# Le petit soldat de plomb

_Hans Christian Andersen_ · 10 min read · ages 6-12

Coulé le dernier, un soldat de plomb n’a qu’une jambe et aime la danseuse de papier du château. Une chute par la fenêtre l’emporte jusque dans le ventre d’un poisson ; revenu dans la chambre, il est jeté dans le poêle, la danseuse s’envole vers lui et la servante ne trouve dans les cendres qu’un petit cœur de plomb.

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Il était une fois vingt-cinq soldats de plomb, tous frères, car ils étaient nés de la même vieille cuillère de plomb. Le fusil au bras, le regard droit devant eux, l’uniforme rouge et bleu : ils avaient fière allure. La première chose qu’ils entendirent en ce monde, quand on souleva le couvercle de la boîte où ils étaient couchés, ce fut un cri.

— Des soldats de plomb !

C’était un petit garçon qui criait cela en battant des mains. On venait de les lui offrir pour son anniversaire, et il les rangeait maintenant sur la table. Tous les soldats se ressemblaient trait pour trait, sauf un seul : on l’avait coulé le dernier, et le plomb avait manqué. Pourtant il se tenait aussi solide sur son unique jambe que les autres sur leurs deux, et c’est justement lui dont l’histoire vaut la peine d’être racontée.

Sur la table où on les avait alignés, il y avait quantité d’autres jouets, mais celui qui attirait le plus le regard était un joli château de papier. Par les petites fenêtres, on voyait jusque dans les salons. Devant le château se dressaient de petits arbres autour d’un petit miroir qui faisait un lac, et des cygnes de cire y nageaient en s’y reflétant. Tout cela était charmant, et pourtant le plus charmant de tout, c’était une petite dame debout au milieu de la porte ouverte du château. Elle aussi était découpée dans du papier, mais elle portait une jupe du linon le plus clair et, sur les épaules, en guise d’écharpe, un ruban bleu tout étroit au milieu duquel brillait une paillette aussi grande que son visage. La petite dame tenait les deux bras tendus, car elle était danseuse, et elle levait une jambe si haut que le soldat de plomb ne parvint pas à la trouver et crut qu’elle n’avait, comme lui, qu’une seule jambe.

« Voilà la femme qu’il me faudrait, pensa-t-il. Mais elle est d’un grand rang : elle habite un château, et moi je n’ai qu’une boîte, où nous sommes vingt-cinq. Ce n’est pas une place pour elle. Il faut pourtant que je fasse sa connaissance. »

Il s’allongea alors de tout son long derrière une tabatière posée sur la table. De là, il pouvait contempler à loisir la fine petite dame, qui continuait de se tenir sur une jambe sans jamais perdre l’équilibre.

Le soir venu, tous les autres soldats de plomb rentrèrent dans leur boîte et les gens de la maison allèrent se coucher. Les jouets se mirent aussitôt à jouer entre eux : ils reçurent des visites, ils se firent la guerre, ils donnèrent un bal. Les soldats de plomb s’agitaient dans la boîte, car ils auraient bien voulu être de la fête, mais impossible de soulever le couvercle. Le casse-noisette faisait la culbute et le crayon s’amusait sur l’ardoise. Le tapage fut tel que le serin se réveilla et se mêla à la conversation, en vers, s’il vous plaît. Les deux seuls à ne pas bouger d’un pouce étaient le soldat de plomb et la danseuse : elle se tenait bien droite sur la pointe d’un pied, les deux bras tendus, et lui était tout aussi ferme sur son unique jambe, sans la quitter des yeux un seul instant.

Minuit sonna, et clac ! le couvercle de la tabatière sauta. Il n’y avait pas de tabac dedans, mais un petit lutin noir : c’était un jouet à ressort.

— Soldat de plomb, dit le lutin, ne regardez donc pas ce qui ne vous regarde pas !

Mais le soldat de plomb fit comme s’il n’avait rien entendu.

— C’est bon, attendez demain ! reprit le lutin.

Le lendemain matin, quand les enfants furent levés, on posa le soldat de plomb sur le rebord de la fenêtre. Alors, sans qu’on puisse dire si c’était le lutin ou le courant d’air, la fenêtre s’ouvrit d’un coup et le soldat tomba la tête la première du troisième étage. Quelle terrible descente ! Il se retrouva la jambe tendue en l’air, planté sur son shako, la baïonnette enfoncée entre deux pavés.

La servante et le petit garçon descendirent aussitôt le chercher. Ils faillirent lui marcher dessus, et pourtant ils ne le virent pas. Si le soldat de plomb avait crié « Je suis ici ! », ils l’auraient bien trouvé, mais il jugea qu’il ne convenait pas de crier tout haut quand on porte l’uniforme.

Puis il se mit à pleuvoir. Les gouttes tombèrent bientôt de plus en plus serrées, et ce fut une véritable averse. Quand elle fut passée, deux garçons des rues arrivèrent.

— Regarde un peu ! dit l’un. Il y a un soldat de plomb par terre. Il va sortir en bateau, celui-là !

