il admirait la vertu de cette jeune fille, et surtout sa patience, car ses sœurs, non contentes de lui laisser tout le travail de la maison, l’insultaient à tout moment.

Il y avait un an que cette famille vivait dans la solitude, lorsque le marchand reçut une lettre : un navire chargé de ses marchandises venait d’arriver à bon port. Cette nouvelle faillit faire tourner la tête à ses deux aînées, qui pensaient pouvoir enfin quitter cette campagne où elles s’ennuyaient tant. Quand elles virent leur père prêt à partir, elles le prièrent de leur rapporter des robes, des fourrures, des coiffures et toutes sortes de babioles. La Belle ne lui demandait rien, car elle songeait que tout l’argent des marchandises ne suffirait pas à payer ce que ses sœurs souhaitaient.

— Tu ne me demandes rien, toi ? lui dit son père.

— Puisque vous avez la bonté de penser à moi, répondit-elle, je vous prie de me rapporter une rose, car il n’en pousse pas ici.

Ce n’était pas que la Belle tînt à une rose ; mais elle ne voulait pas condamner par son exemple la conduite de ses sœurs, qui auraient dit qu’elle ne demandait rien pour se faire remarquer.

Le brave homme partit. Mais à son arrivée, on lui fit un procès au sujet de ses marchandises et, après bien des peines, il repartit aussi pauvre qu’avant. Il n’était plus qu’à une trentaine de milles de chez lui et il se réjouissait déjà de revoir ses enfants ; mais comme il fallait traverser un grand bois avant d’atteindre sa maison, il se perdit. Il neigeait horriblement, le vent était si fort qu’il le jeta deux fois à bas de son cheval, et la nuit étant venue, il crut qu’il mourrait de faim ou de froid, ou qu’il serait dévoré par les loups qu’il entendait hurler autour de lui. Tout à coup, en regardant au bout d’une longue allée d’arbres, il vit une grande lumière, mais qui paraissait bien loin. Il marcha de ce côté-là et vit que cette lumière venait d’un grand palais tout illuminé.

Le marchand remercia Dieu du secours qu’il lui envoyait et se hâta d’arriver au château ; mais il fut bien surpris de ne trouver personne dans les cours. Son cheval, qui le suivait, aperçut une grande écurie ouverte et y entra ; il y trouva du foin et de l’avoine, et le pauvre animal, qui mourait de faim, se jeta dessus avidement. Le marchand l’attacha dans l’écurie et marcha vers la maison, où il ne trouva personne non plus ; mais en entrant dans une grande salle, il y découvrit un bon feu et une table chargée de plats, avec un seul couvert. Comme la pluie et la neige l’avaient trempé jusqu’aux os, il s’approcha du feu pour se sécher, et il se disait : « Le maître de la maison ou ses domestiques me pardonneront la liberté que j’ai prise ; sans doute vont-ils bientôt venir. » Il attendit longtemps ; mais onze heures sonnèrent sans qu’il vît personne, et il ne put pas résister à la faim. Il prit un poulet qu’il mangea en deux bouchées, tout tremblant. Il but aussi quelques gorgées de vin et, devenu plus hardi, il sortit de la salle et traversa plusieurs grandes pièces magnifiquement meublées. Il finit par trouver une chambre où il y avait un bon lit et, comme il était plus de minuit et qu’il était fatigué, il décida de fermer la porte et de se coucher.

Il était dix heures du matin quand il se leva le lendemain, et il fut bien surpris de trouver un habit tout propre à la place du sien, qui était abîmé. « Sûrement, se dit-il, ce palais appartient à quelque bonne fée qui a eu pitié de moi. » Il regarda par la fenêtre et ne vit plus de neige, mais des tonnelles de fleurs qui enchantaient la vue. Il revint dans la grande salle où il avait soupé la veille et vit une petite table où l’attendait une tasse de chocolat.

— Je vous remercie, madame la fée, dit-il tout haut, d’avoir eu la bonté de penser à mon petit-déjeuner.

