# La Reine des neiges

_Hans Christian Andersen_ · 71 min read · ages 8-12

Des éclats du miroir du diable se logent dans l’œil et le cœur du petit Kay, et la Reine des neiges l’emporte dans son traîneau. Gerda part seule à sa recherche et le retrouve immobile et froid sur le lac gelé, où ses larmes chaudes font fondre le bloc de glace de son cœur avant qu’ils ne rentrent chez la grand-mère.

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Première histoire : Le miroir et ses éclats

Regardez ! nous commençons. Quand nous serons au bout de l’histoire, nous en saurons plus que maintenant, car il y avait un méchant lutin. C’était un des pires de tous : c’était le diable ! Un jour, il était de fort bonne humeur, parce qu’il venait de fabriquer un miroir qui avait cette propriété : tout ce qui était bon et beau et venait s’y refléter y fondait presque jusqu’à disparaître, tandis que ce qui ne valait rien et faisait mauvais effet y ressortait et devenait pire encore. Les plus beaux paysages y ressemblaient à des épinards cuits, et les meilleures gens y devenaient hideux ou se tenaient sur la tête, sans corps ; les visages étaient si tordus qu’on ne les reconnaissait plus, et si l’on avait une seule tache de rousseur, on pouvait être certain qu’elle s’étalerait sur le nez et sur la bouche. C’était extrêmement amusant, disait le diable. Qu’une bonne et pieuse pensée traversât quelqu’un, aussitôt une grimace se montrait dans le miroir, si bien que le diable devait rire de son ingénieuse invention. Ceux qui fréquentaient l’école des lutins, car il tenait école de lutins, racontaient partout qu’un miracle venait de se produire : maintenant seulement, disaient-ils, on pouvait voir de quoi le monde et les hommes avaient vraiment l’air. Ils coururent partout avec le miroir, et à la fin il n’y eut plus un pays ni un homme qui n’y eût été vu de travers. Puis ils voulurent monter jusqu’au ciel lui-même, pour se moquer des anges et du bon Dieu. Plus ils volaient haut avec le miroir, plus il grimaçait ; ils pouvaient à peine le tenir ; ils montaient toujours plus haut, toujours plus près de Dieu et des anges, et voilà que le miroir se mit à trembler si affreusement dans sa grimace qu’il leur échappa des mains et tomba sur la terre, où il se brisa en cent millions, en milliards de morceaux, et plus encore. Et c’est alors précisément qu’il causa bien plus de malheur qu’auparavant, car certains morceaux étaient à peine gros comme un grain de sable, et ceux-là s’envolèrent par le vaste monde ; là où quelqu’un en recevait un dans l’œil, il y restait, et les gens voyaient dès lors tout de travers, ou n’avaient plus d’yeux que pour ce qu’une chose a de mauvais, car chaque petit éclat gardait la même force que le miroir tout entier. Quelques personnes reçurent même un éclat dans le cœur, et c’était alors tout à fait affreux : le cœur devenait pareil à un bloc de glace. Quelques éclats étaient si grands qu’on s’en servit comme de vitres, mais à travers ces vitres-là il ne faisait pas bon regarder ses amis. D’autres morceaux passèrent dans des lunettes, et cela allait mal quand les gens chaussaient ces lunettes pour bien voir et pour être justes ; le Malin riait à se tenir les côtes, et cela le chatouillait si agréablement. Mais dehors, de petits éclats de verre volaient encore dans l’air. Eh bien, nous allons l’entendre !

Deuxième histoire : Un petit garçon et une petite fille

Dans la grande ville, où il y a tant de gens et tant de maisons qu’il n’y a pas assez de place pour que chacun ait un petit jardin, et où la plupart doivent donc se contenter de fleurs dans des pots, vivaient deux enfants pauvres qui possédaient un jardin un peu plus grand qu’un pot de fleurs. Ils n’étaient pas frère et sœur, mais ils s’aimaient autant que s’ils l’avaient été. Leurs parents habitaient juste en face les uns des autres, dans deux mansardes. Là où le toit d’une maison touchait celui de la maison voisine, et où la gouttière courait entre les deux toits, chaque maison avait une petite fenêtre ; il suffisait d’enjamber la gouttière pour passer d’une fenêtre à l’autre.

Les parents avaient dehors une grande caisse de bois où poussaient les herbes de cuisine dont ils se servaient, et un petit rosier ; il y en avait un dans chaque caisse, et ils poussaient à merveille. Un jour, les parents eurent l’idée de placer les caisses en travers de la gouttière, si bien qu’elles allaient presque d’une fenêtre à l’autre et ressemblaient tout à fait à deux remparts de fleurs. Des tiges de pois retombaient par-dessus les caisses, et les rosiers poussaient de longues branches qui s’enroulaient autour des fenêtres et se penchaient l’une vers l’autre : on aurait dit un arc de triomphe de feuilles et de fleurs. Comme les caisses étaient très hautes et que les enfants savaient qu’ils n’avaient pas le droit d’y grimper, on leur permettait souvent de sortir l’un chez l’autre et de s’asseoir sur leurs petits tabourets sous les roses ; là, ils jouaient magnifiquement.

En hiver, ce plaisir prenait fin. Les fenêtres étaient souvent gelées d’un bout à l’autre ; mais alors ils chauffaient des pièces de cuivre sur le poêle et posaient la pièce chaude contre la vitre gelée, ce qui faisait un beau trou pour regarder, tout rond, tout rond, et derrière brillait un œil doux et gentil, un à chaque fenêtre : c’étaient le petit garçon et la petite fille. Il s’appelait Kay et elle s’appelait Gerda. En été, ils pouvaient se rejoindre d’un saut ; en hiver, il fallait d’abord descendre tous les escaliers, puis en remonter d’autres, tandis que dehors la neige tourbillonnait.

— Ce sont les abeilles blanches qui essaiment, disait la vieille grand-mère.

— Est-ce qu’elles ont aussi une reine ? demanda le petit garçon, car il savait qu’il y en a une chez les vraies abeilles.

— Elles en ont une ! dit la grand-mère. Elle vole là où l’essaim est le plus serré. C’est la plus grande de toutes, et jamais elle ne reste tranquille sur la terre ; elle remonte toujours dans le nuage noir. Plus d’une nuit, elle traverse les rues de la ville et regarde par les fenêtres, et alors elles gèlent d’une manière étrange et ressemblent à des fleurs.

— Oui, nous avons vu cela ! dirent les deux enfants, et ils surent que c’était vrai.

— La Reine des neiges peut-elle entrer ici ? demanda la petite fille.

— Qu’elle vienne donc ! dit le garçon. Je la poserai sur le poêle chaud et elle fondra.

Mais la grand-mère lui lissa les cheveux et raconta d’autres histoires.

Le soir, quand le petit Kay fut rentré et à moitié déshabillé, il grimpa sur la chaise près de la fenêtre et regarda par le petit trou. Quelques flocons tombaient dehors, et l’un d’eux, le plus grand, resta posé sur le bord d’une des caisses à fleurs. Le flocon grandit, grandit encore, et devint enfin comme une jeune femme tout entière, vêtue du plus fin voile blanc, fait de millions de flocons en forme d’étoile. Elle était si belle et si fine, mais de glace, d’une glace éblouissante et étincelante. Pourtant elle était vivante : ses yeux brillaient comme deux claires étoiles, mais il n’y avait en eux ni calme ni repos. Elle fit un signe de tête vers la fenêtre et un signe de la main. Le petit garçon prit peur et sauta de sa chaise, et il lui sembla alors qu’un grand oiseau passait dehors devant la fenêtre.

Le lendemain, il fit un beau froid clair, puis vint le printemps. Le soleil brilla, la verdure poussa, les hirondelles bâtirent leurs nids, on ouvrit les fenêtres, et les deux petits enfants se retrouvèrent assis dans leur petit jardin, tout là-haut dans la gouttière, au-dessus de tous les étages.

Comme les roses fleurirent splendidement cet été-là ! La petite fille avait appris un cantique où il était question de roses, et en pensant aux roses elle pensait aux siennes ; elle le chanta au petit garçon, et il chanta avec elle :

Les roses fleurissent, puis s’en vont,  
et l’Enfant Jésus, nous le verrons.

Et les petits se tenaient par la main, embrassaient les roses, regardaient dans le clair soleil de Dieu et lui parlaient comme si l’Enfant Jésus avait été là. Quels merveilleux jours d’été ! Comme il faisait bon dehors, près des rosiers frais qui semblaient ne jamais vouloir cesser de fleurir ! Kay et Gerda regardaient le livre d’images plein d’animaux et d’oiseaux quand, au moment précis où l’horloge du grand clocher sonnait cinq heures, Kay dit :

— Aïe ! quelque chose m’a piqué au cœur, et il m’est entré quelque chose dans l’œil !

La petite fille lui sauta au cou ; il cligna des yeux ; non, on ne voyait rien.

— Je crois que c’est parti ! dit-il.