Ils firent un bateau avec un vieux journal, installèrent le soldat au milieu, et le voilà qui descendit le caniveau. Les deux garçons couraient à côté en battant des mains. Grand Dieu, quelles vagues il y avait dans ce caniveau, et quel courant ! Il faut dire que la pluie avait tout inondé. Le bateau de papier montait et descendait, et par moments il tournait sur lui-même si vite que le soldat de plomb en tremblait. Mais il restait ferme, sans sourciller, le regard droit devant lui et le fusil au bras.

Tout à coup, le bateau fila sous une longue dalle qui couvrait le caniveau. Il y faisait aussi noir que dans la boîte aux soldats.

« Où vais-je aller comme cela ? pensa-t-il. Oui, oui, c’est la faute du lutin. Ah ! si la petite dame était assise ici avec moi dans le bateau, il pourrait bien faire deux fois plus sombre, cela me serait égal. »

Un gros rat d’eau arriva alors ; il habitait sous la dalle.

— Vous avez un passeport ? demanda le rat. Montrez-moi votre passeport !

Mais le soldat de plomb garda le silence et serra son fusil plus fort. Le bateau continua sa route, le rat derrière lui. Hou ! comme il grinçait des dents, en criant aux brindilles et aux brins de paille :

— Arrêtez-le ! Arrêtez-le ! Il n’a pas payé le péage, il n’a pas montré son passeport !

Mais le courant devenait de plus en plus fort. Le soldat de plomb apercevait déjà le plein jour, là où la dalle s’arrêtait, et pourtant il entendait en même temps un grondement à effrayer l’homme le plus courageux. Qu’on se figure cela : au bout de la dalle, le caniveau se jetait dans un grand canal, ce qui était pour lui aussi dangereux que le serait pour nous une haute chute d’eau.

Il en était déjà si près qu’il ne pouvait plus s’arrêter. Le bateau fut emporté au-dehors. Le pauvre soldat de plomb se tenait aussi raide qu’il le pouvait, et personne n’aurait pu dire qu’il avait seulement cligné des yeux. Le bateau tourna trois ou quatre fois sur lui-même et s’emplit d’eau jusqu’au bord : il allait couler. Le soldat de plomb avait de l’eau jusqu’au cou, le bateau s’enfonçait de plus en plus, le papier se défaisait de plus en plus. Voilà que l’eau se referma sur la tête du soldat. Il pensa alors à la jolie petite danseuse qu’il ne reverrait jamais, et une voix chanta à ses oreilles :

Soldat, le péril est grand ;  
Voici la mort qui t’attend !

Le papier se déchira en deux et le soldat de plomb passa au travers. Au même instant, il fut avalé par un gros poisson.

Oh ! comme il faisait noir dans le ventre de ce poisson ! Plus noir encore que sous la dalle du caniveau, et si étroit avec cela ! Mais le soldat de plomb resta ferme et s’étendit de tout son long, le fusil au bras.

Le poisson nageait dans tous les sens et faisait les mouvements les plus effrayants. Enfin il s’immobilisa tout à fait. Quelque chose le traversa comme un éclair, la lumière parut, claire, et une voix s’écria :

— Un soldat de plomb !

Le poisson avait été pris, porté au marché, vendu, monté à la cuisine, où la cuisinière l’ouvrit avec un grand couteau. Elle saisit le soldat entre deux doigts, par le milieu du corps, et l’emporta dans la chambre, où tout le monde voulut voir cet homme remarquable qui avait voyagé dans le ventre d’un poisson. Mais le soldat de plomb n’en tirait aucune fierté. On le posa sur la table, et là, comme il arrive parfois des choses bien étranges en ce monde, il se retrouva dans la chambre même d’où il était tombé par la fenêtre. Il revit les mêmes enfants et les mêmes jouets sur la table, le magnifique château et la jolie petite danseuse. Elle se tenait toujours sur une jambe, l’autre haut levée en l’air, et elle aussi était restée ferme. Cela toucha le soldat de plomb, qui aurait volontiers pleuré des larmes de plomb, mais cela ne se faisait pas. Il la regarda, elle le regarda, et ils ne se dirent pas un mot.

Puis l’un des petits garçons prit le soldat et le jeta dans le poêle, sans donner la moindre raison. C’était sûrement le lutin de la tabatière qui en était cause.

Le soldat de plomb se tenait là, tout éclairé, et il sentait une chaleur terrible, sans savoir si elle venait du feu ou de l’amour. Ses couleurs l’avaient quitté, et personne n’aurait pu dire si c’était le voyage ou le chagrin qui les avait emportées. Il regarda la petite dame, elle le regarda, et il sentit qu’il fondait. Pourtant il restait debout, ferme, le fusil au bras. Une porte s’ouvrit alors, le vent saisit la danseuse et elle s’envola comme une sylphide dans le poêle, jusqu’au soldat de plomb. Elle s’enflamma d’un coup, et elle disparut.

Le soldat de plomb fondit et ne fut plus qu’une petite masse. Le lendemain, quand la servante retira les cendres, elle l’y trouva sous la forme d’un petit cœur de plomb. De la danseuse, il ne restait que la paillette, que le feu avait rendue toute noire.

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- Source: Contes d’Andersen, trad. David Soldi (Hachette, 1856; tirage 1876) (https://fr.wikisource.org/wiki/Contes_d’Andersen/L’Intrépide_Soldat_de_plomb)
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