Après avoir bu son chocolat, le brave homme sortit pour aller chercher son cheval et, comme il passait sous une tonnelle de roses, il se souvint que la Belle lui en avait demandé une et cueillit une branche qui en portait plusieurs. Aussitôt il entendit un grand bruit et vit venir vers lui une Bête si horrible qu’il faillit s’évanouir.

— Vous êtes bien ingrat, lui dit la Bête d’une voix terrible. Je vous ai sauvé la vie en vous recevant dans mon château, et pour ma peine vous me volez mes roses, que j’aime plus que tout au monde. Il faut mourir pour réparer cette faute. Je ne vous donne qu’un quart d’heure pour demander pardon à Dieu.

Le marchand se jeta à genoux et dit à la Bête en joignant les mains :

— Monseigneur, pardonnez-moi. Je ne croyais pas vous offenser en cueillant une rose pour une de mes filles, qui m’en avait demandé une.

— Je ne m’appelle pas monseigneur, répondit le monstre, mais la Bête. Je n’aime pas les compliments, moi ; je veux qu’on dise ce que l’on pense. N’espérez donc pas me toucher par vos flatteries. Mais vous m’avez dit que vous aviez des filles : je veux bien vous pardonner, à condition qu’une de vos filles vienne de son plein gré mourir à votre place. Ne discutez pas. Partez, et si vos filles refusent de mourir pour vous, jurez que vous reviendrez dans trois mois.

Le brave homme n’avait pas l’intention de sacrifier une de ses filles à cet affreux monstre, mais il pensa : « Au moins, j’aurai le plaisir de les embrasser encore une fois. » Il jura donc de revenir, et la Bête lui dit qu’il pouvait partir quand il voudrait.

— Mais je ne veux pas que vous partiez les mains vides, ajouta-t-elle. Retournez dans la chambre où vous avez dormi : vous y trouverez un grand coffre vide. Vous pourrez y mettre tout ce qui vous plaira, et je le ferai porter chez vous.

Là-dessus, la Bête se retira, et le brave homme se dit : « S’il faut que je meure, j’aurai au moins la consolation de laisser du pain à mes pauvres enfants. »

Il retourna dans la chambre où il avait dormi et, y ayant trouvé une grande quantité de pièces d’or, il remplit le grand coffre dont la Bête lui avait parlé, le ferma et, ayant repris son cheval qu’il retrouva à l’écurie, il quitta ce palais avec une tristesse égale à la joie qu’il avait eue en y entrant. Son cheval prit de lui-même une des routes de la forêt et, en quelques heures, le marchand arriva devant sa petite maison. Ses enfants se rassemblèrent autour de lui ; mais au lieu de répondre à leurs caresses, il se mit à pleurer en les regardant. Il tenait à la main la branche de roses qu’il rapportait à la Belle. Il la lui donna et lui dit :

— Tiens, Belle, prends ces roses. Elles coûteront très cher à ton malheureux père.

Et aussitôt il raconta à sa famille la terrible aventure qui lui était arrivée. À ce récit, les deux aînées poussèrent de grands cris et couvrirent d’injures la Belle, qui ne pleurait pas.

— Voilà ce que produit l’orgueil de cette petite créature ! disaient-elles. Pourquoi ne demandait-elle pas des parures, comme nous ? Mais non, mademoiselle voulait se faire remarquer. Elle va causer la mort de notre père, et elle ne pleure même pas.

— Cela ne servirait à rien, répondit la Belle. Pourquoi pleurerais-je la mort de mon père ? Il ne mourra pas. Puisque le monstre veut bien accepter une de ses filles, je veux me livrer à toute sa fureur, et je m’estime très heureuse, puisqu’en mourant j’aurai la joie de sauver mon père et de lui prouver ma tendresse.

— Non, petite sœur, lui dirent ses trois frères, tu ne mourras pas. Nous irons trouver ce monstre, et nous périrons sous ses coups si nous ne pouvons pas le tuer.

