
Blanche-Neige et Rose-Rouge
15 min de lecture6–12 ans
Deux sœurs vertueuses vivent dans une chaumière isolée avec leur mère, aidées par un ours bienveillant qui vient se réchauffer chez elles chaque soir durant l'hiver. Elles sauvent à plusieurs reprises un nain ingrat de situations périlleuses, jusqu'à ce que l'ours révèle sa véritable nature.
Une pauvre veuve vivait seule dans une petite chaumière, et devant la chaumière s'étendait un jardin où poussaient deux rosiers : l'un portait des roses blanches, l'autre des roses rouges. La veuve avait deux filles qui ressemblaient à ces deux rosiers, et l'une se nommait Blanche-Neige, l'autre Rose-Rouge. C'étaient les deux enfants les plus pieuses, les plus douces, les plus travailleuses et les plus vaillantes qu'on eût jamais vues au monde ; seulement Blanche-Neige était plus calme et plus tendre que Rose-Rouge. Rose-Rouge aimait mieux courir par les prés et par les champs, à la recherche des fleurs et des papillons. Blanche-Neige, elle, restait à la maison auprès de sa mère, l'aidait aux travaux du ménage ou lui faisait la lecture quand il n'y avait plus rien à faire. Les deux sœurs s'aimaient tant qu'elles se tenaient toujours par la main lorsqu'elles sortaient ensemble ; et quand Blanche-Neige disait : « Nous ne nous quitterons jamais », Rose-Rouge répondait : « Non, tant que nous vivrons » ; et la mère ajoutait : « Ce que l'une aura, elle le partagera avec l'autre. » Souvent elles s'en allaient seules dans le bois cueillir des baies rouges, et jamais aucune bête ne leur faisait de mal ; toutes s'approchaient d'elles en confiance. Le petit lièvre mangeait une feuille de chou dans leur main, le chevreuil paissait à leurs côtés, le cerf bondissait joyeusement devant elles, et les oiseaux, perchés sur les branches, chantaient tout ce qu'ils savaient. Jamais il ne leur arrivait de malheur : si la nuit les surprenait dans le bois, elles se couchaient l'une près de l'autre sur la mousse et dormaient jusqu'au matin, et leur mère le savait bien et n'avait aucune inquiétude pour elles.
Une fois qu'elles avaient passé la nuit dans le bois et que l'aurore les éveilla, elles virent près de leur couche un bel enfant vêtu d'une petite robe blanche et brillante. Il se leva, les regarda avec beaucoup de douceur, mais ne dit pas un mot et s'enfonça dans le bois. Et quand elles regardèrent autour d'elles, elles s'aperçurent qu'elles avaient dormi tout au bord d'un précipice, et qu'elles y seraient sûrement tombées si elles avaient fait, dans l'obscurité, deux pas de plus. Leur mère leur dit que cet enfant devait être l'ange qui veille sur les enfants sages.
Blanche-Neige et Rose-Rouge tenaient la chaumière de leur mère si propre que c'était un plaisir d'y entrer. L'été, Rose-Rouge s'occupait de la maison et, chaque matin, avant que sa mère fût réveillée, elle plaçait devant son lit un bouquet où il y avait une rose de chacun des deux rosiers. L'hiver, Blanche-Neige allumait le feu et accrochait le chaudron à la crémaillère ; le chaudron était de laiton, mais il brillait comme de l'or, tant il était bien récuré. Le soir, quand les flocons tombaient, la mère disait : « Va, Blanche-Neige, et pousse le verrou. » Puis elles s'asseyaient au coin du feu ; la mère mettait ses lunettes et lisait dans un grand livre, tandis que les deux filles écoutaient, assises, en filant leur quenouille. Près d'elles, un petit agneau était couché sur le sol, et derrière elles, sur un perchoir, une colombe blanche dormait, la tête sous l'aile.