Mais ce n’était pas parti. C’était justement un de ces grains de verre tombés du miroir, le miroir magique, nous nous en souvenons bien, cet affreux verre qui rendait petit et laid tout ce qui était grand et bon et s’y reflétait, tandis que le mal et le laid y ressortaient et que le moindre défaut d’une chose sautait aussitôt aux yeux. Le pauvre Kay en avait aussi reçu un grain droit dans le cœur. Celui-là allait bientôt devenir pareil à un bloc de glace. Il n’avait plus mal, mais le grain était là.

— Pourquoi pleures-tu ? demanda-t-il. Tu es laide, comme ça !

— Mais je n’ai rien ! dit-elle.

— Pouah ! s’écria-t-il tout à coup. Cette rose-là est piquée des vers ! Et regarde, celle-ci est toute de travers ! Au fond, ce sont de vilaines roses. Elles ressemblent à la caisse où elles poussent !

Et il donna un coup de pied dans la caisse et arracha les deux roses.

— Kay, que fais-tu ? cria la petite fille.

Et quand il vit son effroi, il arracha encore une rose, puis sauta par sa fenêtre, loin de la douce petite Gerda.

Plus tard, quand elle venait avec le livre d’images, il disait que c’était bon pour les bébés au maillot ; et quand la grand-mère racontait des histoires, il arrivait toujours avec un « mais » ; et s’il en trouvait l’occasion, il marchait derrière elle, chaussait une paire de lunettes et parlait exactement comme elle. Il l’imitait à la perfection, et les gens riaient de lui. Bientôt il sut imiter la parole et la démarche de tous les gens de la rue. Tout ce qu’ils avaient de particulier et de laid, Kay savait le contrefaire, et les gens disaient :

— Ce garçon-là a certainement une tête excellente !

Mais c’était le verre qu’il avait dans le cœur ; c’est de là que venait aussi qu’il taquinait jusqu’à la petite Gerda, qui l’aimait de tout son cœur.

Ses jeux devinrent tout autres qu’avant : ils devinrent très raisonnables. Un jour d’hiver, comme il neigeait, il arriva avec une grosse loupe, tendit le pan de sa veste bleue et laissa les flocons y tomber.

— Regarde dans la loupe, Gerda ! dit-il.

Et chaque flocon devenait bien plus grand et ressemblait à une fleur magnifique ou à une étoile à dix branches ; c’était beau à voir.

— Tu vois comme c’est ingénieux ! dit Kay. C’est bien plus intéressant que les vraies fleurs ! Et il n’y a pas le moindre défaut ; elles sont parfaitement régulières. Si seulement elles ne fondaient pas !

Peu après, Kay arriva avec de grandes moufles et sa luge sur le dos ; il cria dans les oreilles de Gerda :

— J’ai la permission d’aller sur la grande place, là où les autres garçons jouent !

Et il était parti.

Là-bas, sur la place, les garçons les plus hardis attachaient souvent leurs luges aux charrettes des paysans, et ils se faisaient ainsi tirer un bon bout de chemin. C’était bien plaisant. Comme ils étaient en plein jeu, un grand traîneau arriva ; il était peint tout en blanc, et il s’y tenait quelqu’un enveloppé d’une fourrure blanche et rude, coiffé d’un bonnet blanc et rude. Le traîneau fit deux fois le tour de la place, et Kay y attacha vite sa petite luge, et le voilà emporté. Cela allait de plus en plus vite, droit dans la rue voisine. Celui qui conduisait se retourna et fit à Kay un signe de tête amical : on aurait dit qu’ils se connaissaient. Chaque fois que Kay voulait détacher sa petite luge, l’autre lui refaisait un signe, et Kay restait assis. Ils franchirent la porte de la ville. Alors la neige se mit à tomber si dru que le petit garçon ne voyait pas sa main devant lui, et pourtant il continuait d’avancer. Il lâcha vite la corde pour se détacher du grand traîneau, mais cela ne servit à rien : son petit attelage tenait bon, et l’on allait avec la rapidité du vent. Alors il cria de toutes ses forces, mais personne ne l’entendit, et la neige tourbillonnait, et le traîneau volait ; de temps en temps il y avait un saut, comme s’il passait par-dessus des fossés et des haies. Le garçon était tout effrayé ; il voulut dire son Notre Père, mais il ne put se rappeler que la grande table de multiplication.

Les flocons devenaient de plus en plus gros ; à la fin ils avaient l’air de grandes poules blanches. Tout à coup ils s’écartèrent, le grand traîneau s’arrêta, et la personne qui le conduisait se leva. La fourrure et le bonnet n’étaient que de neige ; c’était une dame, haute et mince, d’un blanc éclatant : c’était la Reine des neiges.

— Nous avons bien roulé ! dit-elle. Mais qui donc a envie d’avoir froid ? Glisse-toi dans ma fourrure !

Et elle l’assit à côté d’elle dans le traîneau et rabattit la fourrure sur lui ; il lui sembla s’enfoncer dans une congère.

— As-tu encore froid ? demanda-t-elle en le baisant au front.

Oh ! ce baiser était plus froid que la glace ; il lui alla droit au cœur, qui était déjà à moitié un bloc de glace. Il crut mourir, mais un instant seulement, et ensuite cela lui fit tout à fait du bien ; il ne sentait plus rien du froid qui l’entourait.

— Ma luge ! N’oublie pas ma luge !

Ce fut à cela qu’il pensa d’abord, et on l’attacha à l’une des poules blanches, qui vola derrière eux, la luge sur le dos. La Reine des neiges embrassa Kay une seconde fois, et alors il avait oublié la petite Gerda, la grand-mère et tous ceux de la maison.

— Maintenant, tu n’auras plus de baisers, dit-elle, car sinon je t’embrasserais à mort.

Kay la regarda. Elle était si belle ! Un visage plus intelligent, plus charmant, il n’aurait pu l’imaginer ; à présent elle ne lui paraissait plus de glace, comme le jour où elle était assise dehors devant la fenêtre et lui faisait signe. À ses yeux elle était parfaite, et il ne ressentait aucune peur. Il lui raconta qu’il savait calculer de tête, et même avec des fractions, qu’il connaissait le nombre de lieues carrées du pays et le nombre de ses habitants ; et elle souriait toujours. Alors il lui sembla que ce qu’il savait n’était pourtant pas assez, et il leva les yeux vers le grand espace de l’air ; et elle s’envola avec lui, très haut, jusque sur le nuage noir, et la tempête sifflait et grondait ; on aurait dit qu’elle chantait de vieilles chansons. Ils volèrent au-dessus des forêts et des lacs, au-dessus des mers et des terres ; sous eux sifflait le vent froid, les loups hurlaient, la neige crissait ; au-dessus d’eux volaient les corneilles noires en criant ; mais tout là-haut la lune brillait, grande et claire, et c’est elle que Kay regarda pendant la longue, longue nuit d’hiver. Le jour, il dormait aux pieds de la Reine des neiges.

Troisième histoire : Le jardin fleuri de la femme qui savait faire de la magie

Mais qu’advint-il de la petite Gerda quand Kay ne revint pas ? Où était-il passé ? Personne ne le savait, personne ne pouvait le dire. Les garçons racontaient seulement qu’ils l’avaient vu attacher sa luge à un autre traîneau, un grand, qui était entré dans la rue et sorti par la porte de la ville. Personne ne savait où il était passé. Bien des larmes coulèrent, et la petite Gerda surtout pleura beaucoup et longtemps. Puis elle dit qu’il était mort, qu’il s’était noyé dans la rivière qui coulait tout près de l’école. Oh ! ce furent de bien longs et bien sombres jours d’hiver.

Puis vint le printemps, avec un soleil plus chaud.

— Kay est mort et parti ! dit la petite Gerda.

— Je ne le crois pas ! répondit le soleil.

— Il est mort et parti ! dit-elle aux hirondelles.

— Nous ne le croyons pas ! répondirent celles-ci.

Et à la fin la petite Gerda ne le crut pas non plus.

— Je vais mettre mes souliers rouges tout neufs, dit-elle un matin, ceux que Kay n’a jamais vus, et puis je descendrai jusqu’à la rivière et je l’interrogerai.

Il était encore très tôt. Elle embrassa la vieille grand-mère qui dormait encore, mit ses souliers rouges et sortit toute seule par la porte de la ville, vers la rivière.

— Est-il vrai que tu m’as pris mon petit camarade de jeu ? Je te donnerai mes souliers rouges si tu veux me le rendre !

Et il lui sembla que les vagues faisaient un signe de tête tout à fait étrange. Alors elle prit ses souliers rouges, ce qu’elle avait de plus cher, et les jeta tous les deux dans la rivière ; mais ils tombèrent tout près de la rive, et les petites vagues les lui rapportèrent à terre. C’était comme si la rivière ne voulait pas de ce qu’elle avait de plus cher, puisqu’elle n’avait pas le petit Kay. Mais Gerda crut qu’elle n’avait pas jeté les souliers assez loin ; elle grimpa donc dans une barque échouée dans les roseaux, gagna l’autre bout et jeta de là les souliers dans l’eau. Seulement la barque n’était pas amarrée, et le mouvement que fit Gerda l’écarta de la rive. Elle s’en aperçut et se dépêcha de sortir, mais avant qu’elle fût revenue, la barque était à plus d’une coudée du bord, et elle s’éloigna plus vite encore.