— N’espérez pas cela, mes enfants, leur dit le marchand. La puissance de cette Bête est si grande qu’il ne me reste aucun espoir de la faire périr. Le bon cœur de la Belle me touche, mais je ne veux pas l’exposer à la mort. Je suis vieux, il ne me reste que peu de temps à vivre ; je ne perdrai donc que quelques années, et je ne les regrette qu’à cause de vous, mes chers enfants.

— Je vous assure, mon père, dit la Belle, que vous n’irez pas à ce palais sans moi. Vous ne pouvez pas m’empêcher de vous suivre. Je suis jeune, mais je ne tiens pas beaucoup à la vie, et j’aime mieux être dévorée par ce monstre que de mourir du chagrin que me donnerait votre perte.

On eut beau dire, la Belle voulut absolument partir pour le beau palais, et ses sœurs en étaient ravies, car les vertus de leur cadette leur avaient inspiré beaucoup de jalousie.

Le marchand était si occupé de la douleur de perdre sa fille qu’il ne pensait plus au coffre qu’il avait rempli d’or ; mais dès qu’il se fut enfermé dans sa chambre pour se coucher, il fut bien étonné de le trouver au pied de son lit. Il décida de ne pas dire à ses enfants qu’il était devenu si riche, parce que ses filles auraient voulu retourner à la ville et que lui était résolu à mourir à la campagne ; mais il confia ce secret à la Belle, qui lui apprit que des gentilshommes étaient venus pendant son absence et que deux d’entre eux aimaient ses sœurs. Elle pria son père de les marier, car elle était si bonne qu’elle les aimait et leur pardonnait de tout son cœur le mal qu’elles lui avaient fait.

Ces deux méchantes filles se frottèrent les yeux avec un oignon pour pleurer quand la Belle partit avec son père ; mais ses frères pleuraient pour de bon, et le marchand aussi. Il n’y avait que la Belle qui ne pleurait pas, parce qu’elle ne voulait pas augmenter leur chagrin.

Le cheval prit la route du palais et, vers le soir, ils l’aperçurent illuminé comme la première fois. Le cheval alla tout seul à l’écurie, et le marchand entra avec sa fille dans la grande salle, où ils trouvèrent une table magnifiquement servie, avec deux couverts. Le marchand n’avait pas le cœur de manger ; mais la Belle, s’efforçant de paraître tranquille, se mit à table et le servit ; puis elle se dit : « La Bête veut m’engraisser avant de me manger, puisqu’elle me fait si bonne chère. »

Quand ils eurent soupé, ils entendirent un grand bruit, et le marchand dit adieu à sa pauvre fille en pleurant, car il pensait que c’était la Bête. La Belle ne put pas s’empêcher de frémir en voyant cette horrible figure, mais elle se rassura de son mieux, et le monstre lui ayant demandé si c’était de bon cœur qu’elle était venue, elle lui répondit en tremblant que oui.

— Vous êtes bien bonne, dit la Bête, et je vous suis bien reconnaissant. Brave homme, partez demain matin, et n’ayez jamais l’idée de revenir ici. Adieu, Belle.

— Adieu, la Bête, répondit-elle.

Et aussitôt le monstre se retira.

— Ah ! ma fille, dit le marchand en embrassant la Belle, je suis à moitié mort de peur. Crois-moi, laisse-moi ici.

— Non, mon père, lui dit la Belle avec fermeté. Vous partirez demain matin et vous m’abandonnerez au secours du ciel. Peut-être aura-t-il pitié de moi.

Ils allèrent se coucher, persuadés qu’ils ne dormiraient pas de la nuit ; mais à peine furent-ils dans leurs lits que leurs yeux se fermèrent. Pendant son sommeil, la Belle vit une dame qui lui dit :

— Je suis contente de votre bon cœur, Belle. La bonne action que vous faites, en donnant votre vie pour sauver celle de votre père, ne restera pas sans récompense.

