# Ulysse et le Cyclope

_Homer_ · 24 min read · ages 9-14

Enfermé avec ses hommes chez le Cyclope Polyphème, qui en dévore six, Ulysse l’enivre, se fait appeler Personne, lui crève l’œil unique et s’échappe sous le ventre d’un bélier. Sur le rivage, Ulysse offre le grand bélier à Zeus, qui refuse l’offrande, puis tous reprennent la mer en pleurant les compagnons perdus.

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Après avoir quitté Troie, nous errâmes longtemps sur la mer, et nous arrivâmes au pays des Cyclopes, un peuple orgueilleux et sans lois. Ils s’en remettent aux dieux et ne plantent ni ne labourent, et pourtant tout pousse chez eux : le blé, l’orge, et les vignes aux lourdes grappes que gonflent les pluies de Zeus. Ils n’ont ni assemblées ni coutumes. Ils vivent sur les sommets des hautes montagnes, au fond de cavernes profondes, et chacun y fait la loi pour sa femme et ses enfants, sans se soucier des autres.

Devant le port de ce pays s’étend une petite île, ni tout près ni très loin de la côte. Elle est couverte de forêts où pullulent des chèvres sauvages que nul chasseur n’est jamais venu troubler. On n’y mène pas de troupeaux, on n’y laboure pas ; l’île reste sans habitants et ne nourrit que des chèvres. C’est que les Cyclopes n’ont pas de navires aux flancs peints de rouge, ni de charpentiers pour leur en construire ; sinon, ils seraient venus s’installer dans cette île. Car elle n’a rien d’une terre ingrate. Au bord de la mer s’étendent des prairies bien arrosées, la vigne y pousserait à merveille, et le sol est si riche que le blé y viendrait sans peine. Le port est sûr, on n’y a besoin ni d’ancres ni d’amarres, et les marins peuvent y attendre le bon vent aussi longtemps qu’il leur plaît. Au fond du port, une source claire jaillit sous une grotte, et des aulnes poussent tout autour.

C’est là qu’un dieu nous guida, par une nuit si noire qu’on n’y voyait rien : un brouillard épais enveloppait les navires, et la lune était cachée derrière les nuages. Aucun de nous ne vit l’île, ni les grandes vagues qui roulaient vers le rivage, avant que nos navires ne touchent la grève. Nous amenâmes alors toutes les voiles, nous descendîmes sur la plage, et là, endormis, nous attendîmes l’aube.

Quand parut l’Aurore aux doigts de rose, fille du matin, nous parcourûmes l’île en l’admirant. Les nymphes, filles de Zeus, firent lever devant nous les chèvres des montagnes, pour que mes compagnons aient de quoi manger. Nous prîmes nos arcs et nos lances, et, partagés en trois groupes, nous fîmes une belle chasse, car un dieu nous aidait. Douze navires me suivaient ; le sort donna neuf chèvres à chacun, et dix au mien. Toute la journée, jusqu’au coucher du soleil, nous restâmes assis à manger de la viande en abondance et à boire du vin rouge, car il nous en restait beaucoup dans les grandes jarres que nous avions emportées de la ville sacrée des Cicones. Sur la terre des Cyclopes, toute proche, nous voyions monter la fumée et nous entendions leurs voix et les cris de leurs bêtes. Quand le soleil se coucha et que la nuit tomba, nous dormîmes au bord de la mer. Et quand parut l’Aurore aux doigts de rose, fille du matin, je réunis tous mes compagnons et je leur dis :

— Restez ici, mes chers compagnons. Moi, je vais partir avec mon navire et mon équipage pour voir qui sont ces gens : des brutes sauvages qui ignorent la justice, ou des hommes accueillants qui craignent les dieux.

Sur ces mots, je montai à bord et j’ordonnai à mes hommes d’embarquer et de détacher l’amarre. Ils embarquèrent aussitôt, et, assis en rang sur les bancs, ils frappèrent de leurs rames la mer écumante.

En approchant de cette terre, nous aperçûmes tout au bout, près de la mer, une haute caverne ombragée de lauriers. De nombreux troupeaux de moutons et de chèvres y passaient la nuit. Devant, il y avait un enclos aux murs de pierres taillées, entouré de grands pins et de chênes à la haute ramure. C’est là que vivait un géant. Il menait paître ses bêtes tout seul, loin des autres, sans jamais se mêler à eux ; il vivait à l’écart et ne pensait qu’au mal. C’était un monstre effrayant, qui ne ressemblait pas à un homme mangeur de pain, mais plutôt à un pic boisé qui se dresse, solitaire, au-dessus des autres montagnes.

