# La Chèvre de monsieur Seguin

_Alphonse Daudet_ · 6 min read · ages 7-12

Lassée de sa corde et du pré, la chèvre de monsieur Seguin s’échappe par la fenêtre de l’étable et passe une journée heureuse dans la montagne. Le soir, elle entend la trompe de son maître, mais décide de rester et tient tête au loup jusqu’à l’aube, quand le loup la mange.

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Tu ne changeras donc jamais, mon pauvre Gringoire ! On t’offre une place de chroniqueur dans un journal parisien, et tu refuses, avec ta figure maigre qui crie famine ?

Tu tiens à rester libre ? Eh bien, écoute l’histoire de la chèvre de monsieur Seguin. Tu verras ce que l’on gagne à vouloir vivre libre.

Monsieur Seguin n’avait jamais eu de chance avec ses chèvres. Il les perdait toutes de la même façon : un beau matin, elles cassaient leur corde, s’en allaient dans la montagne, et là-haut le loup les mangeait.

Après en avoir perdu six, monsieur Seguin en acheta une septième. Cette fois, il la prit toute jeune, pour qu’elle s’habitue mieux à vivre chez lui.

Ah ! Gringoire, qu’elle était jolie, la petite chèvre de monsieur Seguin, avec ses yeux doux et ses longs poils blancs !

Derrière sa maison, monsieur Seguin avait un pré entouré d’une haie d’aubépines. Il y attacha la chèvre à un piquet en lui laissant beaucoup de corde. La petite broutait de si bon cœur qu’il était ravi.

« Enfin, en voilà une qui ne s’ennuiera pas chez moi ! » pensait le pauvre homme.

Il se trompait. Un jour, en regardant la montagne, la chèvre se dit : « Comme on doit être bien là-haut, sans cette maudite corde qui vous écorche le cou ! Les chèvres, il leur faut de l’espace. »

Dès lors, l’herbe du pré lui parut fade. Elle maigrit, donna moins de lait et passa ses journées à tirer sur sa corde, la tête tournée vers la montagne.

Monsieur Seguin voyait bien que sa chèvre avait quelque chose, sans comprendre quoi. Un matin, elle lui dit :

— Écoutez, monsieur Seguin, je m’ennuie trop chez vous. Laissez-moi aller dans la montagne.

— Ah ! mon Dieu ! Elle aussi ! s’écria monsieur Seguin. Comment, Blanquette, tu veux me quitter ? L’herbe te manque ici ?

— Oh ! non, monsieur Seguin.

— Tu es peut-être attachée trop court ? Veux-tu que j’allonge la corde ?

— Ce n’est pas la peine, monsieur Seguin.

— Alors, qu’est-ce que tu veux ?

— Je veux aller dans la montagne, monsieur Seguin.

— Mais, malheureuse, il y a le loup dans la montagne ! Que feras-tu quand il viendra ?

— Je lui donnerai des coups de cornes, monsieur Seguin.

— Le loup se moque bien de tes cornes. Tu te souviens de la vieille Renaude, forte comme un bouc ? Elle s’est battue contre le loup toute la nuit… et au matin, le loup l’a mangée.

— Pauvre Renaude ! Ça ne fait rien, monsieur Seguin, laissez-moi aller dans la montagne.

— Bonté divine ! Eh bien, non ! Je te sauverai malgré toi, coquine ! Je vais t’enfermer dans l’étable, et tu y resteras pour toujours.

Monsieur Seguin porta la chèvre dans une étable toute noire et ferma la porte à double tour. Malheureusement, il avait oublié la fenêtre. À peine avait-il le dos tourné que la petite s’en alla.

Tu ris, Gringoire ? Nous verrons si tu ris encore tout à l’heure.

Quand la chèvre blanche arriva dans la montagne, on la reçut comme une petite reine. Les châtaigniers se penchaient pour la caresser, les genêts d’or s’ouvraient sur son passage.

Plus de corde, plus de piquet ! Blanquette broutait une herbe fine qui lui montait par-dessus les cornes, se roulait dans les fleurs, puis repartait d’un bond, tantôt sur un pic, tantôt au fond d’un ravin. Elle n’avait peur de rien !

Du bord d’un plateau, elle aperçut tout en bas la maison de monsieur Seguin avec le pré derrière. Elle éclata de rire.

— Que c’est petit ! Comment ai-je pu tenir là-dedans ?

La pauvrette ! De se voir perchée si haut, elle se croyait aussi grande que le monde…

L’après-midi, elle rencontra une troupe de chamois qui lui firent fête, et un jeune chamois noir l’emmena se promener dans les bois une heure ou deux.

Tout à coup, le vent fraîchit. La montagne devint violette : c’était le soir.

— Déjà ! dit la petite chèvre, tout étonnée.

En bas, le pré disparaissait dans la brume. La petite chèvre entendit les clochettes d’un troupeau qui rentrait, et son cœur se serra. Puis un hurlement monta dans la montagne :

— Hou ! hou !

Blanquette pensa au loup. Au même moment, une trompe sonna, très loin dans la vallée. C’était monsieur Seguin qui l’appelait une dernière fois.

— Hou ! hou ! faisait le loup.

— Reviens ! reviens ! criait la trompe.

Blanquette eut envie de revenir. Mais en se rappelant le piquet, la corde, la haie du pré, elle se dit qu’elle ne pourrait plus jamais se faire à cette vie-là, et qu’il valait mieux rester.

La trompe se tut.

Derrière Blanquette, les feuilles bruissèrent. Elle se retourna et vit dans l’ombre deux oreilles courtes et deux yeux qui luisaient. C’était le loup.

Énorme, assis sur son derrière, il la regardait sans se presser, car il savait bien qu’il la mangerait. Il se mit à rire méchamment.

— Ha ! ha ! la petite chèvre de monsieur Seguin ! dit-il en se léchant les babines.

Blanquette se sentit perdue. Un instant, en pensant à la vieille Renaude, elle se dit qu’il vaudrait peut-être mieux se laisser manger tout de suite.

Puis la petite chèvre se ravisa. Elle baissa la tête et pointa ses cornes en avant. Elle n’espérait pas tuer le loup, les chèvres ne tuent pas le loup ; elle voulait seulement voir si elle tiendrait aussi longtemps que la Renaude.

Alors le monstre s’avança, et les petites cornes entrèrent dans la danse.

Ah ! la brave petite chèvre, comme elle y allait de bon cœur ! Plus de dix fois, je ne mens pas, Gringoire, elle força le loup à reculer. Entre deux assauts, la gourmande arrachait vite un brin d’herbe.

Cela dura toute la nuit. De temps en temps, Blanquette regardait les étoiles danser dans le ciel clair, et elle se disait : « Oh ! pourvu que je tienne jusqu’à l’aube… »

Une à une, les étoiles s’éteignirent. Une lueur pâle parut à l’horizon. Un coq chanta dans une ferme.

— Enfin ! dit la pauvre bête, qui n’attendait plus que le jour pour mourir.

Et elle se coucha par terre, dans sa belle fourrure blanche. Alors le loup mangea la petite chèvre.

Adieu, Gringoire !

Cette histoire, je ne l’ai pas inventée. En Provence, on parle souvent de la chèvre de monsieur Seguin, qui se battit toute la nuit avec le loup, et puis, au matin, le loup la mangea.

Tu as bien entendu, Gringoire : et puis, au matin, le loup la mangea.

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- Source: Lettres de mon moulin (Alphonse Daudet, Project Gutenberg #11770) (https://www.gutenberg.org/ebooks/11770)
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