En s’éveillant, la Belle raconta ce rêve à son père et, bien que cela le consolât un peu, il ne put pas retenir de grands cris quand il fallut se séparer de sa chère fille.

Lorsqu’il fut parti, la Belle s’assit dans la grande salle et se mit à pleurer, elle aussi ; mais comme elle avait beaucoup de courage, elle se recommanda à Dieu et décida de ne pas se tourmenter pour le peu de temps qu’elle avait à vivre, car elle croyait fermement que la Bête la mangerait le soir même. En attendant, elle résolut de se promener et de visiter ce beau château. Elle ne pouvait pas s’empêcher d’en admirer la beauté. Mais elle fut bien surprise de trouver une porte sur laquelle était écrit : « Appartement de la Belle ». Elle ouvrit cette porte à la hâte et fut éblouie par la magnificence qui y régnait ; mais ce qui la frappa le plus fut une grande bibliothèque, un clavecin et plusieurs livres de musique.

— On ne veut pas que je m’ennuie, dit-elle tout bas.

Puis elle pensa : « Si je n’avais qu’un jour à rester ici, on ne m’aurait pas fait une telle provision. » Cette pensée ranima son courage. Elle ouvrit la bibliothèque et vit un livre sur lequel était écrit en lettres d’or : « Souhaitez, commandez : ici, vous êtes la reine et la maîtresse. »

« Hélas ! soupira-t-elle en elle-même, je ne souhaite rien d’autre que de voir mon pauvre père et de savoir ce qu’il fait en ce moment. »

Quelle ne fut pas sa surprise, en jetant les yeux sur un grand miroir, d’y voir sa maison, où son père arrivait avec un visage extrêmement triste ! Ses sœurs venaient à sa rencontre et, malgré les grimaces qu’elles faisaient pour paraître affligées, la joie qu’elles avaient de la perte de leur sœur se lisait sur leur visage. Un instant plus tard, tout cela disparut, et la Belle ne put pas s’empêcher de penser que la Bête était bien complaisante et qu’elle n’avait rien à craindre d’elle.

À midi, elle trouva la table mise et, pendant son repas, elle entendit un excellent concert, bien qu’elle ne vît personne. Le soir, comme elle allait se mettre à table, elle entendit le bruit que faisait la Bête et ne put pas s’empêcher de frémir.

— Belle, lui dit le monstre, voulez-vous bien que je vous regarde souper ?

— Vous êtes le maître, répondit la Belle en tremblant.

— Non, répondit la Bête, il n’y a ici d’autre maîtresse que vous. Vous n’avez qu’à me dire de m’en aller si je vous ennuie, et je sortirai aussitôt. Dites-moi, n’est-ce pas que vous me trouvez bien laid ?

— C’est vrai, dit la Belle, car je ne sais pas mentir ; mais je crois que vous êtes très bon.

— Vous avez raison, dit le monstre ; mais en plus d’être laid, je n’ai pas d’esprit. Je sais bien que je ne suis qu’une Bête.

— On n’est pas bête, reprit la Belle, quand on croit n’avoir pas d’esprit. Un sot n’a jamais su cela.

— Mangez donc, Belle, lui dit le monstre, et tâchez de ne pas vous ennuyer dans votre maison, car tout ceci est à vous. J’aurais du chagrin si vous n’étiez pas contente.

— Vous avez bien de la bonté, lui dit la Belle. Je vous avoue que votre cœur me plaît beaucoup ; quand j’y pense, vous ne me paraissez plus si laid.

— Oh, pour cela, oui, répondit la Bête, j’ai le cœur bon ; mais je suis un monstre.

— Il y a bien des hommes qui sont plus monstres que vous, dit la Belle, et je vous préfère avec votre figure à ceux qui, sous une figure d’homme, cachent un cœur faux, corrompu et ingrat.

— Si j’avais de l’esprit, reprit la Bête, je vous ferais un beau compliment pour vous remercier ; mais je suis un sot, et tout ce que je peux vous dire, c’est que je vous suis bien reconnaissant.