La petite Gerda eut alors très peur et se mit à pleurer, mais personne ne l’entendit, sauf les moineaux, et ceux-là ne pouvaient pas la porter à terre ; ils volaient pourtant le long de la rive et chantaient, comme pour la consoler : « Nous voilà, nous voilà ! » La barque suivait le courant ; la petite Gerda restait assise sans bouger, avec seulement ses bas aux pieds ; ses petits souliers rouges dérivaient derrière elle, mais ils ne pouvaient pas rattraper la barque, qui allait plus vite.

C’était joli sur les deux rives : de belles fleurs, de vieux arbres, des pentes avec des moutons et des vaches, mais pas un être humain en vue.

« Peut-être la rivière me porte-t-elle vers le petit Kay », pensa Gerda, et elle en devint plus gaie ; elle se leva et regarda pendant des heures les belles rives vertes. Puis elle arriva à un grand verger de cerisiers, où se trouvait une petite maison aux fenêtres étranges, rouges et bleues ; elle avait d’ailleurs un toit de chaume, et devant se tenaient deux soldats de bois qui présentaient les armes à celle qui passait.

Gerda les appela ; elle croyait qu’ils étaient vivants, mais ils ne répondirent naturellement pas. Elle s’approcha tout près d’eux, car la rivière poussait la barque droit vers la terre.

Gerda appela plus fort encore, et alors une vieille, très vieille femme sortit de la maison, appuyée sur une béquille ; elle portait un grand chapeau de soleil, et il était peint des plus belles fleurs.

— Pauvre petite enfant ! dit la vieille femme. Comment donc es-tu venue sur le grand fleuve rapide, et as-tu dérivé si loin dans le vaste monde ?

Et la vieille femme entra dans l’eau, accrocha la barque avec sa béquille, la tira jusqu’au bord et souleva la petite Gerda pour la sortir.

Et Gerda fut contente d’être de nouveau au sec, quoiqu’elle eût un peu peur de cette vieille femme inconnue.

— Viens donc me raconter qui tu es et comment tu arrives ici ! dit-elle.

Et Gerda lui raconta tout ; et la vieille secouait la tête en disant : « Hum ! hum ! » Et quand Gerda lui eut tout dit et lui eut demandé si elle n’avait pas vu le petit Kay, la femme répondit qu’il n’était pas passé, mais qu’il viendrait sans doute ; qu’elle ne devait pas s’affliger, mais goûter ses cerises et regarder ses fleurs, qui étaient plus belles que n’importe quel livre d’images et dont chacune savait raconter une histoire. Puis elle prit Gerda par la main, la fit entrer dans la petite maison et ferma la porte.

Les fenêtres étaient placées très haut, et les vitres étaient rouges, bleues et jaunes ; la lumière du jour entrait avec toutes ses couleurs de la façon la plus étrange. Sur la table étaient posées les plus belles cerises, et Gerda en mangea autant qu’elle voulut, car cela lui était permis. Pendant qu’elle mangeait, la vieille femme lui peignait les cheveux avec un peigne d’or, et les cheveux bouclaient et brillaient d’un beau blond autour du petit visage avenant, si rond et pareil à une rose.

— Voilà longtemps que je désirais une gentille petite fille comme toi, dit la vieille. Tu vas voir comme nous allons bien vivre ensemble !

Et à mesure qu’elle peignait les cheveux de la petite Gerda, Gerda oubliait de plus en plus son frère de cœur, Kay, car la vieille femme savait faire de la magie. Mais ce n’était pas une méchante sorcière ; elle ne faisait un peu de magie que pour son plaisir, et elle voulait bien garder la petite Gerda. Voilà pourquoi elle alla dans le jardin, tendit sa béquille vers tous les rosiers, et si beaux qu’ils fussent en fleur, ils s’enfoncèrent tous dans la terre noire, et l’on ne pouvait plus voir où ils s’étaient dressés. La vieille craignait que Gerda, en voyant les roses, ne pensât aux siennes, ne se souvînt du petit Kay et ne s’enfuît.

Puis elle mena Gerda dehors, dans le jardin fleuri. Quel parfum et quelle splendeur ! Toutes les fleurs imaginables, et pour chaque saison, étaient là dans la plus magnifique floraison ; aucun livre d’images n’aurait pu être plus coloré ni plus beau. Gerda sauta de joie et joua jusqu’à ce que le soleil se couchât derrière les hauts cerisiers ; alors on lui donna un beau lit aux coussins de soie rouge bourrés de violettes, et elle y dormit et y fit d’aussi beaux rêves qu’une reine le jour de ses noces.

Le lendemain, elle put jouer de nouveau avec les fleurs dans le chaud soleil, et bien des jours passèrent ainsi. Gerda connaissait chaque fleur ; mais si nombreuses qu’elles fussent, il lui semblait pourtant qu’il en manquait une, et laquelle, elle ne le savait pas. Or voilà qu’un jour elle regarde le chapeau de soleil de la vieille femme avec ses fleurs peintes, et justement la plus belle était une rose. La vieille avait oublié de l’effacer du chapeau quand elle avait enfoncé les autres dans la terre. Mais c’est ainsi, quand on n’a pas toute sa tête !

— Quoi ! il n’y a pas de roses ici ? dit Gerda.

Et elle courut entre les plates-bandes, chercha et chercha ; hélas, il n’y en avait pas une seule à trouver. Alors elle s’assit et pleura ; mais ses larmes tombèrent justement à l’endroit où la vieille avait enfoui un rosier, et quand les larmes chaudes eurent mouillé la terre, le rosier jaillit d’un coup, aussi fleuri qu’au moment où il avait disparu. Gerda l’embrassa, baisa les roses et pensa aux roses magnifiques de la maison, et avec elles au petit Kay.

— Oh ! comme j’ai été retardée ! dit la petite fille. Je voulais chercher le petit Kay ! Vous ne savez pas où il est ? demanda-t-elle aux roses. Croyez-vous qu’il soit mort ?

— Il n’est pas mort, répondirent les roses. Nous avons été sous la terre ; c’est là que sont tous les morts, et Kay n’y était pas.

— Merci ! dit la petite Gerda.

Et elle alla vers les autres fleurs, regarda au fond de leur calice et demanda :

— Ne savez-vous pas où est le petit Kay ?

Mais chaque fleur se tenait au soleil et rêvait son propre conte ou sa propre histoire. Gerda en entendit ainsi beaucoup, beaucoup, mais aucune ne savait rien de Kay.

Et que disait donc le lis de feu ?

— Entends-tu le tambour : boum ! boum ! Il n’y a que deux notes, toujours : boum ! boum ! Écoute le chant de deuil des femmes, écoute l’appel des prêtres. Dans son long manteau rouge, la femme hindoue se tient sur le bûcher ; les flammes montent autour d’elle et de son mari mort ; mais la femme hindoue pense au vivant qui est là dans le cercle, à celui dont les yeux brûlent plus fort que les flammes, à celui dont le feu du regard touche son cœur plus fort que les flammes qui vont bientôt réduire son corps en cendres. La flamme du cœur peut-elle mourir dans la flamme du bûcher ?

— Je n’y comprends absolument rien, dit la petite Gerda.

— C’est mon conte ! dit le lis de feu.

Que dit le liseron ?

— Au-dessus de l’étroit sentier est suspendu un vieux château fort ; le lierre épais grimpe le long des vieux murs rouges, feuille contre feuille, tout autour du balcon, et là se tient une belle jeune fille. Elle se penche par-dessus la balustrade et regarde le long du chemin. Aucune rose ne pend plus fraîche à sa branche qu’elle ; aucune fleur de pommier, quand le vent l’emporte de l’arbre, ne flotte plus légère qu’elle. Comme sa magnifique robe de soie bruissait ! « Ne vient-il donc pas encore ? »

— Est-ce de Kay que tu parles ? demanda la petite Gerda.

— Je ne parle que de mon conte, de mon rêve, répondit le liseron.

Que dit le petit perce-neige ?

— Entre les arbres pend, à des cordes, une longue planche : c’est une balançoire. Deux gentilles petites filles, leurs robes blanches comme la neige, de longs rubans de soie verte flottant à leurs chapeaux, y sont assises et se balancent ; le frère, qui est plus grand qu’elles, se tient debout sur la balançoire ; il a passé le bras autour de la corde pour se retenir, car il tient d’une main une petite écuelle et de l’autre une pipe de terre : il souffle des bulles de savon. La balançoire monte, et les bulles montent avec elle, avec leurs belles couleurs changeantes ; la dernière pend encore au tuyau de la pipe et se balance dans le vent. La balançoire vole ; le petit chien noir, léger comme les bulles, se dresse sur ses pattes de derrière et veut monter aussi ; la balançoire remonte, le chien tombe, aboie et se fâche ; on le taquine, les bulles éclatent. Une planche qui se balance, une image d’écume qui se brise : voilà mon chant !

— Il est possible que ce que tu racontes soit joli, mais tu le dis si tristement, et tu ne parles pas du petit Kay.

