# Riquet à la houppe

_Charles Perrault_ · 11 min read · ages 6-10

Une fée donne à un prince très laid tout l’esprit du monde et le pouvoir d’en donner autant à celle qu’il épousera ; dans un bois, il propose ce marché à une princesse aussi belle que sotte, qui l’accepte. La princesse le trouve enfin beau, lui promet sa main, et le roi le reçoit avec plaisir comme gendre.

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Il était une fois une reine dont le fils vint au monde si laid et si mal bâti qu’on se demanda longtemps s’il avait bien forme humaine.

Une fée se trouvait à son baptême. Elle assura que l’enfant serait aimé malgré tout, parce qu’il aurait beaucoup d’esprit.

— Et voici mon don, ajouta-t-elle. Il pourra donner autant d’esprit qu’il en aura lui-même à la personne qu’il épousera.

Cela consola un peu la reine, qui se désolait d’avoir un enfant si mal partagé par la nature. Pourtant, dès ses premiers mots, le petit dit mille jolies choses, et il y avait dans ses moindres gestes une vivacité qui charmait tout le monde.

J’allais oublier le principal. Il avait sur la tête une petite houppe de cheveux qui ne voulait jamais se coucher, et c’est pour cela qu’on l’appela Riquet à la houppe, Riquet étant le nom de sa famille.

Dans le royaume voisin, la reine venait d’avoir une fille plus belle que le jour. La même fée vint au palais, et ce qu’elle annonça gâcha toute la joie.

— Cette petite princesse n’aura pas d’esprit, dit-elle. Elle sera aussi sotte qu’elle est belle.

La reine en fut mortifiée. Elle eut bientôt un chagrin plus grand encore, car sa seconde fille naquit extrêmement laide.

— Ne vous désolez pas, madame, lui dit la fée. Votre fille sera dédommagée d’un autre côté : elle aura tant d’esprit qu’on ne s’apercevra presque pas qu’elle manque de beauté.

— Dieu vous entende, répondit la reine. Mais n’y aurait-il pas moyen de donner un peu d’esprit à l’aînée ?

— Pour l’esprit, madame, je ne peux rien, dit la fée. Pour la beauté, je peux tout. Je donne donc à votre aînée le pouvoir de rendre beau ou belle qui lui plaira.

À mesure que les deux princesses grandissaient, on ne parlait partout que de la beauté de l’aînée et de l’esprit de la cadette. Mais leurs défauts grandissaient avec elles.

La cadette enlaidissait à vue d’œil. L’aînée, elle, devenait plus sotte de jour en jour : ou bien elle ne répondait rien à ce qu’on lui demandait, ou bien elle disait une bêtise.

Elle était si maladroite qu’elle ne pouvait pas poser quatre porcelaines sur le bord d’une cheminée sans en casser une, ni boire un verre d’eau sans en renverser la moitié sur sa robe.

Dans le monde, c’était toujours la cadette qui l’emportait. On allait d’abord vers l’aînée pour la regarder et pour l’admirer. Un quart d’heure plus tard, il n’y avait plus personne auprès d’elle : tout le monde s’était rangé autour de sa sœur, pour l’entendre dire mille choses agréables.

Toute sotte qu’elle était, l’aînée s’en apercevait bien. Elle aurait donné sans regret toute sa beauté pour avoir la moitié de l’esprit de sa cadette. Et la reine, si sage soit-elle, ne pouvait s’empêcher de lui reprocher sa bêtise, ce qui faisait mourir de chagrin la pauvre princesse.

Un jour qu’elle s’était retirée seule dans un bois pour y pleurer son malheur, elle vit venir à elle un petit homme fort laid, le dos bossu et la démarche boiteuse, mais vêtu magnifiquement. C’était le jeune prince Riquet à la houppe, qui avait quitté le royaume de son père pour la voir et pour lui parler.

Il la salua avec tout le respect imaginable, lui fit les compliments d’usage, puis remarqua sa tristesse.

— Je ne comprends pas, madame, qu’une personne comme vous puisse être aussi triste. J’ai vu beaucoup de monde, et je n’ai jamais rien vu qui approche de votre beauté.

— Vous êtes bien aimable, monsieur, répondit la princesse, qui n’en dit pas davantage.