La Belle soupa de bon appétit. Elle n’avait presque plus peur du monstre ; mais elle faillit mourir de frayeur lorsqu’il lui dit :

— Belle, voulez-vous être ma femme ?

Elle resta un moment sans répondre, car elle avait peur d’exciter la colère du monstre en le refusant. Elle lui dit pourtant, en tremblant :

— Non, la Bête.

À cet instant, le pauvre monstre voulut soupirer, et il fit un sifflement si épouvantable que tout le palais en retentit. Mais la Belle fut vite rassurée, car la Bête lui dit tristement :

— Adieu donc, Belle.

Et elle sortit de la chambre en se retournant de temps en temps pour la regarder encore. La Belle, se voyant seule, sentit une grande compassion pour cette pauvre Bête.

— Hélas ! disait-elle, c’est bien dommage qu’elle soit si laide, elle qui est si bonne !

La Belle passa trois mois dans ce palais assez tranquillement. Tous les soirs, la Bête lui rendait visite et l’entretenait pendant le souper avec assez de bon sens, mais jamais avec ce qu’on appelle de l’esprit dans le monde. Chaque jour, la Belle découvrait de nouvelles bontés chez ce monstre. L’habitude de le voir l’avait accoutumée à sa laideur et, loin de craindre le moment de sa visite, elle regardait souvent sa montre pour voir s’il était bientôt neuf heures, car la Bête ne manquait jamais de venir à cette heure-là. Une seule chose faisait de la peine à la Belle : avant de se coucher, le monstre lui demandait toujours si elle voulait être sa femme, et il paraissait accablé de douleur quand elle lui disait non. Elle lui dit un jour :

— Vous me faites de la peine, la Bête. Je voudrais pouvoir vous épouser, mais je suis trop sincère pour vous laisser croire que cela arrivera un jour. Je serai toujours votre amie ; tâchez de vous contenter de cela.

— Il le faut bien, reprit la Bête. Je me rends justice : je sais que je suis horrible. Mais je vous aime beaucoup, et je suis trop heureux que vous vouliez bien rester ici. Promettez-moi que vous ne me quitterez jamais.

La Belle rougit à ces mots. Elle avait vu dans son miroir que son père était malade de chagrin de l’avoir perdue, et elle souhaitait le revoir.

— Je pourrais bien vous promettre, dit-elle à la Bête, de ne jamais vous quitter tout à fait ; mais j’ai tellement envie de revoir mon père que je mourrai de douleur si vous me refusez ce plaisir.

— J’aime mieux mourir moi-même, dit le monstre, que de vous causer du chagrin. Je vous enverrai chez votre père ; vous y resterez, et votre pauvre Bête en mourra de douleur.

— Non, lui dit la Belle en pleurant, je vous aime trop pour vouloir causer votre mort. Je vous promets de revenir dans huit jours. Vous m’avez montré que mes sœurs sont mariées et que mes frères sont partis à l’armée. Mon père est tout seul ; permettez que je reste une semaine chez lui.

— Vous y serez demain matin, dit la Bête ; mais souvenez-vous de votre promesse. Vous n’aurez qu’à poser votre bague sur une table en vous couchant, le jour où vous voudrez revenir. Adieu, Belle.

La Bête soupira selon son habitude en disant ces mots, et la Belle se coucha toute triste de la voir affligée.

Quand elle se réveilla le matin, elle se trouva dans la maison de son père et, ayant sonné une clochette qui était à côté de son lit, elle vit venir la servante, qui poussa un grand cri en la voyant. Le brave homme accourut à ce cri et faillit mourir de joie en revoyant sa chère fille ; ils restèrent embrassés plus d’un quart d’heure. Après les premières effusions, la Belle pensa qu’elle n’avait pas de vêtements pour se lever ; mais la servante lui dit qu’elle venait de trouver dans la chambre voisine un grand coffre plein de robes toutes d’or, garnies de diamants. La Belle remercia la bonne Bête de ses attentions ; elle prit la moins riche de ces robes et dit à la servante de ranger les autres, dont elle voulait faire cadeau à ses sœurs. Mais à peine eut-elle prononcé ces mots que le coffre disparut. Son père lui dit que la Bête voulait qu’elle gardât tout cela pour elle, et aussitôt les robes et le coffre revinrent à la même place.