Que disent les jacinthes ?

— Il y avait trois belles sœurs, transparentes et fines ; la robe de l’une était rouge, celle de la deuxième bleue, celle de la troisième blanche. Main dans la main, elles dansaient au bord du lac tranquille, dans la claire lumière de la lune. Ce n’étaient pas des elfes, c’étaient des enfants des hommes. Il y avait là un parfum si doux, et les jeunes filles disparurent dans la forêt ; le parfum devint plus fort ; trois cercueils, où reposaient les belles jeunes filles, glissèrent du fourré de la forêt par-dessus le lac ; les vers luisants volaient tout autour, brillants comme de petites lumières suspendues. Les danseuses dorment-elles, ou sont-elles mortes ? Le parfum des fleurs dit que ce sont des mortes ; la cloche du soir sonne le chant funèbre.

— Tu me rends toute triste, dit la petite Gerda. Tu sens si fort ; il faut que je pense aux jeunes filles mortes ! Ah ! le petit Kay est-il vraiment mort ? Les roses ont été sous la terre, et elles disent que non !

— Ding, dang ! sonnèrent les clochettes des jacinthes. Nous ne sonnons pas pour le petit Kay, nous ne le connaissons pas ; nous chantons seulement notre chanson, la seule que nous sachions.

Et Gerda alla vers le bouton d’or, qui brillait parmi ses feuilles vertes et luisantes.

— Tu es un petit soleil clair ! dit Gerda. Dis-moi, sais-tu où je peux trouver mon camarade de jeu ?

Et le bouton d’or brilla joliment et regarda de nouveau Gerda. Quelle chanson le bouton d’or pouvait-il bien chanter ? Elle non plus ne parlait pas de Kay.

— Dans une petite cour, le bon soleil de Dieu brillait si chaud le premier jour du printemps ; les rayons glissaient le long des murs blancs de la maison voisine ; tout à côté poussait la première fleur jaune, et elle brillait comme de l’or dans les chauds rayons. La vieille grand-mère était assise dehors sur sa chaise ; la petite-fille, une pauvre et jolie servante, rentrait d’une courte visite ; elle embrassa la grand-mère, et il y avait de l’or, de l’or du cœur, dans ce baiser béni. De l’or dans la bouche, de l’or dans les mains, de l’or dans l’heure du matin ! Vois, c’est là ma petite histoire, dit le bouton d’or.

— Ma pauvre vieille grand-mère ! soupira Gerda. Oui, je dois sûrement lui manquer, et elle se ronge les sangs à mon sujet, comme elle l’a fait pour le petit Kay. Mais je rentrerai bientôt à la maison, et alors j’amènerai Kay. Cela ne sert à rien d’interroger les fleurs ; elles ne savent que leur propre chanson, elles ne me répondent pas !

Et elle retroussa sa petite robe pour pouvoir courir plus vite ; mais la jonquille lui frappa la jambe comme elle sautait par-dessus. Alors elle s’arrêta, regarda la longue fleur jaune et demanda :

— Sais-tu peut-être quelque chose ?

Et elle se pencha tout à fait vers la jonquille. Et que dit celle-ci ?

— Je peux me voir moi-même ! Je peux me voir moi-même ! dit la jonquille. Oh ! oh ! comme je sens bon ! Là-haut, dans la petite chambre sous les toits, se tient une petite danseuse à moitié habillée ; tantôt elle se tient sur une jambe, tantôt sur les deux ; elle foule le monde entier sous ses pieds ; elle n’est qu’une illusion des yeux. Elle verse l’eau de la théière sur un morceau d’étoffe qu’elle tient : c’est son corset. La propreté est une belle chose ; la robe blanche pend au crochet, elle aussi a été lavée dans la théière et séchée sur le toit ; elle la met et noue le fichu jaune safran autour de son cou : maintenant la robe paraît encore plus blanche. La jambe tendue ! Vois comme elle se dresse sur une seule tige ! Je peux me voir moi-même ! Je peux me voir moi-même !

— Cela ne m’intéresse pas du tout ! dit Gerda. Tu n’as pas besoin de me raconter cela !

Et elle courut jusqu’au bout du jardin.

La porte était fermée, mais elle appuya sur le loquet rouillé, si bien qu’il céda ; la porte s’ouvrit, et la petite Gerda s’élança pieds nus dans le vaste monde. Elle regarda trois fois derrière elle, mais personne ne la poursuivait. À la fin elle ne put plus courir et s’assit sur une grosse pierre ; et quand elle regarda autour d’elle, l’été était fini : c’était la fin de l’automne. On ne pouvait pas s’en apercevoir dans le beau jardin, où il y avait toujours du soleil et des fleurs de toutes les saisons.

— Mon Dieu, que j’ai perdu de temps ! dit la petite Gerda. L’automne est venu ! Je n’ai pas le temps de me reposer !

Et elle se leva pour repartir.

Oh ! comme ses petits pieds étaient blessés et fatigués ! Tout autour, cela paraissait froid et rude ; les longues feuilles des saules étaient toutes jaunes, et la rosée tombait goutte à goutte ; une feuille tombait après l’autre ; seul le prunellier portait encore des fruits, mais ils étaient âpres et faisaient grimacer. Oh ! comme le vaste monde était gris et lourd !

Quatrième histoire : Le prince et la princesse

Gerda dut se reposer encore ; et voilà que sur la neige, juste en face de l’endroit où elle était assise, sautilla une grande corneille. Elle était restée longtemps là, à la regarder en remuant la tête ; à présent elle dit :

— Croa ! croa ! B’jour ! b’jour !

Elle ne pouvait pas le prononcer mieux, mais elle voulait du bien à la petite fille et lui demanda où elle allait ainsi, toute seule, dans le vaste monde. Le mot toute seule, Gerda le comprit très bien et sentit tout ce qu’il contenait ; et elle raconta à la corneille toute sa vie et tout son sort, et lui demanda si elle n’avait pas vu Kay.

Et la corneille hocha la tête d’un air très réfléchi et dit :

— Ce serait bien possible ! Ce serait bien possible !

— Comment ? Tu crois ? cria la petite fille.

Et elle embrassa la corneille au point de l’étouffer presque.

— Du calme, du calme ! dit la corneille. Je crois savoir. Je crois que ce peut être le petit Kay ; mais à présent il t’a sûrement oubliée pour la princesse !

— Il habite chez une princesse ? demanda Gerda.

— Oui, écoute ! dit la corneille. Mais il m’est si difficile de parler ta langue. Comprends-tu la langue des corneilles ? Alors je raconterais mieux.

— Non, je ne l’ai pas apprise, dit Gerda ; mais la grand-mère la comprenait, et elle savait aussi la parler. Si seulement je l’avais apprise !

— Cela ne fait rien ! dit la corneille. Je raconterai du mieux que je pourrai, mais ce sera mal.

Et elle raconta ce qu’elle savait.

— Dans le royaume où nous sommes assises vit une princesse qui est terriblement intelligente ; il faut dire aussi qu’elle a lu tous les journaux qui existent au monde, et qu’elle les a aussitôt oubliés, tant elle est intelligente. L’autre jour, elle était assise sur son trône, et cela n’est pourtant pas si agréable qu’on le dit ; elle se mit alors à chanter une chanson, et c’était celle-ci : « Pourquoi donc ne me marierais-je pas ? » Écoute, il y a du vrai là-dedans, dit la corneille. Et voilà qu’elle voulut se marier ; mais elle voulait un mari qui sût répondre quand on lui parlait, un mari qui ne se contentât pas de rester planté là avec un air distingué, car c’est trop ennuyeux. Elle fit alors rassembler toutes ses dames d’honneur au son du tambour, et quand celles-ci apprirent ce qu’elle voulait, elles en furent enchantées. « Voilà qui me plaît ! dirent-elles ; nous y pensions justement l’autre jour ! » Tu peux croire que chaque mot que je dis est vrai, ajouta la corneille. J’ai une fiancée apprivoisée qui va librement par tout le château, et c’est elle qui m’a tout raconté.

Sa fiancée était naturellement une corneille, elle aussi. Car qui se ressemble s’assemble, et une corneille reste toujours une corneille.

— Les journaux parurent aussitôt avec une bordure de cœurs et le chiffre de la princesse ; on pouvait y lire que tout jeune homme de belle apparence était libre de venir au château et de parler avec la princesse, et que celui qui parlerait de façon qu’on entendît qu’il était là chez lui, et qui parlerait le mieux, la princesse le prendrait pour mari. Oui, oui, dit la corneille, tu peux me croire ; c’est aussi vrai que je suis assise ici. Les jeunes gens affluèrent ; il y eut une bousculade et une course, mais cela ne réussit ni le premier ni le deuxième jour. Ils savaient tous bien parler tant qu’ils étaient dans la rue, mais dès qu’ils franchissaient la porte du château et voyaient les gardes en argent, et, en haut de l’escalier, les laquais en or, et les grandes salles éclairées, ils perdaient la tête. Et quand ils se trouvaient devant le trône, là où la princesse était assise, ils ne savaient rien dire que le dernier mot qu’elle avait prononcé ; et l’entendre une seconde fois, elle n’en avait aucune envie. C’était comme si les gens, là-dedans, avaient reçu du tabac à priser dans l’estomac et se fussent endormis, jusqu’à ce qu’ils se retrouvent dans la rue : alors seulement ils pouvaient reparler. Il y avait une file depuis la porte de la ville jusqu’au château. J’y suis allée moi-même pour voir cela ! dit la corneille. Ils avaient faim et soif, mais au château ils ne recevaient pas même un verre d’eau. Il est vrai que quelques-uns, parmi les plus malins, avaient apporté des tartines, mais ils ne partageaient pas avec leur voisin ; ils se disaient : « Qu’il ait l’air affamé, alors la princesse ne le prendra pas ! »

— Mais Kay, le petit Kay ! demanda Gerda. Quand est-il venu ? Était-il dans la foule ?