— La beauté est un grand avantage, reprit Riquet à la houppe, et quand on la possède, je ne vois pas ce qui pourrait beaucoup nous affliger.

— J’aimerais mieux, dit la princesse, être aussi laide que vous et avoir de l’esprit, que d’être belle et sotte comme je le suis.

— Rien ne prouve mieux qu’on a de l’esprit, madame, que de croire qu’on n’en a pas. C’est le propre de ce bien-là : plus on en a, plus on croit en manquer.

— Je ne sais pas cela, dit la princesse. Je sais seulement que je suis très sotte, et c’est de là que vient le chagrin qui me tue.

— Si ce n’est que cela qui vous afflige, madame, je peux facilement mettre fin à votre peine.

— Et comment ferez-vous ? demanda la princesse.

— J’ai le pouvoir, dit Riquet à la houppe, de donner tout l’esprit qu’on peut avoir à la personne que je dois épouser. Cette personne, madame, c’est vous. Il ne tiendra donc qu’à vous d’avoir autant d’esprit qu’on en peut avoir, pourvu que vous consentiez à m’épouser.

La princesse resta interdite et ne répondit rien.

— Je vois que ma demande vous fait de la peine, reprit-il, et je ne m’en étonne pas. Je vous laisse une année entière pour vous décider.

La princesse avait si peu d’esprit, et une si grande envie d’en avoir, qu’elle s’imagina que la fin de cette année n’arriverait jamais. Elle accepta.

Elle n’eut pas plus tôt promis d’épouser Riquet à la houppe dans un an, jour pour jour, qu’elle se sentit tout autre. Les mots lui venaient sans effort, fins et faciles, et elle disait exactement ce qu’elle voulait dire.

Elle engagea sur-le-champ avec le prince une conversation où elle brilla si fort que Riquet à la houppe crut lui avoir donné plus d’esprit qu’il ne s’en était gardé pour lui-même.

Quand la princesse fut de retour au palais, toute la cour ne savait que penser d’un changement si soudain. Autant on lui avait entendu dire de sottises, autant on l’entendait maintenant dire des choses sensées et pleines de finesse.

La joie fut grande. Seule la cadette n’en fut pas ravie, car elle n’avait plus, auprès de sa sœur, l’avantage de l’esprit. Le roi, lui, suivait les avis de l’aînée et venait parfois tenir conseil chez elle.

Le bruit de ce changement se répandit, et tous les jeunes princes des royaumes voisins la demandèrent en mariage. Elle n’en trouvait aucun qui ait assez d’esprit : elle les écoutait tous et ne s’engageait avec personne.

Un jour, elle alla se promener dans le bois où elle avait rencontré Riquet à la houppe, pour réfléchir plus à son aise. Comme elle rêvait, elle entendit sous ses pieds un bruit sourd, comme celui de gens qui vont, viennent et s’affairent.

Elle tendit l’oreille.

— Apporte-moi cette marmite, disait l’un.

— Donne-moi ce chaudron, disait l’autre.

— Mets du bois dans ce feu, disait un troisième.

Au même instant la terre s’ouvrit, et la princesse vit sous ses pieds une grande cuisine pleine de cuisiniers et de marmitons, occupés à préparer un festin magnifique.

Il en sortit une bande de vingt ou trente rôtisseurs. Ils allèrent s’installer dans une allée du bois, autour d’une très longue table, et se mirent au travail en cadence, au rythme d’une chanson.

— Pour qui travaillez-vous ? leur demanda la princesse, étonnée.

— Pour le prince Riquet à la houppe, madame, répondit celui qui semblait commander. Ses noces se font demain.

La princesse fut plus surprise encore. Elle se rappela d’un coup qu’il y avait un an, jour pour jour, qu’elle avait promis d’épouser ce prince, et elle faillit tomber à la renverse.

Si elle ne s’en souvenait pas, c’est qu’elle avait fait cette promesse quand elle était sotte : en recevant l’esprit du prince, elle avait oublié du même coup toutes ses sottises.

Elle n’avait pas fait trente pas qu’elle vit Riquet à la houppe devant elle, superbement vêtu, comme un prince qui va se marier.

