# Le Petit Poucet

_Charles Perrault_ · 14 min read · ages 7-12

Un bûcheron trop pauvre pour nourrir ses sept fils les abandonne deux fois dans la forêt, mais le plus jeune, le Petit Poucet, sauve ses frères grâce à des cailloux blancs, puis en trompant un ogre qui manque de les dévorer. Après avoir dérobé les bottes de sept lieues du géant, il devient messager du roi, fait fortune et installe toute sa famille à l’abri du besoin.

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Il était une fois un bûcheron et sa femme qui avaient sept fils. Ils étaient très pauvres, et sept enfants à nourrir, c’était une lourde charge, car aucun n’était encore en âge de travailler. Le plus jeune, chétif et silencieux, semblait moins doué que ses frères, mais ce silence cachait une grande finesse d’esprit : il parlait peu et observait tout. À sa naissance, il n’était pas plus gros que le pouce, et c’est ainsi qu’on l’avait surnommé le Petit Poucet. Dans la maison, on lui reprochait tout et on le rabrouait plus que les autres, et pourtant, de tous les frères, c’était le plus avisé.

Une année, la récolte manqua tout à fait, et la faim s’installa si durement chez eux que le bûcheron et sa femme, à bout de forces, en vinrent à une décision terrible. Un soir, tandis que les garçons dormaient, l’homme dit à sa femme, la voix brisée : — Tu vois bien que nous ne pouvons plus nourrir nos enfants. Je ne peux pas les regarder mourir de faim sous mes yeux. Demain, je les mènerai au bois et je les y perdrai : pendant qu’ils ramasseront du petit bois, nous n’aurons qu’à nous enfuir sans qu’ils nous voient. — Ah ! s’écria-t-elle, comment pourrais-tu, toi, perdre tes propres enfants ? Il eut beau lui rappeler leur misère, elle refusait d’y consentir : elle était pauvre, mais elle était leur mère. Puis, songeant à la douleur de les voir mourir de faim sous ses yeux, elle finit par accepter, et alla se coucher en pleurant.

Le Petit Poucet, qui ne dormait pas, avait tout entendu depuis son lit. Il s’était glissé sans bruit sous le banc de son père pour écouter sans être vu. Il retourna se coucher mais ne trouva pas le sommeil de la nuit, à réfléchir à ce qu’il devait faire. Au petit matin, il courut jusqu’à un ruisseau et remplit ses poches de petits cailloux blancs, puis rentra sans rien dire à ses frères.

Ils partirent tous ensemble pour une forêt si épaisse qu’à dix pas on ne se voyait plus. Le père se mit à couper du bois pendant que les garçons ramassaient des brindilles pour faire des fagots. Peu à peu, les parents s’éloignèrent, puis s’enfuirent par un sentier détourné.

Quand les enfants se trouvèrent seuls, ils éclatèrent en cris et en sanglots. Mais le Petit Poucet les laissa pleurer un moment, car il savait comment rentrer : tout au long du chemin, il avait laissé tomber ses petits cailloux blancs. — N’ayez pas peur, mes frères, dit-il enfin. Notre père et notre mère nous ont laissés ici, mais je saurai bien nous ramener à la maison. Suivez-moi. Il les guida par le même chemin, et ils arrivèrent devant leur porte sans oser entrer tout de suite ; ils restèrent d’abord blottis contre elle, à écouter.

Ce soir-là justement, le seigneur du village avait envoyé au bûcheron une somme qu’il lui devait depuis longtemps et qu’il n’espérait plus revoir. Cet argent leur redonna vie, car ils mouraient de faim eux aussi. La femme courut acheter de la viande, et comme elle n’avait pas mangé depuis des jours, elle en prit bien trop pour un souper à deux. Une fois rassasiée, elle se mit à gémir : — Hélas, où sont maintenant nos pauvres enfants ! Ils se régaleraient bien de ce qui nous reste. C’est toi, Guillaume, qui as voulu les perdre ; je te l’avais bien dit qu’on le regretterait. Que font-ils, là-bas, dans cette forêt ? Les loups les ont peut-être déjà dévorés ! Le bûcheron, agacé de l’entendre répéter son reproche, la menaça de la battre si elle ne se taisait pas ; il n’était sans doute pas moins peiné qu’elle, mais ces mots répétés lui étaient insupportables. Elle pleurait toujours : — Hélas, où sont mes enfants, mes pauvres enfants ! Et elle le dit si fort, cette fois, que les garçons, derrière la porte, l’entendirent et se mirent tous à crier ensemble : — Nous voilà ! Nous voilà ! Elle courut leur ouvrir et les embrassa avec des larmes de joie. On se mit à table, et les enfants mangèrent de bon cœur en racontant leur peur dans la forêt. Cette joie dura tant que dura l’argent.

Mais quand il fut dépensé, le chagrin revint, et les parents résolurent de perdre encore leurs enfants, cette fois plus loin, pour ne pas manquer leur coup.