J’ordonnai à mes chers compagnons de rester près du navire pour le garder. Je choisis les douze plus braves, et je partis avec eux. J’emportais une outre en peau de chèvre, pleine d’un vin noir et doux. Il me venait de Maron, fils d’Évanthès, prêtre d’Apollon à Ismaros, que nous avions épargné avec sa femme et ses enfants, par respect pour le dieu, car il habitait dans le bois sacré d’Apollon. Parmi ses beaux cadeaux, il m’avait donné douze jarres de ce vin pur, digne des dieux, dont personne chez lui ne connaissait l’existence, hormis lui, sa femme et l’intendante. Chaque fois qu’on en buvait, on versait une seule coupe de ce vin rouge dans vingt mesures d’eau, et il s’élevait encore du vase un parfum si délicieux qu’on avait bien du mal à y résister. J’en avais rempli une grande outre, et j’emportais aussi des provisions dans un sac, car mon cœur hardi me disait que nous allions rencontrer un géant d’une force terrible, un sauvage qui ne connaissait ni la justice ni les lois.

Nous arrivâmes vite à sa caverne, mais il n’y était pas : il faisait paître ses troupeaux dans les gras pâturages. Nous entrâmes, émerveillés. Les claies ployaient sous les fromages, et les enclos débordaient d’agneaux et de chevreaux, bien rangés et séparés : les plus jeunes d’un côté, les nouveau-nés de l’autre. Tous les seaux à traire étaient pleins, et la crème flottait sur le petit-lait. Mes compagnons me suppliaient de prendre des fromages et de repartir aussitôt, de pousser vers le navire les agneaux et les chevreaux sortis de leurs enclos, et de fuir sur la mer salée. Mais je refusai. C’eût été pourtant bien plus sage ! Je voulais voir cet homme, et savoir s’il me ferait les cadeaux que l’on offre à ses hôtes. Sa venue, hélas, ne devait pas être une joie pour mes compagnons.

Nous allumâmes donc un feu, nous mangeâmes des fromages, et nous l’attendîmes, assis dans la caverne. Enfin il rentra du pâturage. Il portait une énorme brassée de bois sec pour cuire son souper, et il la jeta à l’entrée de la caverne avec un tel fracas que, pris de terreur, nous courûmes nous cacher tout au fond. Il fit entrer toutes les bêtes qu’il devait traire, et laissa dehors les mâles, béliers et boucs, dans la haute cour. Puis il souleva un énorme rocher, si lourd que vingt-deux chariots solides à quatre roues n’auraient pas pu le bouger, et il le dressa contre l’entrée. Voilà quelle pierre immense fermait la porte ! Il s’assit alors, et se mit à traire ses brebis et ses chèvres bêlantes, chacune à son tour, puis il glissa sous chaque mère son petit. Il fit cailler la moitié du lait dans des paniers tressés et garda l’autre moitié dans des jattes, pour la boire au souper. Quand il eut terminé tout ce travail, il ralluma le feu, nous aperçut et nous demanda :

— Étrangers, qui êtes-vous ? D’où venez-vous par les chemins de la mer ? Est-ce pour du commerce, ou bien errez-vous à l’aventure, comme ces pirates qui rôdent sur les flots, risquent leur vie et portent le malheur chez les autres ?

À ces mots, notre cœur se glaça d’effroi devant cette voix énorme et ce monstre. Pourtant, je lui répondis :

— Nous sommes des Grecs, et nous revenons de Troie. Tous les vents nous ont égarés sur l’immensité de la mer ; nous voulions rentrer chez nous, et nous voilà jetés sur des routes que nous ne connaissons pas. Ainsi l’a voulu Zeus. Nous sommes fiers d’être les soldats d’Agamemnon, fils d’Atrée, l’homme le plus glorieux sous le ciel, qui a détruit une ville immense. Et maintenant nous voici à tes genoux, en suppliants. Accueille-nous comme des hôtes, et fais-nous les cadeaux que l’on doit à ses invités. Respecte les dieux, noble seigneur : nous sommes tes suppliants, et Zeus venge les suppliants et les étrangers, qui méritent d’être reçus avec respect.