— Vous me voyez, madame, fidèle à ma parole, dit-il. Je ne doute pas que vous ne veniez ici tenir la vôtre, et me rendre, en me donnant votre main, le plus heureux des hommes.

— Je vous l’avouerai franchement, répondit la princesse, je n’ai pas encore pris ma décision, et je ne crois pas pouvoir jamais la prendre telle que vous la souhaitez.

— Vous m’étonnez, madame.

— Je le crois bien, dit-elle. Si j’avais affaire à un homme sans esprit, je serais très embarrassée. Il me dirait qu’une princesse n’a que sa parole et que je dois l’épouser, puisque je l’ai promis. Mais je parle à l’homme du monde qui a le plus d’esprit, et je suis sûre qu’il entendra raison.

— Poursuivez, madame, dit Riquet à la houppe.

— Quand je n’étais qu’une sotte, je ne pouvais déjà pas me résoudre à vous épouser. Comment voulez-vous qu’avec l’esprit que vous m’avez donné, et qui me rend plus difficile encore, je prenne aujourd’hui une décision que je n’ai pas su prendre en ce temps-là ? Si vous pensiez sérieusement à m’épouser, vous avez eu grand tort de m’ôter ma bêtise et de me faire voir plus clair.

— Si un homme sans esprit, répondit Riquet à la houppe, était en droit de vous reprocher votre manque de parole, pourquoi voulez-vous, madame, que je m’en prive, quand il y va de tout le bonheur de ma vie ? Est-il juste que les gens qui ont de l’esprit soient plus mal traités que ceux qui n’en ont pas ? Le pouvez-vous prétendre, vous qui en avez tant, et qui en avez tant souhaité ?

Il se tut un instant, puis reprit plus doucement.

— Mais venons-en au fait, s’il vous plaît. Ma laideur mise à part, y a-t-il en moi quelque chose qui vous déplaise ? Êtes-vous mécontente de ma naissance, de mon esprit, de mon humeur ou de mes manières ?

— Pas du tout, répondit la princesse. J’aime en vous tout ce que vous venez de dire.

— Alors je vais être heureux, reprit Riquet à la houppe, car vous pouvez me rendre le plus aimable des hommes.

— Comment cela se peut-il faire ? demanda-t-elle.

— Cela se fera si vous le souhaitez, madame. Et pour que vous n’en doutiez pas, sachez que la même fée qui, le jour de ma naissance, m’a accordé le pouvoir de donner de l’esprit à celle qui me plairait, vous a fait, à vous, le don de rendre beau celui à qui vous voudrez bien faire cette faveur.

— S’il en est ainsi, dit la princesse, je souhaite de tout mon cœur que vous deveniez le prince le plus beau et le plus aimable du monde, et je vous en fais le don, autant qu’il est en moi.

À peine eut-elle prononcé ces mots que Riquet à la houppe lui parut l’homme le mieux fait et le plus charmant qu’elle ait jamais vu.

Certains assurent pourtant que la fée n’y fut pour rien. À force de songer à la persévérance de Riquet, à sa discrétion et à toutes les belles qualités de son cœur et de son esprit, la princesse cessa tout simplement de voir sa laideur.

Sa bosse ne lui parut plus que la belle allure d’un homme qui se tient un peu voûté. Sa démarche, qu’elle avait trouvée boiteuse, ne fut plus qu’une façon élégante de pencher le corps. Ses yeux, qui louchaient, ne lui semblèrent que plus brillants, et son gros nez rouge eut pour elle quelque chose de martial et d’héroïque.

Quoi qu’il en soit, la princesse lui promit sur-le-champ de l’épouser, pourvu qu’il obtienne le consentement du roi son père.

Le roi apprit l’estime que sa fille avait pour Riquet à la houppe. Comme il le connaissait d’ailleurs pour un prince très fin et très sage, il le reçut avec plaisir comme gendre.

Dès le lendemain, les noces furent célébrées, exactement comme Riquet à la houppe l’avait prévu, et selon les ordres qu’il avait donnés longtemps auparavant.

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- Source: Riquet à la Houppe (Charles Perrault, 1697 ; éd. 1902 des Contes de Perrault) (https://fr.wikisource.org/wiki/Contes_de_Perrault_(éd._1902)/Riquet_à_la_Houppe)
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