Un soir qu'elles étaient ainsi réunies dans le calme, on frappa à la porte, comme quelqu'un qui demande à entrer. La mère dit : « Vite, Rose-Rouge, ouvre ; ce sera un voyageur qui cherche un abri. » Rose-Rouge alla tirer le verrou, croyant voir entrer un pauvre homme ; mais ce n'en était pas un : c'était un ours qui passa sa grosse tête noire par la porte entrebâillée. Rose-Rouge poussa un grand cri et fit un bond en arrière ; l'agneau se mit à bêler, la colombe s'envola par toute la chambre, et Blanche-Neige courut se cacher derrière le lit de sa mère. Mais l'ours se mit à parler et dit : « N'ayez pas peur, je ne vous ferai aucun mal ; je suis à moitié gelé et je voudrais seulement me réchauffer un peu chez vous. » « Pauvre ours, répondit la mère, couche-toi près du feu, mais prends garde seulement à ne pas brûler ta fourrure. » Puis elle appela : « Blanche-Neige, Rose-Rouge, revenez, l'ours ne vous fera pas de mal, il a de bonnes intentions. » Elles s'approchèrent toutes deux, et peu à peu l'agneau et la colombe se rassurèrent aussi et n'eurent plus peur de lui. L'ours dit : « Enfants, secouez-moi un peu la neige qui est dans ma fourrure. » Elles prirent le balai et lui nettoyèrent bien le poil ; alors il s'allongea devant le feu et grogna d'aise et de plaisir. Elles ne tardèrent pas à s'apprivoiser tout à fait et à faire mille espiègleries avec ce gros hôte maladroit. Elles lui tiraient le poil à pleines mains, posaient leurs petits pieds sur son dos et le roulaient de-ci de-là, ou bien prenaient une baguette de noisetier et tapaient dessus, et quand il grognait, elles riaient de bon cœur. L'ours se laissait faire volontiers ; seulement, quand elles allaient vraiment trop loin, il s'écriait :
« Laissez-moi la vie, mes enfants : Blanche-Neige, Rose-Rouge, doucement, voudriez-vous battre à mort votre prétendant ? »
Quand vint l'heure de dormir et que les autres allèrent au lit, la mère dit à l'ours : « Tu peux, au nom du Ciel, rester couché là près du feu ; ainsi tu seras à l'abri du froid et du mauvais temps. » Dès que le jour parut, les deux enfants le laissèrent sortir, et il trotta sur la neige vers le bois. À partir de ce jour, l'ours revint chaque soir à la même heure ; il se couchait près du feu et laissait les enfants s'amuser avec lui autant qu'elles voulaient. Et elles s'étaient si bien habituées à lui qu'on ne tirait plus le verrou avant que le compagnon noir fût arrivé.
Quand le printemps fut revenu et que tout fut vert au dehors, l'ours dit un matin à Blanche-Neige : « Maintenant je dois partir, et de tout l'été je ne pourrai revenir. » « Où vas-tu donc, cher ours ? » demanda Blanche-Neige. « Je dois aller dans le bois garder mes trésors contre les méchants nains : l'hiver, quand la terre est dure et gelée, ils sont bien forcés de rester sous terre, ils ne peuvent creuser leur passage ; mais à présent que le soleil a réchauffé et amolli la terre, ils percent la croûte, remontent, cherchent et volent ; et ce qui est une fois entre leurs mains et enfoui dans leurs cavernes ne revient pas facilement à la lumière du jour. » Blanche-Neige fut toute triste de ce départ ; et comme elle lui ouvrait la porte et que l'ours se glissait dehors, il s'accrocha au loquet et un morceau de sa peau se déchira ; il sembla alors à Blanche-Neige qu'elle avait vu briller de l'or à travers la déchirure, mais elle n'en était pas bien sûre. L'ours s'éloigna en hâte et disparut bientôt derrière les arbres.
