# Le Rossignol

_Hans Christian Andersen_ · 21 min read · ages 7-12

L’empereur de Chine découvre par un livre le rossignol de sa forêt, puis lui préfère un oiseau mécanique semé de diamants, et l’oiseau vivant est banni. Des années plus tard, le rossignol revient chanter à la fenêtre de l’empereur mourant et chasse la Mort ; le vieil empereur se réveille guéri et salue ses serviteurs.

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En Chine, vous le savez bien, l’empereur est chinois, et tous ceux qui l’entourent sont chinois eux aussi. Il y a de cela bien des années, et c’est justement pour cela qu’il faut écouter cette histoire avant qu’elle ne soit oubliée. Le palais de l’empereur était le plus magnifique du monde. Il était fait tout entier d’une porcelaine si fine, si précieuse et si fragile qu’il fallait prendre garde au moindre geste. Dans le jardin poussaient les fleurs les plus étonnantes, et aux plus belles on avait attaché de petites clochettes d’argent qui tintaient au passage, pour que personne ne pût s’en aller sans les avoir remarquées. Oui, dans le jardin de l’empereur, tout était pensé avec soin. Et ce jardin s’étendait si loin que le jardinier lui-même n’en connaissait pas le bout. Si l’on marchait toujours devant soi, on entrait dans une forêt superbe, avec de grands arbres et des lacs profonds. La forêt descendait jusqu’à la mer, qui était bleue et profonde ; de grands navires pouvaient venir jusque sous les branches. Dans ces branches vivait un rossignol, et il chantait si merveilleusement que le pauvre pêcheur lui-même, qui avait pourtant bien d’autres choses à faire, s’arrêtait pour l’écouter les nuits où il sortait jeter ses filets.

— Ah, mon Dieu, que c’est beau ! disait-il.

Puis il devait s’occuper de son travail et il oubliait l’oiseau. Mais la nuit suivante, quand le rossignol chantait de nouveau et que le pêcheur repassait par là, il disait la même chose :

— Ah, mon Dieu, que c’est beau !

De tous les pays du monde, des voyageurs venaient jusqu’à la ville de l’empereur, et ils admiraient la ville, le palais et le jardin. Mais lorsqu’ils entendaient le rossignol, tous disaient :

— Voilà tout de même ce qu’il y a de plus beau.

Les voyageurs racontaient cela en rentrant chez eux, et les savants écrivirent de gros livres sur la ville, sur le palais et sur le jardin. Ils n’oublièrent pas le rossignol : c’est à lui qu’ils donnaient la plus belle place, et ceux qui savaient faire des vers écrivirent les plus beaux poèmes sur le rossignol de la forêt, près du lac profond.

Ces livres firent le tour du monde, et quelques-uns finirent par arriver jusqu’à l’empereur. Assis dans son fauteuil d’or, il lisait, il lisait, et à chaque instant il hochait la tête, tant il était content de trouver de si belles descriptions de la ville, du palais et du jardin. « Mais le rossignol est vraiment ce qu’il y a de plus beau », disait le livre.

— Comment ? dit l’empereur. Le rossignol ? Je ne le connais pas du tout ! Il y a un pareil oiseau dans mon empire, et jusque dans mon jardin ? Je n’en ai jamais entendu parler ! Et c’est par un livre que je l’apprends !

Puis il fit appeler son chambellan. Celui-ci était si important que, lorsqu’une personne de rang inférieur osait lui adresser la parole ou lui poser une question, il ne répondait rien d’autre que « Peuh ! », ce qui ne veut rien dire du tout.

— Il paraît qu’il y a ici un oiseau tout à fait remarquable, qu’on appelle le rossignol, dit l’empereur. On dit que c’est ce qu’il y a de plus beau dans tout mon grand empire. Pourquoi ne m’en a-t-on jamais rien dit ?

— Je n’ai jamais entendu ce nom-là, répondit le chambellan. Il n’a jamais été présenté à la cour.