La Belle s’habilla ; pendant ce temps, on alla prévenir ses sœurs, qui accoururent avec leurs maris. Elles étaient toutes les deux très malheureuses. L’aînée avait épousé un gentilhomme beau comme le jour ; mais il était si amoureux de son propre visage qu’il ne s’occupait que de cela du matin au soir, et méprisait la beauté de sa femme. La seconde avait épousé un homme qui avait beaucoup d’esprit ; mais il ne s’en servait que pour faire enrager tout le monde, et sa femme la première. Les sœurs de la Belle faillirent mourir de dépit quand elles la virent habillée comme une princesse et plus belle que le jour. Elle eut beau se montrer affectueuse, rien ne put étouffer leur jalousie, qui augmenta beaucoup quand elle leur eut raconté combien elle était heureuse. Ces deux jalouses descendirent au jardin pour y pleurer tout à leur aise.

— Pourquoi cette petite créature est-elle plus heureuse que nous ? disait la seconde. Ne sommes-nous pas plus aimables qu’elle ?

— Ma sœur, dit l’aînée, il me vient une idée. Tâchons de la retenir ici plus de huit jours. Sa sotte Bête se mettra en colère de ce qu’elle lui aura manqué de parole, et peut-être la dévorera-t-elle.

— Tu as raison, ma sœur, répondit l’autre. Pour cela, il faut la couvrir de gentillesses.

Ayant pris cette résolution, elles remontèrent et se montrèrent si affectueuses avec leur sœur que la Belle en pleura de joie. Quand les huit jours furent passés, les deux sœurs s’arrachèrent les cheveux et jouèrent si bien les affligées de son départ qu’elle promit de rester encore huit jours chez son père.

Cependant, la Belle se reprochait le chagrin qu’elle allait donner à sa pauvre Bête, qu’elle aimait de tout son cœur, et il lui tardait de la revoir. La dixième nuit qu’elle passa chez son père, elle rêva qu’elle était dans le jardin du palais et qu’elle voyait la Bête couchée sur l’herbe, près de mourir, qui lui reprochait son ingratitude. La Belle se réveilla en sursaut et versa des larmes.

— Ne suis-je pas bien méchante, disait-elle, de faire de la peine à une Bête qui a pour moi tant de complaisance ? Est-ce sa faute si elle est si laide et si elle a peu d’esprit ? Elle est bonne, et cela vaut mieux que tout le reste. Pourquoi n’ai-je pas voulu l’épouser ? Je serais plus heureuse avec elle que mes sœurs avec leurs maris. Ce n’est ni la beauté ni l’esprit d’un mari qui rendent une femme contente : c’est la bonté du caractère, la vertu, la complaisance ; et la Bête a toutes ces qualités. Je n’ai pas d’amour pour elle, mais j’ai de l’estime, de l’amitié, de la reconnaissance. Allons, il ne faut pas la rendre malheureuse : je me reprocherais toute ma vie mon ingratitude.

À ces mots, la Belle se lève, pose sa bague sur la table et retourne se coucher. À peine fut-elle dans son lit qu’elle s’endormit ; et quand elle se réveilla le matin, elle vit avec joie qu’elle était dans le palais de la Bête. Elle s’habilla magnifiquement pour lui plaire et s’ennuya à mourir toute la journée, en attendant neuf heures du soir ; mais l’horloge eut beau sonner, la Bête ne parut pas. La Belle craignit alors d’avoir causé sa mort. Elle courut par tout le palais en poussant de grands cris ; elle était au désespoir. Après avoir cherché partout, elle se souvint de son rêve et courut dans le jardin, vers le canal où elle l’avait vue en dormant. Elle trouva la pauvre Bête étendue sans connaissance et crut qu’elle était morte. Elle se jeta sur son corps, sans avoir horreur de sa figure et, sentant que son cœur battait encore, elle prit de l’eau dans le canal et lui en jeta sur la tête. La Bête ouvrit les yeux et dit à la Belle :