— Attends ! attends ! Nous y sommes justement ! C’était le troisième jour ; il arriva un petit personnage, sans cheval ni voiture, qui marchait tout joyeux droit vers le château ; ses yeux brillaient comme les tiens ; il avait de beaux cheveux longs, mais des habits pauvres.

— C’était Kay ! s’écria Gerda avec joie. Oh ! alors je l’ai trouvé !

Et elle battit des mains.

— Il avait un petit sac sur le dos ! dit la corneille.

— Non, c’était sûrement sa luge ! dit Gerda, car c’est avec sa luge qu’il est parti !

— C’est bien possible, dit la corneille ; je n’ai pas regardé de si près ! Mais je sais de ma fiancée apprivoisée que, lorsqu’il franchit la porte du château et vit les gardes du corps en argent et, en haut de l’escalier, les laquais en or, il ne fut pas le moins du monde embarrassé ; il leur fit un signe de tête et leur dit : « Ce doit être ennuyeux de rester sur l’escalier ; moi, j’aime mieux entrer ! » Les salles resplendissaient de lumières ; des conseillers privés et des excellences allaient pieds nus en portant des vases d’or ; il y avait de quoi devenir grave ! Ses bottes craquaient terriblement fort, et pourtant il n’avait pas peur.

— C’est tout à fait Kay ! dit Gerda. Je sais qu’il avait des bottes neuves ; je les ai entendues craquer dans la chambre de la grand-mère !

— Oui, elles craquaient, pour sûr ! dit la corneille. Et, plein d’entrain, il alla droit vers la princesse, qui était assise sur une perle grosse comme un rouet ; et toutes les dames d’honneur avec leurs suivantes et les suivantes de leurs suivantes, et tous les cavaliers avec leurs valets et les valets de leurs valets, qui ont eux-mêmes un garçon, se tenaient rangés tout autour ; et plus ils étaient près de la porte, plus ils avaient l’air fier. Le garçon du valet, qui va toujours en pantoufles, on ose à peine le regarder, tant il se tient fièrement dans la porte !

— Ce doit être affreux ! dit la petite Gerda. Et Kay a pourtant obtenu la princesse ?

— Si je n’avais pas été une corneille, je l’aurais prise moi-même, tout fiancée que je suis. Il a parlé, dit-on, aussi bien que moi quand je parle la langue des corneilles ; je le tiens de ma fiancée apprivoisée. Il était gai et charmant ; il n’était pas venu pour demander sa main, mais seulement pour entendre l’intelligence de la princesse ; et il la trouva bonne, et elle le trouva bon à son tour.

— Oui, sûrement, c’était Kay ! dit Gerda. Il était si intelligent ; il savait calculer de tête avec des fractions. Oh ! ne veux-tu pas m’introduire au château ?

— Oui, c’est vite dit ! répondit la corneille. Mais comment faire ? J’en parlerai à ma fiancée apprivoisée ; elle saura nous conseiller. Car je dois te le dire : une petite fille comme toi n’obtient jamais la permission d’entrer.

— Si, je l’obtiendrai ! dit Gerda. Quand Kay entendra que je suis là, il sortira tout de suite pour venir me chercher.

— Attends-moi là-bas, près de la grille ! dit la corneille.

Elle remua la tête et s’envola.

Ce ne fut que tard dans la soirée que la corneille revint.

— Cra ! cra ! dit-elle. Je dois te saluer mille fois de sa part, et voici un petit pain pour toi ; elle l’a pris à la cuisine, il y a là du pain en quantité, et tu as sûrement faim. Il n’est pas possible que tu entres au château : tu es pieds nus. Les gardes en argent et les laquais en or ne le permettraient pas. Mais ne pleure pas ! Tu monteras tout de même. Ma fiancée connaît un petit escalier de service qui mène à la chambre à coucher, et elle sait comment se procurer la clef.

Elles entrèrent dans le jardin, dans la grande allée où les feuilles tombaient l’une après l’autre ; et quand les lumières du château s’éteignirent, l’une après l’autre, la corneille conduisit la petite Gerda à une porte de derrière qui n’était que poussée.

Oh ! comme le cœur de Gerda battait d’angoisse et d’impatience ! C’était comme si elle allait faire quelque chose de mal, et pourtant elle voulait seulement savoir si c’était le petit Kay. Oui, ce devait être lui ; elle se rappelait si vivement ses yeux intelligents, ses longs cheveux ; elle pouvait le voir sourire comme autrefois, quand ils étaient assis à la maison sous les roses. Il serait sûrement content de la voir, d’entendre quel long chemin elle avait fait pour lui, de savoir combien tous, à la maison, avaient eu de chagrin quand il n’était pas revenu. Oh ! quelle peur et quelle joie !

Les voilà dans l’escalier ; une petite lampe brûlait sur une armoire ; au milieu du plancher se tenait la corneille apprivoisée, qui tournait la tête de tous côtés et regardait Gerda, laquelle fit la révérence comme la grand-mère le lui avait appris.

— Mon fiancé m’a dit tant de bien de vous, ma petite demoiselle, dit la corneille apprivoisée ; votre biographie, comme on dit, est aussi très touchante. Voulez-vous prendre la lampe ? Je marcherai devant. Nous irons ici tout droit, car nous ne rencontrerons personne.

— Il me semble que quelqu’un vient derrière nous, dit Gerda.

Et quelque chose passa près d’elle en sifflant, comme des ombres sur le mur : des chevaux à la crinière flottante et aux jambes minces, des valets de chasse, des seigneurs et des dames à cheval.

— Ce ne sont que les rêves, dit la corneille ; ils viennent chercher les pensées des grands personnages pour les emmener à la chasse. C’est très bien ainsi : vous pourrez mieux les regarder dans leur lit. Mais j’espère que, si vous parvenez aux honneurs et aux dignités, vous montrerez un cœur reconnaissant.

— Cela va de soi ! dit la corneille de la forêt.

Elles arrivèrent alors dans la première salle ; elle était tendue de satin rose avec des fleurs artificielles le long des murs ; là, les rêves passaient déjà près d’elles en sifflant, mais ils allaient si vite que Gerda ne put voir les grands personnages. Chaque salle était plus magnifique que la précédente ; il y avait de quoi rester ébahi. Les voilà enfin dans la chambre à coucher. Le plafond y ressemblait à un grand palmier aux feuilles de verre précieux, et au milieu du plancher pendaient, à une grosse tige d’or, deux lits dont chacun ressemblait à un lis. L’un était blanc, et la princesse y dormait ; l’autre était rouge, et c’est là que Gerda devait chercher le petit Kay. Elle écarta l’un des pétales rouges et vit une nuque brune. Oh ! c’était Kay ! Elle cria son nom tout haut, approcha la lampe de lui, les rêves repassèrent à cheval dans la chambre, il s’éveilla, tourna la tête, et ce n’était pas le petit Kay.

Le prince ne lui ressemblait que par la nuque ; mais il était jeune et beau. Et du pétale de lis blanc la princesse regarda et demanda qui était là. Alors la petite Gerda pleura et raconta toute son histoire, et tout ce que les corneilles avaient fait pour elle.

— Pauvre enfant ! dirent le prince et la princesse.

Et ils firent l’éloge des corneilles et dirent qu’ils n’étaient pas fâchés contre elles, mais qu’elles ne devaient plus recommencer. D’ailleurs, elles auraient une récompense.

— Voulez-vous voler en liberté ? dit la princesse. Ou voulez-vous une place fixe de corneilles de la cour, avec tout ce qui tombe de la cuisine ?

Et les deux corneilles s’inclinèrent et demandèrent la place fixe, car elles pensaient à leurs vieux jours et disaient qu’il serait bon d’avoir quelque chose pour la vieillesse, comme elles l’appelaient.

Et le prince se leva de son lit et y laissa dormir Gerda ; il ne pouvait pas faire davantage. Elle joignit ses petites mains et pensa : « Comme les hommes et les bêtes sont bons ! » Puis elle ferma les yeux et dormit doucement. Tous les rêves revinrent en volant ; ils avaient l’air d’anges de Dieu et tiraient une petite luge sur laquelle Kay était assis et faisait des signes de tête ; mais tout cela n’était qu’un rêve, et voilà pourquoi tout s’en alla dès qu’elle s’éveilla.