— Je veux qu’il vienne ce soir et qu’il chante devant moi, dit l’empereur. Le monde entier sait ce que je possède, et moi je l’ignore !

— Je n’ai jamais entendu ce nom-là, répéta le chambellan. Mais je le chercherai, et je le trouverai.

Seulement, où le trouver ? Le chambellan monta et descendit tous les escaliers, traversa les salles et les couloirs, mais aucune des personnes qu’il rencontra n’avait jamais entendu parler du rossignol. Il revint donc auprès de l’empereur et lui dit que c’était sûrement une fable inventée par ceux qui écrivent des livres.

— Votre Majesté impériale n’imagine pas tout ce qu’on peut écrire. Ce ne sont partout qu’inventions et sorcelleries.

— Mais le livre où je l’ai lu, dit l’empereur, m’a été envoyé par le très puissant empereur du Japon ; il ne peut donc pas contenir de mensonge. Je veux entendre le rossignol ! Il doit être ici ce soir ! Il a ma plus haute faveur ! Et s’il ne vient pas, toute la cour sera piétinée sur le ventre après le souper !

— Tsing-pé ! dit le chambellan.

Et il se remit à monter et à descendre les escaliers, à traverser les salles et les couloirs, et la moitié de la cour courait derrière lui, car personne n’avait envie d’être piétiné sur le ventre. On posa bien des questions au sujet de ce rossignol extraordinaire que le monde entier connaissait, sauf les gens de la cour.

Ils finirent par trouver dans la cuisine une petite fille pauvre qui leur dit :

— Oh, mon Dieu, le rossignol, je le connais bien ! Comme il sait chanter ! Chaque soir, on me permet d’emporter chez nous les restes de la table pour ma pauvre mère malade. Elle habite là-bas, au bord de la mer, et quand je reviens, fatiguée, je me repose dans la forêt et j’entends chanter le rossignol. Les larmes me montent aux yeux : c’est comme si ma mère m’embrassait.

— Petite cuisinière, dit le chambellan, je te ferai donner une place à la cuisine et la permission de regarder l’empereur pendant qu’il dîne, si tu peux nous conduire au rossignol, car il est attendu ce soir.

Et ils partirent tous vers la forêt où le rossignol chantait d’habitude ; la moitié de la cour était du voyage. Comme ils allaient bon train, une vache se mit à meugler.

— Oh ! dirent les seigneurs de la cour. Nous le tenons ! Quelle force étonnante pour un si petit animal ! Nous l’avons sûrement déjà entendu quelque part.

— Non, ce sont les vaches qui meuglent, dit la petite cuisinière. Nous sommes encore loin.

Puis les grenouilles se mirent à coasser dans le marais.

— Magnifique ! dit le chapelain de la cour. Cette fois, je l’entends ! On dirait de petites cloches d’église.

— Non, ce sont les grenouilles, dit la petite cuisinière. Mais je crois que nous allons bientôt l’entendre.

Alors le rossignol se mit à chanter.

— C’est lui ! dit la petite fille. Écoutez ! Écoutez ! Il est là.

Et elle montra du doigt un petit oiseau gris, tout en haut dans les branches.

— Est-ce possible ? dit le chambellan. Je ne me l’étais pas du tout imaginé ainsi. Comme il a l’air ordinaire ! Il aura sûrement perdu ses couleurs en voyant tant de gens de qualité autour de lui.

— Petit rossignol ! cria la petite cuisinière. Notre très gracieux empereur souhaite que vous chantiez devant lui.

— Avec le plus grand plaisir, répondit le rossignol.

Et il chanta, et c’était un bonheur de l’entendre.

— On dirait des clochettes de verre, dit le chambellan. Et regardez ce petit gosier, comme il travaille ! C’est étonnant que nous ne l’ayons jamais entendu jusqu’à ce jour. Il aura un grand succès à la cour.