— Vous avez oublié votre promesse. Le chagrin de vous avoir perdue m’a décidé à me laisser mourir de faim ; mais je meurs content, puisque j’ai le plaisir de vous revoir encore une fois.

— Non, ma chère Bête, vous ne mourrez pas, lui dit la Belle. Vous vivrez pour devenir mon époux. Dès cet instant je vous donne ma main, et je jure que je ne serai qu’à vous. Hélas ! je croyais n’avoir que de l’amitié pour vous, mais la douleur que je ressens me montre que je ne pourrais pas vivre sans vous voir.

À peine la Belle eut-elle prononcé ces paroles qu’elle vit le château brillant de lumière : les feux d’artifice, la musique, tout lui annonçait une fête. Mais toutes ces beautés ne retinrent pas son regard : elle se retourna vers sa chère Bête, dont le danger la faisait frémir. Quelle ne fut pas sa surprise ! La Bête avait disparu, et elle ne vit plus à ses pieds qu’un prince plus beau que l’Amour lui-même, qui la remerciait d’avoir mis fin à son enchantement. Bien que ce prince méritât toute son attention, elle ne put pas s’empêcher de lui demander où était la Bête.

— Vous la voyez à vos pieds, lui dit le prince. Une méchante fée m’avait condamné à garder cette figure jusqu’à ce qu’une belle jeune fille consente à m’épouser, et elle m’avait défendu de montrer mon esprit. Il n’y avait donc que vous au monde d’assez bonne pour vous laisser toucher par la bonté de mon caractère ; et en vous offrant ma couronne, je ne m’acquitte pas encore de ce que je vous dois.

La Belle, agréablement surprise, donna la main à ce beau prince pour l’aider à se relever. Ils allèrent ensemble au château, et la Belle faillit mourir de joie en trouvant dans la grande salle son père et toute sa famille, que la belle dame apparue dans son rêve avait transportés là.

— Belle, lui dit cette dame, qui était une grande fée, venez recevoir la récompense de votre bon choix. Vous avez préféré la vertu à la beauté et à l’esprit : vous méritez de trouver toutes ces qualités réunies dans une même personne. Vous allez devenir une grande reine ; j’espère que le trône ne détruira pas vos vertus.

Puis, se tournant vers les deux sœurs de la Belle, la fée ajouta :

— Quant à vous, mesdemoiselles, je connais votre cœur et toute la méchanceté qu’il renferme. Devenez deux statues ; mais gardez toute votre raison sous la pierre qui vous enveloppera. Vous resterez à la porte du palais de votre sœur, et je ne vous impose pas d’autre peine que d’être les témoins de son bonheur. Vous ne pourrez revenir à votre premier état qu’au moment où vous reconnaîtrez vos fautes ; mais j’ai bien peur que vous ne restiez toujours statues. On se corrige de l’orgueil, de la colère, de la gourmandise et de la paresse ; mais la conversion d’un cœur méchant et envieux est une espèce de miracle.

Aussitôt, la fée donna un coup de baguette qui transporta tous ceux qui étaient dans cette salle jusque dans le royaume du prince. Ses sujets le revirent avec joie, et il épousa la Belle, qui vécut avec lui très longtemps et dans un bonheur parfait, parce qu’il était fondé sur la vertu.

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- Source: La Belle et la Bête, dans les Contes moraux pour l’instruction de la jeunesse (Leprince de Beaumont, éd. 1806) (https://fr.wikisource.org/wiki/Contes_moraux_pour_l’instruction_de_la_jeunesse/La_Belle_et_la_Bête)
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