Voilà ce que je dis, et il me répondit, le cœur impitoyable :

— Tu es fou, étranger, ou bien tu viens de très loin, pour me demander de craindre les dieux et de les ménager ! Les Cyclopes se moquent bien de Zeus et de tous les dieux bienheureux, car nous sommes bien plus forts qu’eux. Ce n’est pas la peur de Zeus qui me fera vous épargner, toi et tes compagnons, si mon cœur n’en a pas envie. Mais dis-moi plutôt où tu as laissé ton beau navire, en arrivant ici. Au bout de la côte, ou tout près ? Je veux le savoir.

Il parlait ainsi pour me mettre à l’épreuve. Mais j’en avais trop vu pour me laisser prendre, et je lui répondis par une ruse :

— Mon navire, Poséidon qui ébranle la terre l’a brisé. Il l’a jeté sur les rochers d’un cap, tout au bout de votre pays, et le vent du large a fait le reste. Moi seul, avec ceux-ci, j’ai échappé à la mort.

Il ne répondit rien, dans son cœur sans pitié. Mais il bondit, tendit les mains vers mes compagnons, en empoigna deux et les écrasa contre le sol comme de petits chiots. Leur cervelle gicla et se répandit par terre. Il les découpa membre par membre et en fit son souper. Il les dévora comme un lion des montagnes, sans rien laisser : ni les entrailles, ni la chair, ni les os pleins de moelle. Et nous, en pleurant, nous tendions les mains vers Zeus devant cette horreur, et le désespoir nous envahissait.

Quand le Cyclope eut rempli son énorme ventre de chair humaine et de lait bu à grandes lampées, il s’allongea au milieu de la caverne, parmi ses bêtes, et s’endormit. Alors, dans mon cœur courageux, je voulus m’approcher, tirer mon épée tranchante de son fourreau et le frapper à la poitrine, là où le foie se cache sous les côtes. Mais une autre pensée me retint. Car nous serions morts là, nous aussi, d’une mort atroce : jamais nos bras n’auraient pu écarter le lourd rocher qu’il avait dressé devant la haute entrée. Nous attendîmes donc l’aube en gémissant.

Quand parut l’Aurore aux doigts de rose, fille du matin, il ralluma le feu et se mit à traire son magnifique troupeau, puis il glissa sous chaque mère son petit. Quand il eut terminé tout ce travail, il saisit encore deux de mes compagnons et en fit son repas. Après avoir mangé, il écarta sans effort le grand rocher et fit sortir de la caverne ses bêtes grasses. Puis il remit la pierre en place, aussi facilement qu’on referme le couvercle d’un carquois. Et, avec de grands sifflements, il mena son troupeau vers la montagne.

Moi, je restai dans la caverne, à ruminer un projet terrible : comment me venger, si Athéna voulait bien m’accorder cette gloire ? Et voici le plan qui me parut le meilleur. Dans l’enclos traînait l’énorme gourdin du Cyclope, un tronc d’olivier encore vert qu’il avait coupé pour s’en faire un bâton une fois sec. On aurait dit le mât d’un gros navire de charge à vingt rames, tant il était long et épais. J’en coupai un morceau d’environ une brasse, que je donnai à mes compagnons en leur demandant de l’égaliser. Ils le rendirent bien lisse, et moi, j’en taillai le bout en pointe, puis je le passai dans le feu ardent pour le durcir. Ensuite, je le cachai sous le fumier qui couvrait le sol de la caverne. Enfin, je dis à mes compagnons de tirer au sort ceux qui oseraient, avec moi, soulever ce pieu et l’enfoncer dans l’œil du Cyclope, quand le doux sommeil l’aurait pris. Le sort désigna justement ceux que j’aurais choisis moi-même. Ils étaient quatre, et j’étais le cinquième, à leur tête.

Le soir venu, le Cyclope revint du pâturage avec ses bêtes. Cette fois, il les fit toutes entrer dans la vaste caverne, sans en laisser une seule dehors, dans la haute cour. Se méfiait-il de quelque chose ? Ou bien un dieu l’avait-il voulu ainsi ? Il souleva l’énorme rocher et le dressa devant l’entrée, puis il s’assit et se mit à traire ses brebis et ses chèvres bêlantes, et glissa sous chaque mère son petit. Quand il eut terminé tout ce travail, il saisit encore deux de mes compagnons et en fit son souper. Alors je m’approchai de lui, une coupe de vin noir à la main, et je lui dis :

— Tiens, Cyclope, bois ce vin, puisque tu viens de manger de la chair humaine. Tu verras quelle boisson nous transportions dans notre navire. Je te l’apportais en offrande, dans l’espoir que tu aurais pitié de moi et que tu me laisserais rentrer chez moi. Mais ta fureur ne connaît plus de bornes. Malheureux ! Qui donc, parmi tous les hommes de la terre, voudra encore venir te voir, après ce que tu as fait ?