Le lendemain, on l’habilla de la tête aux pieds de soie et de velours ; on lui offrit de rester au château et d’y couler des jours heureux, mais elle demanda seulement une petite voiture avec un cheval et une paire de bottines ; ensuite elle repartirait dans le vaste monde chercher Kay.

Et elle reçut des bottines et aussi un manchon ; on l’habilla joliment ; et quand elle voulut partir, il s’arrêta devant la porte un carrosse neuf d’or pur ; les armes du prince et de la princesse y brillaient comme une étoile ; le cocher, les valets et les postillons, car il y avait aussi des postillons, étaient à cheval, une couronne d’or sur la tête. Le prince et la princesse l’aidèrent eux-mêmes à monter en voiture et lui souhaitèrent toute sorte de bonheur. La corneille de la forêt, qui était maintenant mariée, l’accompagna pendant les trois premières lieues ; elle était assise à côté d’elle, car elle ne supportait pas de voyager à reculons ; l’autre corneille se tenait dans la porte et battait des ailes ; elle ne vint pas, car elle souffrait de maux de tête depuis qu’elle avait une place fixe et trop à manger. À l’intérieur, le carrosse était garni de bretzels sucrés, et sous le siège il y avait des fruits et des petits pains d’épice.

— Adieu ! adieu ! criaient le prince et la princesse.

Et la petite Gerda pleurait, et la corneille pleurait. Il en alla ainsi pendant les trois premières lieues ; alors la corneille dit adieu à son tour, et ce fut l’adieu le plus dur. Elle s’envola sur un arbre et battit de ses ailes noires aussi longtemps qu’elle put apercevoir la voiture, qui brillait comme le clair soleil.

Cinquième histoire : La petite fille des brigands

Ils traversaient la forêt sombre, mais le carrosse brillait comme une torche ; cela blessait les yeux des brigands, ils ne purent le supporter.

— C’est de l’or, c’est de l’or ! crièrent-ils.

Ils s’élancèrent, saisirent les chevaux, tuèrent les petits postillons, le cocher et les valets, puis tirèrent la petite Gerda hors de la voiture.

— Elle est grasse, elle est mignonne, elle a été nourrie de noisettes ! dit la vieille brigande, qui avait une longue barbe hirsute et des sourcils qui lui retombaient sur les yeux. Elle est aussi bonne qu’un petit agneau gras ; comme elle va être savoureuse !

Et elle tira son couteau luisant, qui brillait de façon effroyable.

— Aïe ! cria la femme au même instant.

Elle venait d’être mordue à l’oreille par sa propre fille, qui pendait à son dos et qui était si sauvage et si mal élevée que c’en était un plaisir.

— Vilaine gamine ! dit la mère.

Et elle n’eut pas le temps d’égorger Gerda.

— Elle jouera avec moi ! dit la petite fille des brigands. Elle me donnera son manchon et sa jolie robe, et elle dormira avec moi dans mon lit !

Et elle mordit encore, si bien que la brigande fit un bond en l’air et tourna sur elle-même. Et tous les brigands riaient et disaient :

— Regarde comme elle danse avec son petit !

— Je veux monter dans la voiture ! dit la petite fille des brigands.

Il fallait qu’elle en fît à sa tête, et elle y tenait, car elle était tout à fait gâtée et très entêtée. Elle et Gerda s’assirent à l’intérieur, et l’on roula par-dessus les souches et les pierres, plus avant dans la forêt. La petite brigande était aussi grande que Gerda, mais plus forte, plus large d’épaules, et la peau brune ; ses yeux étaient noirs et paraissaient presque tristes. Elle prit la petite Gerda par la taille et dit :

— Ils ne t’égorgeront pas tant que je ne serai pas fâchée contre toi. Tu es sans doute une princesse ?

— Non, dit Gerda.

Et elle raconta tout ce qui lui était arrivé, et combien elle aimait le petit Kay.

La petite brigande la regarda d’un air tout à fait sérieux, hocha un peu la tête et dit :

— Ils ne t’égorgeront pas, même si je me fâche contre toi ; alors je le ferai moi-même !

Puis elle sécha les yeux de Gerda et mit ses deux mains dans le beau manchon, qui était doux et chaud.

Le carrosse s’arrêta enfin : ils étaient au milieu de la cour d’un château de brigands, fendu du haut en bas. Des corbeaux et des corneilles s’envolaient des trous ouverts, et de grands molosses, dont chacun avait l’air de pouvoir avaler un homme, bondissaient très haut ; mais ils n’aboyaient pas, car c’était défendu.

Dans la grande salle ancienne et enfumée, un feu clair brûlait au milieu du sol de pierre ; la fumée montait sous le plafond et devait chercher toute seule son chemin pour sortir ; un grand chaudron de soupe bouillait ; des lièvres et des lapins rôtissaient à la broche.

— Tu dormiras cette nuit avec moi et avec toutes mes petites bêtes ! dit la petite brigande.

Elles eurent à manger et à boire, puis allèrent dans un coin où il y avait de la paille et des tapis. Au-dessus, sur des lattes et des perchoirs, se tenaient plus de cent pigeons, qui semblaient tous dormir, mais qui se retournèrent un peu quand les deux petites filles arrivèrent.

— Ils sont tous à moi ! dit la petite brigande.

Et elle saisit vivement le plus proche, le tint par les pattes et le secoua si bien qu’il battit des ailes.

— Embrasse-le ! cria-t-elle en le lançant au visage de Gerda. Là sont assises les canailles des bois, continua-t-elle en montrant, derrière des barreaux, un trou en haut du mur. Ce sont des canailles des bois, ces deux-là ; elles s’envolent tout de suite si on ne les tient pas bien enfermées. Et voici mon vieil amoureux, Bê !

Et elle tira par les bois un renne qui portait un anneau de cuivre brillant autour du cou et qui était attaché.

— Lui aussi, il faut le tenir serré, sinon il se sauverait. Chaque soir, je lui chatouille le cou avec mon couteau bien aiguisé ; cela lui fait très peur !

Et la petite fille tira un long couteau d’une fente du mur et le fit glisser sur le cou du renne ; la pauvre bête rua, la petite brigande se mit à rire et entraîna Gerda dans le lit.

— Tu gardes le couteau quand tu dors ? demanda Gerda en le regardant avec un peu de crainte.

— Je dors toujours avec le couteau ! dit la petite brigande. On ne sait jamais ce qui peut arriver. Mais raconte-moi encore ce que tu me racontais tout à l’heure du petit Kay, et pourquoi tu es partie dans le vaste monde.

Et Gerda recommença depuis le début, et les pigeons des bois roucoulaient là-haut dans leur cage, tandis que les autres pigeons dormaient. La petite brigande passa son bras autour du cou de Gerda, garda le couteau dans l’autre main et dormit si fort qu’on l’entendait ; mais Gerda ne put pas fermer les yeux du tout ; elle ne savait pas si elle allait vivre ou mourir. Les brigands étaient assis autour du feu, chantaient et buvaient, et la vieille brigande faisait des culbutes. Oh ! c’était affreux à voir pour la petite fille.

Alors les pigeons des bois dirent :

— Roucou ! roucou ! Nous avons vu le petit Kay. Une poule blanche portait sa luge ; lui était assis dans le traîneau de la Reine des neiges, qui passait tout près au-dessus de la forêt, pendant que nous étions au nid. Elle a soufflé sur nous, les jeunes pigeons, et tous sont morts, sauf nous deux. Roucou ! roucou !

— Que dites-vous là-haut ? cria Gerda. Où voyageait la Reine des neiges ? En savez-vous quelque chose ?

— Elle allait sans doute en Laponie, car là-bas il y a toujours de la neige et de la glace. Demande au renne qui est attaché à la corde !

— Là-bas il y a de la glace et de la neige, là-bas c’est magnifique et bon ! dit le renne. On y saute en liberté dans les grandes vallées brillantes ! C’est là que la Reine des neiges a sa tente d’été ; mais son meilleur château est plus haut, vers le pôle Nord, sur l’île qu’on appelle le Spitzberg !

— Ô Kay, petit Kay ! soupira Gerda.

— Tu dois rester tranquille ! dit la petite brigande, ou je te plante mon couteau dans le ventre !

Au matin, Gerda lui raconta tout ce que les pigeons des bois avaient dit, et la petite brigande prit un air sérieux, hocha la tête et dit :

— C’est du pareil au même ! C’est du pareil au même ! Sais-tu où se trouve la Laponie ? demanda-t-elle au renne.

— Qui pourrait le savoir mieux que moi ? dit la bête, et ses yeux étincelaient dans sa tête. C’est là que je suis né et que j’ai grandi ; c’est là que j’ai couru sur les champs de neige !

— Écoute ! dit la petite brigande à Gerda. Tu vois, tous nos hommes sont partis ; il n’y a plus que la mère, et elle reste ; mais vers midi elle boit à la grande bouteille et fait ensuite un petit somme ; alors je ferai quelque chose pour toi.

Elle sauta du lit, se jeta au cou de sa mère, la tira par la barbe et dit :

— Mon seul et cher bouc, bonjour !