— Faut-il que je chante encore une fois devant l’empereur ? demanda le rossignol, qui croyait que l’empereur était là.

— Mon excellent petit rossignol, dit le chambellan, j’ai la grande joie de vous inviter ce soir à une fête de la cour, où vous enchanterez Sa Majesté impériale avec votre chant délicieux.

— Mon chant s’entend bien mieux dans la verdure, dit le rossignol.

Mais il les suivit volontiers, puisque c’était le désir de l’empereur.

Au palais, on avait tout astiqué. Les murs et les dalles, qui étaient de porcelaine, brillaient à la lumière de plusieurs milliers de lampes d’or ; les plus belles fleurs, celles qui savaient bien tinter, étaient rangées le long des couloirs. On courait, on ouvrait les portes, il s’établit un tel courant d’air que toutes les clochettes se mirent à sonner ensemble : on ne s’entendait plus parler.

Au milieu de la grande salle, là où l’empereur était assis, on avait dressé un perchoir d’or pour le rossignol. Toute la cour était présente, et la petite cuisinière avait obtenu la permission de se tenir derrière la porte, car elle avait reçu le titre de véritable cuisinière de la cour. Chacun portait ses plus beaux habits, et tous les regards étaient tournés vers le petit oiseau gris, à qui l’empereur faisait signe de la tête.

Et le rossignol chanta si merveilleusement que les larmes montèrent aux yeux de l’empereur et coulèrent sur ses joues. Alors le rossignol chanta plus magnifiquement encore, et son chant allait droit au cœur. L’empereur était si heureux qu’il déclara que le rossignol porterait sa pantoufle d’or autour du cou. Mais le rossignol remercia et refusa : il avait déjà reçu assez de récompense.

— J’ai vu des larmes dans les yeux de l’empereur, dit-il, et c’est pour moi le plus riche des trésors. Les larmes d’un empereur ont une force particulière. Dieu sait que je suis assez récompensé.

Puis il chanta de nouveau, de sa voix douce et superbe.

— Voilà la coquetterie la plus charmante que je connaisse ! disaient les dames autour de lui.

Et elles se mirent de l’eau dans la bouche pour faire des roulades quand on leur parlerait : elles croyaient être devenues des rossignols, elles aussi. Les laquais et les femmes de chambre firent savoir qu’ils étaient contents, eux aussi, et cela veut dire beaucoup, car ce sont les plus difficiles à contenter. Bref, le rossignol eut un vrai succès.

Il devait désormais rester à la cour. Il eut sa cage à lui et la liberté de sortir se promener deux fois par jour et une fois la nuit. On lui donnait alors douze serviteurs qui lui avaient tous noué un ruban de soie autour de la patte et qui le tenaient bien serré. Une promenade pareille n’avait vraiment rien d’agréable.

Toute la ville parlait de l’oiseau extraordinaire. Quand deux personnes se rencontraient, la première disait « Le ros… », et l’autre répondait aussitôt « signol ! ». Puis elles soupiraient, et elles s’étaient comprises. Onze enfants d’épiciers reçurent même son nom, et pas un d’entre eux n’avait la moindre note dans la gorge.

Un jour, l’empereur reçut un gros paquet sur lequel était écrit : « Le Rossignol ».

— Voici sans doute un nouveau livre sur notre oiseau célèbre, dit-il.

Mais ce n’était pas un livre. C’était un petit ouvrage d’art posé dans un écrin : un rossignol artificiel, fait pour ressembler au rossignol vivant, mais couvert de diamants, de rubis et de saphirs. Dès qu’on le remontait, il chantait un des morceaux que chantait l’oiseau véritable, et sa queue montait et descendait en jetant des éclats d’or et d’argent. Autour du cou, il portait un petit ruban où on lisait : « Le rossignol de l’empereur du Japon est bien pauvre auprès de celui de l’empereur de Chine. »

— C’est splendide ! dirent-ils tous.