Quelque temps après, la mère envoya ses filles dans le bois ramasser du bois mort. Elles trouvèrent là un grand arbre abattu à terre, et près du tronc, dans l'herbe, quelque chose sautait de haut en bas, sans qu'elles pussent distinguer ce que c'était. En s'approchant, elles virent un nain au visage vieux et flétri, avec une barbe blanche comme neige, longue d'une aune. Le bout de la barbe était pris dans une fente de l'arbre, et le petit bonhomme sautait ça et là comme un chien au bout d'une corde, sans savoir comment se tirer d'affaire. Il fixa sur les deux filles ses yeux rouges et enflammés et cria : « Qu'avez-vous à rester plantées là ! Ne pouvez-vous pas venir me prêter main-forte ? » « Qu'as-tu donc fait, petit homme ? » demanda Rose-Rouge. « Sotte oie curieuse, répondit le nain, je voulais fendre cet arbre pour avoir du menu bois dans ma cuisine ; avec de grosses bûches, le peu de nourriture qu'il nous faut brûlerait aussitôt, car nous n'engloutissons pas comme vous, race grossière et gloutonne. J'avais déjà enfoncé le coin bien comme il faut, et tout allait à souhait, mais ce maudit bois était trop glissant, il a sauté d'un coup, et l'arbre s'est refermé si vite que je n'ai plus eu le temps de retirer ma belle barbe blanche ; la voilà prise, et je ne peux plus m'en aller. Et elles rient encore, ces niaises faces de lait ! Fi ! que vous êtes laides ! » Les enfants eurent beau se donner toute la peine du monde, elles ne purent dégager la barbe, tant elle tenait ferme. « Je vais courir chercher du monde », dit Rose-Rouge. « Têtes de mouton écervelées, grinça le nain, qui donc va aller chercher du monde ! Vous êtes déjà deux de trop pour moi ; ne trouvez-vous rien de mieux ? » « Ne sois pas si impatient, dit Blanche-Neige, je vais bien te tirer de là. » Et, sortant ses petits ciseaux de sa poche, elle coupa le bout de la barbe. Dès que le nain se sentit libre, il empoigna un sac plein d'or qui était caché entre les racines de l'arbre, le souleva et grommela entre ses dents : « Rustres mal dégrossies, me couper un bout de ma fière barbe ! Que le coucou vous en récompense ! » Là-dessus il jeta son sac sur son dos et s'en alla sans même jeter un regard aux enfants.
Quelque temps après, Blanche-Neige et Rose-Rouge voulurent pêcher un plat de poissons. Comme elles approchaient du ruisseau, elles virent quelque chose qui, semblable à une grosse sauterelle, bondissait vers l'eau comme s'il voulait s'y jeter. Elles accoururent et reconnurent le nain. « Où veux-tu donc aller ? dit Rose-Rouge ; tu ne veux tout de même pas te jeter à l'eau ? » « Je ne suis pas fou à ce point ! cria le nain ; ne voyez-vous pas que c'est ce maudit poisson qui veut m'entraîner ? » Le petit homme était assis là à pêcher, et par malheur le vent avait mêlé sa barbe à la ligne ; quand, l'instant d'après, un gros poisson vint mordre, la pauvre créature n'eut pas la force de le tirer de l'eau : le poisson avait le dessus et tirait le nain vers lui. Il avait beau se retenir à tous les joncs et à toutes les herbes, cela ne servait à rien : il lui fallait suivre les mouvements du poisson, et à chaque instant il risquait d'être entraîné dans l'eau. Les filles arrivèrent juste à temps, le retinrent solidement et tentèrent de dégager la barbe de la ligne, mais en vain : la barbe et le fil étaient trop bien emmêlés. Il ne resta plus qu'à ressortir les petits ciseaux et à couper la barbe, dont un petit bout fut ainsi perdu. Quand le nain vit cela, il leur cria : « Est-ce une façon, souches que vous êtes, de défigurer ainsi les gens ? Ce n'est pas assez de m'avoir rogné la barbe par le bas, il faut maintenant m'en couper le meilleur morceau : je n'oserai plus me montrer aux miens. Puissiez-vous courir jusqu'à en perdre vos semelles ! » Puis il alla prendre un sac de perles caché dans les roseaux et, sans dire un mot de plus, le traîna avec lui et disparut derrière une pierre.
