
Le Chat botté
7 min de lecture5–10 ans
Le Chat botté raconte l’histoire d’un jeune homme sans fortune qui hérite d’un chat aussi rusé qu’insolent, bien décidé à faire la fortune de son maître. Par une série de tours habiles et de mensonges audacieux, le chat convainc le roi que son maître est un riche marquis, jusqu’à ce que celui-ci épouse la princesse et hérite d’un magnifique château.
Il était une fois un meunier qui, en mourant, ne laissa à ses trois fils que bien peu de choses : son moulin, son âne et son chat. Le partage fut vite fait, sans notaire ni cérémonie. L’aîné eut le moulin, le second eut l’âne, et le plus jeune, le cadet, n’eut que le chat.
Le pauvre garçon n’arrivait pas à s’en réjouir. « Mes frères pourront gagner leur pain en unissant leurs biens, disait-il tout triste. Moi, quand j’aurai mangé mon chat et fait un manchon de sa fourrure, je n’aurai plus qu’à mourir de faim. »
Le chat, qui entendait tout cela sans en montrer rien, lui dit d’un ton calme et sérieux : « Ne vous tourmentez pas, mon maître. Donnez-moi seulement un sac, et faites-moi faire une paire de bottes pour aller courir dans les broussailles, et vous verrez que votre part n’est pas si maigre que vous le croyez. »
Le jeune homme n’espérait pas grand-chose de ces paroles, mais il avait déjà vu son chat faire tant de tours malins pour attraper souris et rats — se pendre par les pattes, faire le mort dans la farine — qu’il se dit qu’il pourrait bien, après tout, l’aider dans son malheur.
Dès qu’il eut ses bottes, le chat les chaussa fièrement, passa son sac autour du cou, en tint les cordons entre ses pattes de devant, et s’en alla vers une garenne pleine de lapins. Il glissa dans le sac du son et de l’herbe fraîche, s’étendit comme s’il était mort, et attendit qu’un jeune lapin, encore naïf, vienne se fourrer dedans pour manger.
Il n’attendit pas longtemps : un lapereau imprudent entra dans le sac. Le chat tira aussitôt les cordons, et l’attrapa. Puis, tout fier de sa prise, il se rendit au palais du roi et demanda à lui parler. On le conduisit devant Sa Majesté. Le chat s’inclina bien bas et dit :
« Sire, voici un lapin de garenne que monsieur le marquis de Carabas — c’était le nom qu’il venait d’inventer pour son maître — m’a chargé de vous offrir. »
« Dis à ton maître que je le remercie et qu’il me fait grand plaisir », répondit le roi.
Une autre fois, le chat se cacha dans un champ de blé, le sac toujours ouvert, et attrapa deux perdrix qu’il porta de même au roi. Le roi, ravi, le fit récompenser. Pendant deux ou trois mois, le chat continua ainsi à offrir du gibier au roi, toujours au nom du marquis de Carabas.
Un jour, apprenant que le roi devait se promener au bord de la rivière avec sa fille, la princesse, le chat dit à son maître : « Si vous suivez mon conseil, votre fortune est faite. Allez vous baigner à l’endroit que je vous montrerai, et laissez-moi faire le reste. »
Le jeune homme obéit sans comprendre pourquoi. Pendant qu’il se baignait, le carrosse du roi passa, et le chat se mit à crier de toutes ses forces : « Au secours ! Au secours ! Monsieur le marquis de Carabas se noie ! »
Le roi, reconnaissant le chat qui lui apportait si souvent du gibier, ordonna à ses gardes de courir sauver le marquis. Tandis qu’on le tirait de l’eau, le chat approcha du carrosse et raconta que des voleurs avaient emporté les habits de son maître pendant qu’il se baignait — et qu’il les avait cachés sous une grosse pierre, tout près.
Le roi fit aussitôt porter au jeune homme l’un de ses plus beaux habits. Ainsi vêtu, le garçon — qui était naturellement beau et bien fait — eut si belle allure que le roi voulut le prendre dans son carrosse pour la promenade.
Le chat, ravi de voir son plan réussir, courut devant. Il croisa des paysans qui fauchaient un pré et leur dit : « Bonnes gens, si l’on vous demande à qui appartient ce pré, dites que c’est à monsieur le marquis de Carabas, sinon vous serez tous hachés menu comme chair à pâté ! »
Quand le roi demanda à qui était le pré, tous répondirent en chœur : « À monsieur le marquis de Carabas ! »
« Vous avez là un bel héritage », dit le roi, admiratif. Un peu plus loin, le chat fit la même chose avec des moissonneurs, qui répondirent de même. Le roi, à chaque champ, s’émerveillait davantage des richesses du jeune marquis.
Le chat arriva enfin devant un magnifique château. Il appartenait à un ogre, le plus riche et le plus puissant qu’on ait jamais vu — car toutes les terres traversées par le roi en dépendaient. Le chat, s’étant renseigné sur les pouvoirs de cet ogre, demanda à le voir, disant qu’il ne voulait pas passer si près sans lui rendre hommage.
L’ogre le reçut avec la politesse dont un ogre est capable. Le chat lui dit : « On m’a assuré que vous pouviez vous changer en toutes sortes d’animaux — en lion, même, en éléphant. »
« C’est vrai, dit l’ogre. Regardez. »
Et il se transforma en lion. Le chat, terrifié, se réfugia sur les gouttières du toit, non sans mal, car ses bottes n’étaient pas faites pour marcher sur les tuiles.
Quand l’ogre eut repris sa forme, le chat redescendit, avouant sa peur, puis ajouta d’un air de doute : « Mais on m’a dit aussi que vous saviez prendre la forme des plus petits animaux — d’une souris, par exemple. Cela, j’ai bien du mal à le croire. »
« Impossible, dites-vous ? Regardez donc ! »
Et l’ogre se changea en souris, qui se mit à courir sur le sol. Le chat, sans perdre un instant, se jeta sur elle — et l’ogre ne reparut jamais.
Or le roi, voyant ce beau château en passant, voulut y entrer. Le chat, entendant le carrosse franchir le pont-levis, courut à sa rencontre et annonça : « Que Votre Majesté soit la bienvenue au château de monsieur le marquis de Carabas ! »
« Comment, monsieur le marquis, s’exclama le roi, ce château est encore à vous ! Rien n’est plus beau. Entrons, je vous prie. »
Ils trouvèrent, dans la grande salle, un festin somptueux que l’ogre avait préparé pour des amis — lesquels, apprenant la présence du roi, n’avaient pas osé venir. Le roi, charmé par les manières du jeune homme et impressionné par ses terres, lui dit après quelques coupes de vin : « Il ne dépend que de vous, monsieur le marquis, de devenir mon gendre. »
Le jeune homme, s’inclinant avec grâce, accepta cet honneur, et le jour même, il épousa la princesse.
Le chat devint alors un grand seigneur de la cour, et ne courut plus après les souris que pour le plaisir.