Et celui qui avait apporté l’oiseau artificiel reçut aussitôt le titre de Grand Porteur impérial de rossignols.

— Maintenant, qu’ils chantent ensemble ! Quel duo ce sera !

Et il fallut qu’ils chantent ensemble. Mais cela n’allait pas du tout, car le rossignol véritable chantait à sa manière, tandis que l’oiseau artificiel marchait avec des cylindres.

— Ce n’est pas sa faute, dit le maître de musique. Il est parfaitement en mesure, et tout à fait de mon école.

L’oiseau artificiel dut alors chanter seul. Il eut autant de succès que le véritable, et il était bien plus joli à regarder : il brillait comme les bracelets et les broches des dames.

Trente-trois fois il chanta le même morceau, sans se fatiguer. Les gens l’auraient volontiers écouté encore, mais l’empereur trouva que c’était au rossignol vivant de chanter à son tour. Seulement, où était-il ? Personne n’avait remarqué qu’il s’était envolé par la fenêtre ouverte, vers ses forêts vertes.

— Mais qu’est-ce que cela veut dire ? dit l’empereur.

Et tous les gens de la cour grondèrent et déclarèrent que le rossignol était un animal bien ingrat.

— Le meilleur des deux oiseaux nous reste, dirent-ils.

Alors l’oiseau artificiel dut chanter encore, et ce fut la trente-quatrième fois qu’on entendait le même morceau. Et pourtant, ils ne le savaient toujours pas par cœur, car il était bien trop difficile. Le maître de musique, lui, ne trouvait plus de mots pour louer l’oiseau ; il assurait qu’il valait mieux qu’un rossignol véritable, non seulement par son habit et par ses beaux diamants, mais aussi par le dedans.

— Voyez-vous, mesdames et messieurs, et vous d’abord, grand empereur : chez le rossignol véritable, on ne peut jamais calculer ce qui va venir ; chez l’oiseau artificiel, tout est réglé d’avance. On peut l’expliquer, on peut l’ouvrir et montrer aux gens comment les cylindres sont placés, comment ils tournent, et comment une chose sort de l’autre.

— C’est exactement ce que nous pensons ! dirent-ils tous.

Et le maître de musique obtint la permission de montrer l’oiseau au peuple le dimanche suivant. Le peuple devait l’entendre chanter aussi, ordonna l’empereur. Et il l’entendit, et il fut aussi joyeux que s’il s’était grisé de thé, ce qui est tout à fait chinois ; et tous disaient « Oh ! » en levant l’index et en hochant la tête. Mais les pauvres pêcheurs, qui avaient entendu le rossignol véritable, dirent :

— C’est joli, et les mélodies se ressemblent. Mais il y manque quelque chose, et je ne sais pas quoi.

Le rossignol véritable fut banni du pays et de l’empire.

L’oiseau artificiel eut sa place sur un coussin de soie, tout près du lit de l’empereur. Tous les cadeaux qu’il avait reçus, l’or et les pierres précieuses, étaient étalés autour de lui, et son titre était monté jusqu’à Grand Chanteur impérial de la table de nuit, au premier rang du côté gauche. Car l’empereur tenait pour le plus noble le côté où se trouve le cœur, et le cœur d’un empereur est à gauche, lui aussi. Quant au maître de musique, il écrivit sur l’oiseau artificiel un ouvrage en vingt-cinq volumes, si long, si savant et si plein des mots chinois les plus difficiles que tout le monde affirmait l’avoir lu et compris ; sans cela, on aurait passé pour un sot et on se serait fait piétiner sur le ventre.

Cela dura une année entière. L’empereur, la cour et tous les autres Chinois savaient par cœur le moindre petit glouglou du chant de l’oiseau artificiel, et c’est justement pour cela qu’ils l’aimaient tant : ils pouvaient chanter avec lui, et ils ne s’en privaient pas. Les gamins des rues chantaient « tsi-tsi-tsi, glou-glou-glou ! », et l’empereur chantait comme eux. Oh oui, c’était vraiment magnifique !