Le Petit Poucet entendit tout de nouveau, et voulut faire comme la première fois. Mais quand il se leva avant le jour pour aller chercher des cailloux, il trouva la porte fermée à double tour. Ce matin-là, sa mère leur donna à chacun un morceau de pain pour la route ; il eut alors l’idée de s’en servir comme des cailloux, en semant des miettes le long du chemin.

Le père mena les garçons au cœur le plus obscur de la forêt, puis les parents s’éclipsèrent par un faux sentier. Le Petit Poucet ne s’inquiéta pas d’abord, sûr de retrouver son chemin grâce aux miettes semées. Mais quand il voulut les suivre, il n’en trouva plus une seule : les oiseaux étaient passés par là et avaient tout mangé.

Les sept frères se retrouvèrent perdus pour de bon, et plus ils marchaient, plus ils s’égaraient. La nuit tomba, un grand vent se leva, et dans son mugissement ils croyaient entendre des loups hurler de tous côtés. Une pluie battante les trempa jusqu’aux os ; ils glissaient dans la boue à chaque pas et se relevaient sans savoir où poser les mains.

Le Petit Poucet grimpa au sommet d’un arbre pour chercher du secours. Au loin, par-delà la forêt, il aperçut une petite lumière, comme celle d’une chandelle. Il redescendit, et une fois à terre il ne la vit plus, ce qui le désola ; mais en marchant avec ses frères dans cette direction, il la retrouva à la lisière du bois.

Ils arrivèrent enfin, tremblants de froid et de peur, à la maison d’où venait cette lumière. Une femme leur ouvrit et leur demanda ce qu’ils voulaient. Le Petit Poucet expliqua qu’ils étaient des enfants perdus dans la forêt et demandaient à être hébergés par charité. La femme, les voyant si jeunes, se mit à pleurer : — Hélas, mes pauvres petits, où êtes-vous tombés ? Savez-vous que cette maison est celle d’un Ogre qui mange les enfants ? — Hélas, madame, répondit le Petit Poucet tout tremblant, que ferons-nous ? Si vous ne nous gardez pas, les loups de la forêt nous dévoreront cette nuit de toute façon. Alors autant que ce soit votre mari : peut-être aura-t-il pitié de nous, si vous voulez bien le lui demander. La femme de l’Ogre, pensant pouvoir les cacher à son mari jusqu’au lendemain, les fit entrer et les installa près du feu, où un mouton entier tournait déjà à la broche pour le souper de son mari.

Ils commençaient à peine à se réchauffer quand de grands coups ébranlèrent la porte : l’Ogre rentrait. Sa femme les cacha aussitôt sous un lit et alla ouvrir. L’Ogre demanda son souper, se mit à table, et tout en mangeant renifla l’air à droite et à gauche. — Ça sent la chair fraîche, dit-il. — Ce doit être ce veau que je viens de préparer, répondit sa femme. — Je te dis que ça sent la chair fraîche, insista-t-il en la regardant de travers, il y a ici quelque chose que je ne comprends pas. Il se leva et alla droit au lit. — Ah, tu voulais donc me tromper ! Voilà du gibier qui tombe bien : j’ai justement trois amis ogres à recevoir ces jours-ci.

Il tira les sept frères de sous le lit, l’un après l’autre. Ils se jetèrent à genoux pour implorer sa pitié, mais l’Ogre, qui était le plus cruel de tous, les dévorait déjà des yeux en pensant au bon repas qu’ils feraient. Il alla chercher un grand couteau et se mit à l’aiguiser tout en s’approchant d’eux. — Pourquoi t’y prendre ce soir, dit sa femme, quand demain conviendrait tout aussi bien ? — Tais-toi, répondit-il, ils n’en seront que plus tendres. — Mais vous avez déjà tant de viande, insista-t-elle : un veau, deux moutons et la moitié d’un cochon ! — Tu as raison, céda-t-il. Donne-leur bien à souper, qu’ils ne maigrissent pas, et va les coucher.

La femme, soulagée, leur servit un grand repas, mais les enfants, trop effrayés, ne purent presque rien avaler. L’Ogre, lui, se remit à boire, ravi d’avoir de quoi si bien recevoir ses amis, et but tant qu’il finit par monter se coucher, la tête un peu lourde.

L’Ogre avait sept filles, encore petites elles aussi. Ces jeunes ogresses avaient le teint superbe, à force de manger comme leur père de la chair fraîche, mais de petits yeux gris et ronds, le nez crochu et une bouche démesurée aux dents longues, pointues et bien espacées. Elles n’étaient pas encore tout à fait méchantes, mais promettaient de l’être, car elles mordaient déjà les petits enfants pour leur sucer le sang. On les avait couchées tôt, toutes les sept dans un même grand lit, chacune coiffée d’une couronne d’or. Dans la même chambre se trouvait un second lit, aussi grand : c’est là que la femme de l’Ogre installa les sept garçons avant d’aller se coucher elle-même.