Et la mère lui donna des chiquenaudes sur le nez, si bien que le nez devint rouge et bleu ; et tout cela n’était que pure tendresse.

Quand la mère eut bu à sa bouteille et se fut endormie, la petite brigande alla vers le renne et dit :

— J’aurais eu grand plaisir à te chatouiller encore bien des fois avec le couteau aiguisé, car alors tu es si drôle ; mais c’est égal : je vais dénouer ta corde et t’aider à sortir, pour que tu puisses courir en Laponie. Mais il faudra jouer des jambes et porter cette petite fille au château de la Reine des neiges, là où est son camarade de jeu. Tu as bien entendu ce qu’elle racontait, car elle parlait assez haut, et tu écoutais.

Le renne bondit de joie. La petite brigande y hissa la petite Gerda, eut la prudence de l’attacher solidement et lui donna même son petit coussin pour s’asseoir.

— Voici tes bottes fourrées, dit-elle, car il va faire froid ; mais je garde le manchon, il est trop joli ! Tu n’auras pas froid pour autant. Voici les grandes moufles de ma mère ; elles te monteront juste jusqu’aux coudes. Enfile-les ! Maintenant, tu as les mains aussi laides que celles de ma vilaine mère !

Et Gerda pleurait de joie.

— Je ne supporte pas de te voir pleurnicher ! dit la petite brigande. Tu devrais justement avoir l’air content ! Et voici deux pains et un jambon : comme cela tu n’auras pas faim.

On attacha le tout derrière le renne ; la petite brigande ouvrit la porte, fit entrer tous les grands chiens, puis trancha la corde avec son couteau aiguisé et dit au renne :

— Cours, maintenant ! Mais fais bien attention à la petite fille !

— Adieu ! dit Gerda en tendant vers la petite brigande ses mains dans les grandes moufles.

Puis le renne partit à fond de train par-dessus les souches et les pierres, à travers la grande forêt, par-dessus les marais et les steppes, aussi vite qu’il le pouvait. Les loups hurlaient et les corbeaux criaient. Là-haut, dans le ciel, cela faisait : « Frou ! frou ! » On aurait dit que le ciel crachait du feu.

— Ce sont mes vieilles aurores boréales ! dit le renne. Regarde comme elles brillent !

Et il courut plus vite encore, jour et nuit. Les pains furent mangés, le jambon aussi, et alors ils étaient en Laponie.

Sixième histoire : La Lapone et la Finnoise

Ils s’arrêtèrent devant une petite maison. Elle était bien misérable : le toit descendait presque jusqu’à terre, et la porte était si basse que la famille devait ramper pour entrer et pour sortir. Dans la maison, il n’y avait personne d’autre qu’une vieille Lapone qui faisait cuire du poisson à la lueur d’une lampe à huile de poisson ; et le renne raconta toute l’histoire de Gerda, mais d’abord la sienne, car elle lui semblait bien plus importante ; et Gerda était si transie de froid qu’elle ne pouvait pas parler.

— Ah ! pauvres de vous ! dit la Lapone. Vous avez encore loin à courir ! Il vous faut faire plus de cent lieues dans le Finnmark, car c’est là que la Reine des neiges habite à la campagne et qu’elle allume chaque soir des feux de Bengale. Je vais écrire quelques mots sur une morue séchée, car je n’ai pas de papier ; je vous la donnerai pour la Finnoise de là-haut : elle saura vous renseigner mieux que moi.

Et quand Gerda fut réchauffée et qu’elle eut mangé et bu, la Lapone écrivit quelques mots sur une morue séchée, pria Gerda d’y faire bien attention, la rattacha sur le renne, et celui-ci partit d’un bond. « Frou ! frou ! » faisait-il là-haut dans l’air ; toute la nuit brûlèrent les plus belles aurores boréales bleues. Puis ils arrivèrent dans le Finnmark et frappèrent à la cheminée de la Finnoise, car elle n’avait pas même de porte.

Il faisait là-dedans une chaleur telle que la Finnoise allait presque nue ; elle était petite et sale. Elle défit tout de suite les vêtements de la petite Gerda, lui retira les moufles et les bottes, car sinon elle aurait eu trop chaud, posa un morceau de glace sur la tête du renne, puis lut ce qui était écrit sur la morue. Elle le lut trois fois, et alors elle le savait par cœur, et elle mit le poisson dans la marmite à soupe, car il pouvait très bien se manger, et elle ne gaspillait jamais rien.

Le renne raconta d’abord son histoire, puis celle de la petite Gerda ; et la Finnoise clignait de ses yeux intelligents, mais ne disait rien.

— Tu es très savante, dit le renne. Je sais que tu peux lier tous les vents du monde avec un fil à coudre : quand le marin défait le premier nœud, il a bon vent ; s’il défait le deuxième, le vent souffle plus dur ; et s’il défait le troisième et le quatrième, la tempête est telle que les forêts tombent. Ne veux-tu pas donner à la petite fille un breuvage qui lui donne la force de douze hommes et lui fasse vaincre la Reine des neiges ?

— La force de douze hommes ? dit la Finnoise. Oui, cela servirait beaucoup !

Puis elle alla vers un lit, en tira une grande peau roulée et la déroula ; il y avait dessus des lettres merveilleuses, et la Finnoise lut jusqu’à ce que l’eau lui coulât du front.

Mais le renne pria de nouveau si fort pour la petite Gerda, et Gerda regarda la Finnoise avec des yeux si suppliants et pleins de larmes, que celle-ci se remit à cligner des siens et tira le renne dans un coin, où elle lui chuchota, pendant qu’on lui remettait de la glace fraîche sur la tête :

— Le petit Kay est bien chez la Reine des neiges ; il y trouve tout à son goût et à son plaisir, et il croit que c’est le meilleur endroit du monde ; mais cela vient de ce qu’il a reçu un éclat de verre dans le cœur et un petit grain de verre dans l’œil. Il faut d’abord les faire sortir, sinon il ne redeviendra jamais lui-même, et la Reine des neiges gardera son pouvoir sur lui.

— Mais ne peux-tu pas donner à la petite Gerda quelque chose qui lui donne pouvoir sur tout cela ?

— Je ne peux pas lui donner un pouvoir plus grand que celui qu’elle possède déjà. Ne vois-tu pas comme il est grand ? Ne vois-tu pas comme les hommes et les bêtes doivent la servir, comme elle a fait son chemin dans le monde, pieds nus ? Elle ne peut pas recevoir sa force de nous ; elle la porte dans son cœur, et elle vient de ce qu’elle est une douce enfant innocente. Si elle ne peut pas entrer d’elle-même chez la Reine des neiges et ôter le verre du petit Kay, alors nous ne pouvons rien. À deux lieues d’ici commence le jardin de la Reine des neiges ; tu peux y porter la petite fille. Dépose-la près du grand buisson aux baies rouges qui se dresse dans la neige ; ne t’attarde pas à bavarder, mais dépêche-toi de revenir ici !

Et la Finnoise souleva la petite Gerda et la mit sur le renne, qui courut de toutes ses forces.

— Oh ! je n’ai pas mes bottes ! Je n’ai pas mes moufles ! cria la petite Gerda.

Elle s’en aperçut dans le froid coupant ; mais le renne n’osa pas s’arrêter ; il courut jusqu’au buisson aux baies rouges. Là il déposa Gerda, l’embrassa sur la bouche, et de grosses larmes brillantes coulèrent le long des joues de la bête ; puis il repartit aussi vite qu’il put. Et voilà la pauvre Gerda debout, sans souliers, sans gants, au milieu de l’affreux Finnmark glacé.

Elle courut en avant aussi vite qu’elle put ; alors vint un régiment de flocons de neige ; mais ils ne tombaient pas du ciel, qui était clair et brillait d’aurores boréales : les flocons couraient droit le long de la terre, et plus ils approchaient, plus ils devenaient grands. Gerda se souvenait encore comme les flocons avaient paru grands et ingénieux quand elle les avait regardés à travers la loupe. Mais ici ils étaient bien plus grands et plus terribles ; ils étaient vivants ; c’étaient les avant-postes de la Reine des neiges, et ils avaient les formes les plus étranges. Les uns ressemblaient à de grands porcs-épics affreux ; d’autres à des nœuds de serpents qui tendaient la tête ; d’autres encore à de petits ours gras dont le poil se hérissait ; tous étaient d’un blanc éclatant, tous étaient des flocons de neige vivants.

Alors la petite Gerda dit son Notre Père. Le froid était si grand qu’elle pouvait voir son propre souffle, qui lui sortait de la bouche comme une fumée. Le souffle devint de plus en plus épais et prit la forme de petits anges, qui grandissaient de plus en plus dès qu’ils touchaient la terre ; et tous avaient des casques sur la tête, des lances et des boucliers dans les mains. Leur nombre devint de plus en plus grand, et quand Gerda eut fini son Notre Père, il y avait autour d’elle toute une légion. Ils frappèrent de leurs lances les affreux flocons, qui éclatèrent en cent morceaux ; et la petite Gerda alla en avant, sûre d’elle et le cœur joyeux. Les anges lui caressaient les mains et les pieds, et elle sentait moins combien il faisait froid ; elle se hâta vers le château de la Reine des neiges.