Il prit la coupe et la vida, ravi. Ce vin doux lui plut tant qu’il m’en redemanda :

— Donne-m’en encore, mon ami, et dis-moi vite ton nom, que je te fasse un cadeau d’hôte qui te réjouira. Chez nous aussi, les pluies de Zeus font pousser la vigne. Mais ce vin-là, c’est du nectar et de l’ambroisie !

Je lui versai de nouveau de ce vin de feu. Trois fois je lui en servis, et trois fois il le but, l’insensé. Quand le vin lui eut bien embrumé l’esprit, je lui dis d’une voix douce :

— Cyclope, tu me demandes mon nom glorieux ? Je vais te le dire, et toi, tu me feras le cadeau promis. Mon nom est Personne. Mon père, ma mère et tous mes compagnons m’appellent Personne.

Et il me répondit, le cœur impitoyable :

— Eh bien, Personne, je te mangerai le dernier. Tous tes compagnons passeront avant toi. Voilà le cadeau que je te ferai.

À peine avait-il dit ces mots qu’il bascula sur le dos. Sa grosse nuque retomba de côté, et le sommeil, qui dompte tous les êtres, s’empara de lui. De sa gorge jaillirent du vin et des morceaux de chair humaine : il vomissait, ivre mort. Aussitôt, je glissai le pieu sous la cendre brûlante pour le chauffer, et je parlai à mes compagnons pour leur donner du courage, de peur que l’un d’eux ne prenne peur et ne se dérobe. Bientôt, tout vert qu’il était, le pieu d’olivier allait s’enflammer, et il rougeoyait terriblement. Alors je le retirai du feu. Mes compagnons se tenaient autour de moi, et un dieu nous insuffla une grande audace. Ils saisirent le pieu d’olivier à la pointe aiguë et l’enfoncèrent dans l’œil du Cyclope, pendant que moi, pesant dessus de tout mon poids, je le faisais tourner. On aurait dit un charpentier qui perce une poutre avec une vrille : ses aides, de chaque côté, tirent sur une courroie, et la mèche tourne, tourne sans jamais s’arrêter. C’est ainsi que nous faisions tourner le pieu brûlant dans son œil. Le sang chaud giclait tout autour. La chaleur de la prunelle en feu lui grilla les paupières et le sourcil, et les racines de l’œil crépitaient. On aurait dit un forgeron qui plonge une grande hache ou une herminette dans l’eau froide pour la tremper, car c’est ce qui donne au fer sa force, et le métal siffle et grésille. Ainsi sifflait son œil autour du pieu d’olivier. Le Cyclope poussa un hurlement effroyable, et les rochers en résonnèrent tout autour. Épouvantés, nous nous enfuîmes au fond de la caverne. Il arracha de son œil le pieu couvert de sang et, fou de douleur, le jeta loin de lui. Puis il appela à grands cris les Cyclopes qui habitaient les cavernes voisines, sur les hauteurs battues par les vents. En l’entendant, ils accoururent de partout et, debout autour de la caverne, lui demandèrent ce qui lui arrivait :

— Qu’as-tu donc, Polyphème, à crier ainsi dans la nuit sacrée, au point de nous réveiller ? Est-ce qu’un homme t’a volé tes moutons ? Est-ce que quelqu’un veut te tuer, par la ruse ou par la force ?

Du fond de sa caverne, le puissant Polyphème leur répondit :

— Mes amis, qui me tue par la ruse et non par la force ? Personne !

Et les autres lui répondirent :

— Si personne ne te fait de mal, alors que tu es seul, c’est que ton mal vient du grand Zeus, et celui-là, nul ne peut y échapper. Prie donc ton père, le puissant Poséidon.

Sur ces mots, ils s’en allèrent. Et moi, je riais tout bas, car mon nom et ma ruse sans faille les avaient bien trompés.