Le Petit Poucet avait remarqué les couronnes d’or des filles de l’Ogre, et craignait qu’au cours de la nuit, l’Ogre ne se ravise et vienne les égorger tout de suite plutôt que d’attendre le lendemain. Vers minuit, il se leva sans bruit, ôta les bonnets de ses frères et le sien, et alla les poser sur la tête des sept filles endormies, après leur avoir retiré leurs couronnes d’or, qu’il posa sur sa tête et celles de ses frères. Ainsi, si l’Ogre venait dans le noir, il prendrait les filles pour les garçons.

Et c’est ce qui arriva. Vers le milieu de la nuit, l’Ogre se réveilla, regrettant d’avoir remis au lendemain ce qu’il aurait pu faire le soir même. Il saisit son grand couteau et monta à tâtons jusqu’à la chambre. Dans l’obscurité, croyant reconnaître ses fils aux bonnets, il se laissa tromper par les couronnes qu’il sentit sous ses doigts dans l’autre lit. Il fit alors, sans le savoir, ce qu’il voulait faire à ses fils : ce furent ses sept filles qui en moururent. Satisfait de son ouvrage, il s’en retourna se coucher.

Dès qu’il entendit l’Ogre ronfler, le Petit Poucet réveilla ses frères et leur dit de s’habiller sans bruit et de le suivre. Ils descendirent dans le jardin et sautèrent par-dessus le mur, puis coururent presque toute la nuit, tremblant de peur, sans savoir où ils allaient.

Au matin, l’Ogre dit à sa femme d’aller là-haut habiller les petits garçons de la veille. Ne se doutant de rien, elle monta, et découvrit avec horreur ses sept filles. Elle s’évanouit. L’Ogre, la croyant trop lente à sa tâche, monta l’aider, et resta pétrifié devant ce qu’il vit. — Qu’ai-je fait, s’écria-t-il, ils me le paieront ! Il ranima sa femme, puis exigea ses bottes de sept lieues pour partir à la poursuite des enfants.

Il courut ainsi de tous côtés, et finit par retrouver le chemin que suivaient les sept frères, à présent tout proches de la maison de leur père. Ils le virent venir de loin, franchissant montagnes et rivières comme de simples ruisseaux d’un seul pas. Le Petit Poucet aperçut un rocher creux tout près, y fit cacher ses frères et s’y glissa aussi, sans quitter l’Ogre des yeux.

Épuisé par cette longue course inutile, l’Ogre voulut se reposer, et vint par hasard s’asseoir sur le rocher même où les garçons se cachaient. La fatigue eut raison de lui : il s’endormit et se mit à ronfler si fort que les enfants en eurent presque aussi peur que devant son couteau. Le Petit Poucet, plus hardi, dit à ses frères de profiter de ce sommeil pour courir jusqu’à la maison sans l’attendre. Ils obéirent aussitôt.

Lui-même s’approcha doucement de l’Ogre endormi, lui retira ses bottes de sept lieues et les chaussa. Ces bottes étaient fées : elles s’ajustaient d’elles-mêmes à la jambe de qui les portait, et elles lui allèrent comme si elles avaient été faites pour lui.

Le Petit Poucet se rendit tout droit chez l’Ogre, où il trouva sa femme en larmes auprès de ses filles. — Votre mari est en grand danger, lui dit-il. Une bande de voleurs l’a capturé et menace de le tuer s’il ne leur livre pas tout son or et tout son argent. Au moment où ils le tenaient sous leur couteau, il m’a aperçu et m’a chargé de venir vous prévenir, et de vous demander de me remettre tout ce qu’il possède, sans rien garder, sinon ils le tueront sans pitié. Comme le temps presse, il a voulu que je prenne ses bottes de sept lieues pour faire vite, et pour que vous sachiez que je ne mens pas. Terrifiée, la pauvre femme lui donna aussitôt tout ce qu’elle avait, car l’Ogre, malgré son terrible appétit, était pour elle un bon mari. Chargé de toute cette fortune, le Petit Poucet rentra chez son père, où on le reçut avec des transports de joie.

Grâce à ses bottes magiques, le Petit Poucet ne resta pas inactif. Il se présenta à la cour, où l’on s’inquiétait justement du sort d’une armée partie loin au combat et dont on était sans nouvelles. Il promit au roi de rapporter des nouvelles avant la fin du jour, et tint parole dès le soir même. Le roi, émerveillé, le paya grassement et le prit à son service comme messager : le Petit Poucet porta ainsi ses ordres à l’armée, allant plus vite qu’aucun cheval, et amassa au fil de ce métier une belle fortune. Quand il revint enfin chez son père, on ne saurait dire la joie de toute la famille. Il mit chacun à l’aise : il acheta à son père et à ses frères de belles situations, et les établit tous si bien qu’ils ne connurent plus jamais la misère.

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- Source: Le Petit Poucet (Charles Perrault, 1697 ; éd. 1902 des Contes de Perrault) (https://fr.wikisource.org/wiki/Contes_de_Perrault_(éd._1902)/Le_Petit_Poucet)
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