Il arriva peu après que la mère envoya ses deux filles à la ville acheter du fil, des aiguilles, des cordons et des rubans. Le chemin les menait à travers une lande où gisaient, çà et là, d'énormes blocs de rocher. Elles virent alors un grand oiseau qui planait dans les airs, tournait lentement au-dessus d'elles, descendait toujours plus bas, et finit par fondre sur le sol non loin d'un rocher. Aussitôt après, elles entendirent un cri perçant et lamentable. Elles accoururent et virent avec effroi que l'aigle avait saisi leur vieille connaissance, le nain, et voulait l'emporter. Les enfants compatissantes retinrent aussitôt le petit homme et luttèrent si bien contre l'aigle qu'il finit par lâcher sa proie. Quand le nain se fut remis de sa première frayeur, il leur cria de sa voix criarde : « Ne pouviez-vous donc pas me traiter plus délicatement ? Vous avez tiré sur ma pauvre petite veste au point qu'elle est partout déchirée et trouée, engeance maladroite et gauche que vous êtes ! » Puis il prit un sac de pierres précieuses et se glissa de nouveau sous les rochers, dans sa caverne. Les filles étaient déjà habituées à son ingratitude ; elles continuèrent leur chemin et firent leurs emplettes à la ville. En repassant par la lande à leur retour, elles surprirent le nain qui avait vidé son sac de pierres précieuses sur un endroit bien net, ne pensant pas que quelqu'un passât encore si tard par là. Le soleil couchant éclairait les pierres brillantes, qui chatoyaient et resplendissaient si magnifiquement de toutes les couleurs que les enfants s'arrêtèrent pour les regarder. « Qu'avez-vous à rester plantées là, à bâiller aux corneilles ! » cria le nain, et son visage, gris comme cendre, devint rouge vermillon de colère. Il allait continuer ses injures quand on entendit un grognement retentissant : un ours noir arrivait du bois en trottant. Épouvanté, le nain fit un bond, mais il ne put regagner son abri, l'ours était déjà tout près de lui. Alors il s'écria, l'angoisse au cœur : « Cher seigneur ours, épargnez-moi, je vous donnerai tous mes trésors ; voyez, toutes ces belles pierres précieuses qui sont là. Laissez-moi la vie : que gagneriez-vous à un pauvre petit être chétif comme moi ? Vous ne me sentiriez même pas sous vos dents. Tenez, prenez plutôt ces deux méchantes filles, ce sont pour vous de tendres morceaux, grasses comme de jeunes cailles ; dévorez-les, au nom du Ciel. » Mais l'ours ne se soucia pas de ses paroles ; il donna à la méchante créature un seul coup de patte, et elle ne bougea plus.
Les filles s'étaient enfuies, mais l'ours leur cria : « Blanche-Neige, Rose-Rouge, n'ayez pas peur ; attendez, je viens avec vous. » Alors elles reconnurent sa voix et s'arrêtèrent, et quand l'ours fut auprès d'elles, sa peau d'ours tomba tout à coup, et il apparut comme un beau jeune homme, tout vêtu d'or. « Je suis fils de roi, dit-il ; le méchant nain, qui m'avait volé mes trésors, m'avait ensorcelé et condamné à courir les bois sous la forme d'un ours sauvage, jusqu'à ce que sa mort me délivrât. À présent, il a reçu le châtiment qu'il méritait. »
Blanche-Neige l'épousa, et Rose-Rouge épousa son frère, et ils se partagèrent les grands trésors que le nain avait entassés dans sa caverne. La vieille mère vécut encore de longues années, paisible et heureuse, auprès de ses enfants. Quant aux deux rosiers, elle les emporta avec elle : ils se dressèrent devant sa fenêtre et portèrent chaque année les plus belles roses, blanches et rouges.