Mais un soir que l’oiseau artificiel chantait de son mieux et que l’empereur, couché, l’écoutait, quelque chose fit « clac » dans le ventre de l’oiseau. Puis quelque chose sauta. « Brrrrr ! » Toutes les roues se mirent à tourner follement, et la musique s’arrêta net.

L’empereur bondit hors de son lit et fit appeler son médecin ; mais que pouvait-il faire ? On alla chercher l’horloger, et après beaucoup de paroles et beaucoup d’examens, il remit l’oiseau à peu près en état. Il prévint cependant qu’il fallait le ménager : les pivots étaient usés, et il était impossible d’en poser de neufs qui auraient rendu la musique régulière. Ce fut une grande tristesse ! On ne pouvait plus faire chanter l’oiseau artificiel qu’une fois par an, et c’était déjà presque trop. Mais alors le maître de musique prononçait un petit discours plein de mots profonds, où il expliquait que le chant était aussi beau qu’autrefois ; et après cela, le chant était aussi beau qu’autrefois.

Cinq années passèrent, et un grand chagrin tomba sur le pays. Au fond, tous les Chinois aimaient leur empereur, et voilà qu’il était malade et qu’il ne vivrait plus longtemps, disait-on. On avait déjà élu un nouvel empereur, et les gens attendaient dehors, dans la rue, et demandaient au chambellan comment allait leur vieil empereur.

— Peuh ! répondit-il en secouant la tête.

L’empereur était couché, froid et pâle, dans son grand lit magnifique. Toute la cour le croyait mort, et chacun courait saluer le nouvel empereur. Les valets de chambre sortaient pour bavarder, et les femmes de chambre se réunissaient toutes pour prendre le café. Partout, dans les salles et dans les couloirs, on avait posé des tapis pour qu’on n’entende pas les pas, et c’est pourquoi tout était silencieux, tout à fait silencieux. Mais l’empereur n’était pas mort. Raide et pâle, il était étendu dans le lit magnifique aux longs rideaux de velours et aux lourds glands d’or ; tout en haut, une fenêtre était restée ouverte, et la lune entrait et éclairait l’empereur et l’oiseau artificiel.

Le pauvre empereur pouvait à peine respirer ; il lui semblait que quelque chose était assis sur sa poitrine. Il ouvrit les yeux et vit que c’était la Mort. Elle s’était mis sur la tête la couronne d’or de l’empereur, et elle tenait d’une main son sabre d’or, de l’autre sa belle bannière. Tout autour, dans les plis des grands rideaux de velours, des têtes étranges se penchaient vers lui : les unes affreuses, les autres douces et souriantes. C’étaient toutes les mauvaises et toutes les bonnes actions de l’empereur qui le regardaient, maintenant que la Mort était assise sur son cœur.

— Te souviens-tu de ceci ? murmuraient-elles l’une après l’autre. Et de cela, t’en souviens-tu ?

Et elles lui racontèrent tant de choses que la sueur lui coulait du front.

— Je n’ai jamais rien su de tout cela ! dit l’empereur. De la musique, de la musique ! Qu’on apporte le grand tambour chinois, que je n’entende plus ce qu’elles disent !

Mais elles continuaient, et la Mort hochait la tête, comme un Chinois, à tout ce qui se disait.

— De la musique, de la musique ! criait l’empereur. Toi, mon petit oiseau d’or, chante donc, chante ! Je t’ai donné de l’or et des trésors, j’ai suspendu moi-même ma pantoufle d’or autour de ton cou. Chante donc, chante !

Mais l’oiseau restait immobile. Il n’y avait personne pour le remonter, et sans cela il ne chantait pas. La Mort, elle, continuait de regarder l’empereur de ses grands yeux vides, et le silence durait, un silence effrayant.