Mais il faut d’abord voir ce que fait Kay. Il ne pensait certes pas à la petite Gerda, et moins encore qu’elle pût se tenir dehors devant le château.

Septième histoire : Le palais de la Reine des neiges, et ce qui s’y passa ensuite

Les murs du palais étaient faits de neige chassée par le vent, et les fenêtres et les portes de vents coupants. Il y avait là plus de cent salles, toutes telles que la neige les avait amoncelées ; la plus grande s’étendait sur plusieurs lieues de long ; la forte aurore boréale les éclairait toutes, et comme elles étaient grandes et vides, comme elles étaient glacées et brillantes ! Jamais il n’y avait ici de divertissements, pas même un petit bal d’ours où la tempête aurait joué et où les ours blancs auraient marché sur leurs pattes de derrière en montrant leurs belles manières ; jamais une petite partie de jeu avec des tapes sur la bouche et des coups de patte ; jamais un petit café entre demoiselles renards blancs. C’était vide, grand et froid dans les salles de la Reine des neiges. Les aurores boréales flambaient avec tant de régularité qu’on pouvait compter le moment où elles étaient le plus haut et celui où elles étaient le plus bas. Au milieu de cette salle de neige vide et sans fin, il y avait un lac gelé ; il s’était brisé en mille morceaux, mais chaque morceau était si exactement pareil à l’autre que c’était une œuvre d’art parfaite ; et au milieu du lac était assise la Reine des neiges quand elle était chez elle. Elle disait alors qu’elle était assise dans le miroir de la raison, et que c’était le seul et le meilleur du monde.

Le petit Kay était bleu de froid, presque noir même ; mais il ne s’en apercevait pas, car elle lui avait ôté le frisson par un baiser, et son cœur était pareil à un bloc de glace. Il traînait çà et là quelques morceaux de glace plats et coupants, qu’il assemblait de toutes les manières possibles, car il voulait en faire sortir quelque chose. C’était comme lorsque nous avons de petites tablettes de bois et que nous les assemblons pour former des figures, ce qu’on appelle le jeu chinois. Kay, lui aussi, composait des figures, et les plus ingénieuses ; c’était le jeu de glace de la raison. À ses yeux, ces figures étaient remarquables et de la plus haute importance : cela venait du grain de verre qu’il avait dans l’œil. Il composait des figures entières qui formaient un mot écrit, mais jamais il ne parvenait à composer le mot qu’il voulait, le mot : Éternité. La Reine des neiges lui avait dit : « Si tu parviens à trouver cette figure, tu seras ton propre maître, et je te ferai cadeau du monde entier et d’une paire de patins neufs. » Mais il n’y parvenait pas.

— Maintenant, je m’envole vers les pays chauds ! dit la Reine des neiges. Je veux aller regarder dans les marmites noires !

C’étaient les montagnes qui crachent le feu, l’Etna et le Vésuve, comme on les appelle.

— Je vais les blanchir un peu ! Cela fait partie du métier ; cela fait du bien aux citrons et aux raisins !

Et la Reine des neiges s’envola, et Kay resta seul dans la salle de glace vide et longue de plusieurs lieues ; il regardait les morceaux de glace et réfléchissait si fort que cela craquait en lui. Il restait raide et immobile ; on aurait cru qu’il était mort de froid.

C’est alors que la petite Gerda entra dans le palais par la grande porte. Aux portes soufflaient des vents coupants, mais ils s’apaisèrent comme s’ils voulaient dormir ; et elle entra dans les grandes salles vides et froides. Alors elle aperçut Kay ; elle le reconnut, lui sauta au cou, le tint bien serré et cria :

— Kay ! cher petit Kay ! Enfin je t’ai trouvé !

Mais il restait assis, immobile, raide et froid. Alors la petite Gerda pleura de chaudes larmes, qui tombèrent sur sa poitrine ; elles pénétrèrent jusqu’à son cœur, elles firent fondre le bloc de glace et rongèrent le petit morceau de miroir qui s’y trouvait. Il la regarda, et elle chanta :

Les roses fleurissent, puis s’en vont,  
et l’Enfant Jésus, nous le verrons.

Alors Kay fondit en larmes ; il pleura si fort que le grain de miroir sortit de son œil en nageant. Alors il la reconnut et cria de joie :

— Gerda ! chère petite Gerda ! Où donc as-tu été si longtemps ? Et où ai-je été, moi ?

Et il regarda autour de lui.

— Comme il fait froid ici ! Comme c’est vaste et vide !

Et il se serra contre Gerda, et elle riait et pleurait de joie. C’était si beau que même les morceaux de glace se mirent à danser de joie tout autour, et quand ils furent fatigués et se couchèrent, ils formaient justement les lettres que la Reine des neiges lui avait dit de trouver, et de devenir alors son propre maître, et de recevoir le monde entier et une paire de patins neufs.

Et Gerda lui embrassa les joues, et elles fleurirent ; elle lui embrassa les yeux, et ils brillèrent comme les siens ; elle lui embrassa les mains et les pieds, et il fut sain et gaillard. La Reine des neiges pouvait bien rentrer : sa lettre de liberté était là, écrite en morceaux de glace brillants.

Et ils se prirent par la main et sortirent du grand palais ; ils parlaient de la grand-mère et des roses là-haut sur le toit ; et partout où ils passaient, les vents se calmaient et le soleil perçait. Quand ils arrivèrent au buisson aux baies rouges, le renne était là et les attendait ; il avait amené avec lui une jeune femelle dont le pis était plein, et elle donna aux enfants son lait chaud et les embrassa sur la bouche. Puis ils portèrent Kay et Gerda d’abord chez la Finnoise, où ils se réchauffèrent dans la chambre brûlante et reçurent des indications pour le voyage de retour, puis chez la Lapone, qui leur avait cousu des vêtements neufs et remis leur traîneau en état.

Le renne et la jeune femelle coururent à leurs côtés et les accompagnèrent jusqu’à la frontière du pays ; là poussait la première verdure. Alors ils firent leurs adieux aux rennes et à la Lapone.

— Adieu ! dirent-ils tous.

Et les premiers petits oiseaux se mirent à gazouiller, la forêt avait des bourgeons verts, et il en sortit, montée sur un magnifique cheval que Gerda reconnut, car il avait été attelé au carrosse d’or, une jeune fille coiffée d’un bonnet rouge éclatant et portant des pistolets dans les fontes. C’était la petite brigande, qui en avait assez de rester chez elle et voulait aller d’abord vers le nord et plus tard, si cela ne lui plaisait pas, dans une autre partie du monde. Elle reconnut Gerda tout de suite, et Gerda la reconnut aussi : ce fut une joie.

— Tu es un joli coureur de routes, toi ! dit-elle au petit Kay. Je voudrais bien savoir si tu mérites qu’on coure pour toi jusqu’au bout du monde !

Mais Gerda lui tapota les joues et demanda des nouvelles du prince et de la princesse.

— Ils sont partis en voyage dans des pays étrangers ! dit la petite brigande.

— Et la corneille ? dit Gerda.

— Ah ! la corneille est morte ! répondit-elle. Sa fiancée apprivoisée est devenue veuve et porte un bout de laine noire autour de la patte ; elle se plaint lamentablement, et tout cela n’est que bavardage ! Mais raconte-moi maintenant ce qui t’est arrivé et comment tu l’as retrouvé.

Et Gerda et Kay racontèrent.

— Snip, snap, snourre, pourre, basselourre ! dit la petite brigande.

Elle les prit tous les deux par la main et promit que, si jamais elle passait par leur ville, elle monterait leur rendre visite. Et là-dessus elle partit à cheval dans le vaste monde. Mais Gerda et Kay s’en allèrent main dans la main, et partout où ils passaient, c’était un printemps magnifique avec des fleurs et de la verdure. Les cloches des églises sonnaient, et ils reconnurent les hauts clochers, la grande ville : c’était celle où ils habitaient. Ils y entrèrent, allèrent jusqu’à la porte de la grand-mère, montèrent l’escalier, entrèrent dans la chambre, où tout était à la même place qu’autrefois ; et l’horloge faisait : tic ! tac ! et les aiguilles tournaient. Mais en passant la porte, ils s’aperçurent qu’ils étaient devenus des grandes personnes. Les roses de la gouttière fleurissaient jusque dans la fenêtre ouverte, et les petites chaises d’enfants étaient là, et Kay et Gerda s’assirent chacun sur la sienne et se tinrent par la main. Ils avaient oublié comme un rêve pesant la froide et vide splendeur de chez la Reine des neiges. La grand-mère était assise dans le clair soleil de Dieu et lisait à voix haute dans la Bible : « Si vous ne devenez comme les petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume de Dieu. »

Et Kay et Gerda se regardèrent dans les yeux et comprirent d’un coup le vieux cantique :

Les roses fleurissent, puis s’en vont,  
et l’Enfant Jésus, nous le verrons.

Ils étaient là tous les deux, grandes personnes et pourtant enfants, enfants par le cœur ; et c’était l’été, le chaud et bienfaisant été.

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