Le Cyclope, lui, gémissait, en proie à d’atroces douleurs. À tâtons, il écarta le rocher de l’entrée et s’assit sur le seuil, les bras tendus, pour attraper quiconque voudrait sortir avec les moutons. Il me croyait donc assez sot pour cela ! Moi, je cherchais le meilleur moyen de sauver de la mort mes compagnons et moi-même. Je tournais et retournais dans ma tête toutes sortes de ruses, car il y allait de notre vie. Et voici le plan qui me parut le meilleur.

Il y avait là des béliers bien nourris, à l’épaisse toison, grands et beaux, dont la laine était d’un violet sombre. Sans bruit, je les attachai trois par trois avec des brins d’osier tressés, pris à la litière où dormait ce monstre sans foi ni loi. Le bélier du milieu portait un homme sous son ventre, et les deux autres, de chaque côté, le protégeaient. Il restait un bélier, le plus grand et le plus beau de tout le troupeau. Je l’attrapai par le dos et me glissai sous son ventre laineux ; là, je m’agrippai des deux mains à son épaisse toison et je tins bon, sans faiblir. C’est ainsi que, gémissant, nous attendîmes l’aube.

Quand parut l’Aurore aux doigts de rose, fille du matin, le Cyclope fit sortir les béliers vers le pâturage. Les brebis, qu’il n’avait pas pu traire, bêlaient dans les enclos, les mamelles gonflées de lait. Leur maître, rongé par la douleur, tâtait le dos de chaque bête qui sortait, sans s’apercevoir, l’insensé, que mes compagnons étaient attachés sous le ventre des béliers. Le dernier à sortir fut le grand bélier, alourdi par sa toison épaisse et par moi, l’esprit agité de mille pensées. Le puissant Polyphème le palpa et lui dit :

— Mon cher bélier, pourquoi sors-tu le dernier de la caverne ? D’habitude, tu ne traînes jamais derrière les autres. Tu es toujours le premier à brouter l’herbe tendre, le premier à courir boire à la rivière, le premier à rentrer à la bergerie le soir. Et te voilà le dernier de tous ! Pleures-tu l’œil de ton maître ? Un misérable me l’a crevé, aidé de ses maudits compagnons, après m’avoir embrouillé la tête avec du vin. Personne ! Mais il n’a pas encore échappé à la mort, je te le promets. Ah, si seulement tu pouvais penser et parler comme moi, pour me dire où il se cache pour fuir ma colère ! Je lui fracasserais le crâne contre le sol, sa cervelle giclerait dans toute la caverne, et mon cœur serait enfin soulagé des maux que m’a faits ce vaurien de Personne !

Sur ces mots, il laissa passer le bélier. Quand nous fûmes à une petite distance de la caverne et de l’enclos, je me détachai le premier de dessous mon bélier, puis je détachai mes compagnons. Nous poussâmes vite devant nous les bêtes grasses, loin du chemin, jusqu’au navire. Nos chers compagnons furent heureux de revoir ceux d’entre nous qui avaient échappé à la mort ; mais ils se mirent à gémir et à pleurer ceux qui manquaient. D’un froncement de sourcils, je leur défendis de pleurer, et je leur ordonnai d’embarquer vite le troupeau et de prendre la mer. Ils montèrent aussitôt à bord et, assis en rang sur les bancs, ils frappèrent de leurs rames la mer écumante. Mais quand nous fûmes aussi loin que porte la voix, je lançai au Cyclope ces mots moqueurs :

— Cyclope, tu t’es trompé d’homme ! Ce n’étaient pas les compagnons d’un lâche que tu dévorais si sauvagement dans ta caverne. Le châtiment devait tomber sur toi, misérable, puisque tu n’as pas eu honte de manger tes hôtes sous ton propre toit. Voilà pourquoi Zeus et les autres dieux t’ont puni !

À ces mots, sa fureur redoubla. Il arracha le sommet d’une grande montagne et le lança vers nous. Le rocher tomba juste devant notre navire à la proue sombre, et il s’en fallut de peu que l’arrière ne soit brisé. La mer se souleva sous le choc, et la vague, en refluant, ramena le navire vers la terre et le poussa jusqu’au rivage. Mais je saisis une longue perche pour repousser le navire au large, et, d’un signe de tête, j’ordonnai à mes compagnons de ramer de toutes leurs forces pour échapper à la mort. Quand nous fûmes deux fois plus loin, je voulus encore interpeller le Cyclope. Tous mes compagnons, autour de moi, me suppliaient de me taire :

— Malheureux ! Pourquoi veux-tu provoquer ce sauvage ? Tout à l’heure déjà, avec le rocher qu’il a jeté dans la mer, il a ramené notre navire contre le rivage, et nous avons bien cru y mourir. S’il entend ta voix, ou le moindre mot, il va nous écraser la tête et fracasser le navire sous un autre rocher. Il en a bien la force !