Alors, tout près de la fenêtre, s’éleva le plus beau des chants. C’était le petit rossignol vivant, posé sur une branche au-dehors. Il avait appris la détresse de son empereur, et il était venu lui chanter l’espoir et la consolation. À mesure qu’il chantait, les fantômes pâlissaient, pâlissaient toujours davantage ; le sang courait de plus en plus vite dans les membres affaiblis de l’empereur, et la Mort elle-même écoutait et disait :

— Continue, petit rossignol, continue.

— Oui, si tu me donnes le beau sabre d’or. Si tu me donnes la riche bannière. Si tu me donnes la couronne de l’empereur.

Et la Mort donnait chaque trésor pour une chanson, et le rossignol continuait de chanter. Il chantait le cimetière tranquille où poussent les roses blanches, où le lilas embaume, où l’herbe fraîche est mouillée par les larmes de ceux qui restent. Alors la Mort eut envie de revoir son jardin, et elle s’en alla par la fenêtre comme un brouillard froid et blanc.

— Merci, merci ! dit l’empereur. Petit oiseau du ciel, je te reconnais bien ! Je t’ai chassé de mon pays et de mon empire, et pourtant tu as éloigné de mon lit ces visages méchants, tu as chassé la Mort de mon cœur. Comment pourrai-je te récompenser ?

— Tu m’as déjà récompensé, dit le rossignol. J’ai fait venir des larmes à tes yeux la première fois que j’ai chanté, et je ne l’oublierai jamais : ce sont là les joyaux qui réjouissent le cœur d’un chanteur. Mais dors, maintenant, et redeviens frais et fort. Je vais chanter pour toi.

Et il chanta, et l’empereur tomba dans un doux sommeil. Ah, comme ce sommeil était calme et bienfaisant !

Le soleil entrait par la fenêtre quand il se réveilla, guéri et plein de force. Aucun de ses serviteurs n’était encore revenu, car on le croyait toujours mort ; seul le rossignol était resté près de lui et chantait.

— Tu resteras toujours auprès de moi, dit l’empereur. Tu chanteras quand tu en auras envie, et l’oiseau artificiel, je le briserai en mille morceaux.

— Ne fais pas cela, dit le rossignol. Il a fait le bien tant qu’il a pu ; garde-le comme avant. Moi, je ne peux ni bâtir mon nid au palais ni y habiter. Mais laisse-moi venir quand j’en aurai envie : le soir, je me poserai sur la branche, là, près de ta fenêtre, et je chanterai pour toi, pour que tu sois joyeux et pensif à la fois. Je chanterai ceux qui sont heureux et ceux qui souffrent. Je chanterai le mal et le bien que l’on te cache. Le petit oiseau chanteur vole loin à la ronde, jusque chez le pauvre pêcheur, jusque sous le toit du paysan, chez tous ceux qui vivent loin de toi et de ta cour. J’aime ton cœur plus que ta couronne, et pourtant la couronne garde autour d’elle comme un parfum sacré. Je viendrai, je chanterai pour toi. Mais tu dois me promettre une chose.

— Tout ! dit l’empereur.

Il s’était levé et avait passé lui-même son habit impérial, et il pressait contre son cœur le lourd sabre d’or.

— Une seule chose : ne raconte à personne que tu as un petit oiseau qui te dit tout. Et tout n’en ira que mieux.

Puis le rossignol s’envola.

Les serviteurs entrèrent pour voir une dernière fois leur empereur mort. Ils restèrent là, sur le seuil, bouche bée, et l’empereur leur dit :

— Bonjour !

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- Source: Contes d’Andersen, trad. David Soldi (Hachette, 1856; tirage 1876) (https://fr.wikisource.org/wiki/Contes_d’Andersen/Le_Rossignol)
- Public-domain basis: Talerie contemporary retelling (CC0 2026), based on: Contes d’Andersen, trad. David Soldi (Hachette, 1856; tirage 1876) — translation: author died 1875 (+70 passed); translator David Soldi died 1884 (+70 passed)
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