Ils disaient cela, mais ils ne parvinrent pas à fléchir mon cœur orgueilleux, et je l’insultai de nouveau, fou de colère :

— Cyclope, si jamais un homme te demande qui t’a si honteusement crevé l’œil, réponds-lui que c’est Ulysse, le destructeur de villes, le fils de Laërte, qui habite à Ithaque !

À ces mots, il me répondit en gémissant :

— Hélas ! Voilà que s’accomplit une prophétie ancienne. Il y avait ici un grand devin, Télémos, fils d’Eurymos, qui vieillit parmi les Cyclopes en leur annonçant l’avenir. Il m’avait prédit tout ce qui m’arrive aujourd’hui : que je perdrais la vue par la main d’Ulysse. Moi, j’attendais un homme grand et beau, d’une force immense. Et c’est un homme de rien, un avorton, un lâche qui m’a crevé l’œil après m’avoir assommé avec du vin ! Reviens, Ulysse, que je te fasse les cadeaux dus à mes hôtes, et que je prie le glorieux dieu qui ébranle la terre de t’escorter sur la mer. Car je suis son fils, et il est fier d’être mon père. C’est lui qui me guérira, s’il le veut, et nul autre, ni parmi les dieux bienheureux, ni parmi les hommes mortels.

Je lui répondis alors :

— Ah ! Si seulement je pouvais t’arracher le souffle et la vie et t’envoyer chez Hadès ! Mais ce qui est sûr, c’est que ton œil, même le dieu qui ébranle la terre ne te le rendra pas !

Aussitôt il pria le puissant Poséidon, les bras levés vers le ciel étoilé :

— Écoute-moi, Poséidon, toi qui tiens la terre dans tes bras, dieu à la sombre chevelure ! Si je suis vraiment ton fils, si tu es fier d’être mon père, fais qu’Ulysse, le destructeur de villes, le fils de Laërte, qui habite à Ithaque, ne rentre jamais chez lui. Mais si le destin veut qu’il revoie les siens, sa belle maison et la terre de ses pères, qu’il n’y arrive que tard et à grand-peine, après avoir perdu tous ses compagnons, sur le navire d’un autre, et qu’il trouve encore le malheur dans sa maison !

Voilà ce qu’il demanda, et le dieu à la sombre chevelure l’entendit. Puis le Cyclope souleva un rocher bien plus gros encore, le fit tournoyer et le lança de toutes ses forces. Le rocher tomba juste derrière notre navire à la proue sombre, et il s’en fallut de peu qu’il ne heurte le bout du gouvernail. La mer se souleva sous le choc, mais cette fois la vague nous porta en avant et nous poussa vers l’île. Nous arrivâmes bientôt près de nos autres navires, où nos compagnons nous attendaient en pleurant. Nous tirâmes le navire sur le sable, et nous descendîmes sur le rivage.

Nous sortîmes du navire les moutons du Cyclope et nous les partageâmes, de sorte que personne ne fût privé de sa juste part. Mes compagnons, en plus de ma part, me donnèrent le grand bélier. Je l’offris en sacrifice sur le rivage à Zeus, fils de Cronos, maître des nuages noirs et roi de toutes choses. Mais Zeus refusa mon offrande. Il songeait déjà à faire périr tous mes navires et tous mes chers compagnons.

Toute la journée, jusqu’au coucher du soleil, nous restâmes assis à manger de la viande en abondance et à boire du vin doux. Quand le soleil se coucha et que l’ombre descendit, nous nous endormîmes au bord de la mer.

Quand parut l’Aurore aux doigts de rose, fille du matin, j’ordonnai à mes compagnons d’embarquer et de détacher les amarres. Ils embarquèrent aussitôt, et, assis en rang sur les bancs, ils frappèrent de leurs rames la mer écumante. Nous reprîmes la mer, le cœur lourd, heureux d’avoir échappé à la mort, mais pleurant les compagnons que nous avions perdus.

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- Source: L’Odyssée, rhapsodie IX, traduction Leconte de Lisle (Alphonse Lemerre, Paris, 1893) (https://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99Odyss%C3%A9e/Traduction_Leconte_de_Lisle/9)
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