
La Soupe au caillou
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Un vagabond obtient un gîte chez une vieille femme qui jure n’avoir rien à manger, puis il pose une marmite sur le feu et y laisse tomber un caillou gris. La vieille femme apporte alors la farine, le bœuf et l’orge qui manquent, et le lendemain matin elle lui glisse une belle pièce brillante dans la main.
Un vagabond s’en allait par la forêt, traînant les pieds sur le chemin. Les maisons étaient si loin les unes des autres qu’il n’espérait plus trouver un toit avant la nuit. Et puis, tout à coup, il vit des lumières entre les arbres : une chaumière, avec un beau feu qui brûlait dans l’âtre. Comme il ferait bon se rôtir devant ces flammes, pensa-t-il, et se mettre quelque chose sous la dent.
Une vieille femme sortit à sa rencontre.

— Bien le bonsoir ! dit le vagabond.
— Bonsoir, dit la femme. D’où venez-vous donc ?
— Du sud du soleil et de l’est de la lune, dit le vagabond. Et me voilà qui rentre chez moi, car j’ai fait le tour du monde, sauf cette paroisse-ci.
— Vous devez être un grand voyageur, dit la femme. Et qu’est-ce qui vous amène par ici ?
— Oh, je cherche un abri pour la nuit.
— Je m’en doutais, dit la femme. Mais reprenez votre chemin tout de suite : mon mari n’est pas là, et ma maison n’est pas une auberge.
— Ma bonne dame, dit le vagabond, ne soyez pas si dure. Nous sommes tous les deux des êtres humains, et il est écrit que nous devons nous entraider.
— Nous entraider ? dit la femme. A-t-on jamais entendu pareille chose ! Et qui m’aidera, moi, s’il vous plaît ? Je n’ai pas une miette dans la maison ! Non, allez chercher votre gîte ailleurs.
Mais le vagabond ne se tenait pas pour battu au premier refus. La vieille eut beau grogner, il pria et supplia si longtemps qu’elle finit par céder : il pourrait dormir par terre, près du feu.
C’était bien aimable à elle, pensa-t-il, et il l’en remercia. Car c’était un joyeux compère, ce vagabond, et il avait toujours deux vers tout prêts :
Mieux vaut sur le plancher veillerQue dans le bois froid se coucher.
Une fois dans la pièce, il vit bien que la femme n’était pas aussi démunie qu’elle le prétendait. Mais elle était avare comme il n’est pas permis, et elle grommelait du matin au soir. Il se fit donc tout aimable et lui demanda s’il n’y aurait pas quelque chose à manger.
— Et où voulez-vous que je le prenne ? dit la femme. Moi-même, je n’ai rien avalé de toute la journée.
Mais le vagabond était un fin renard.
— Ma pauvre dame, vous devez mourir de faim, dit-il. Eh bien, il faudra donc que ce soit moi qui vous invite à souper.
— Vous, m’inviter ! dit la femme. Vous n’avez pas l’air de quelqu’un qui peut offrir un repas à qui que ce soit ! Et qu’auriez-vous à mettre sur la table, je vous prie ?
— Écoutez plutôt, dit le vagabond, et il récita :
Qui s’en va loin par les cheminsEn sait plus long que ses voisins ;Et qui du monde a beaucoup vuN’est jamais longtemps dépourvu.
Puis il ajouta :
— Plutôt mourir que perdre la tête ! Prêtez-moi seulement une marmite.
La curiosité fut la plus forte, et la vieille femme lui donna une marmite. Il la remplit d’eau, la posa sur le feu et souffla jusqu’à ce que les flammes montent tout autour. Puis il tira de sa poche un caillou gris, bien rond et bien lisse, le fit tourner trois fois dans sa main et le laissa tomber dans l’eau.

La femme ouvrit de grands yeux.
— Qu’est-ce que cela va donner ? demanda-t-elle.
— De la soupe au caillou, dit le vagabond, et il se mit à tourner l’eau avec la cuiller de bois.
— De la soupe au caillou ? dit la femme.
— De la soupe au caillou, oui, dit le vagabond.
La vieille en avait vu et entendu bien d’autres dans sa vie, mais de la soupe faite avec un caillou, jamais.
— Voilà qui serait bon à savoir pour les pauvres gens, dit-elle. J’aimerais bien apprendre.
— Ce qui ne vaut rien court les rues, dit le vagabond. Regardez-moi faire, et vous saurez.
La vieille femme s’accroupit près du feu, les mains autour des genoux, les yeux fixés sur cette main qui tournait sans se lasser.
— D’ordinaire, cela fait une très bonne soupe, dit-il. Mais cette fois-ci, elle sera un peu claire, car voilà toute une semaine que je fais de la soupe avec le même caillou. Avec une poignée de belle farine, elle serait comme il faut. Mais ce qu’on n’a pas, il ne sert à rien d’y penser.
— Il me semble bien qu’il me reste un fond de farine quelque part, dit la vieille femme.

Elle alla en chercher, et c’était de la bonne farine, de la fine. Le vagabond la versa dans la marmite, poignée après poignée, sans cesser de tourner, pendant que la femme le regardait avec des yeux ronds comme des billes.
— Cette soupe-là, on pourrait déjà l’offrir à des invités, dit-il. Avec un morceau de bœuf salé et quelques pommes de terre, elle serait digne des gens de qualité, si difficiles soient-ils. Mais ce qu’on n’a pas, il ne sert à rien d’y penser.
À bien y réfléchir, la vieille femme s’avisa qu’elle avait des pommes de terre, et peut-être aussi un morceau de bœuf. Elle les apporta au vagabond, qui tournait toujours.
— Voilà de quoi régaler les plus grands du pays, dit-il.
— Ça alors ! dit la femme. Et tout cela avec un caillou !
— Avec un peu d’orge et une goutte de lait, nous pourrions inviter le roi lui-même à en goûter, ajouta-t-il. Car c’est exactement ce qu’il mange chaque soir que le bon Dieu fait, je le sais : j’ai servi sous les ordres de son cuisinier.
— Seigneur ! Inviter le roi ! s’écria la femme en se tapant sur les cuisses.

Elle resta tout impressionnée par les hautes relations du vagabond.
— Mais ce qu’on n’a pas, il ne sert à rien d’y penser, dit le vagabond.
Alors elle se souvint qu’elle avait un peu d’orge ; et du lait, elle n’en manquait pas non plus, car sa meilleure vache venait de vêler. Elle alla chercher l’un et l’autre, et il tourna de plus belle, tandis qu’elle le regardait, lui et la marmite.
Puis, tout à coup, il retira le caillou.
— Voilà, c’est prêt, et nous allons faire un vrai festin, dit-il. Seulement, avec cette soupe-là, le roi et la reine prennent toujours une petite goutte et au moins une tartine. Et ils mettent une nappe sur la table pour manger. Mais ce qu’on n’a pas, il ne sert à rien d’y penser.
Or la vieille femme se sentait devenue une grande dame. S’il ne manquait que cela pour faire comme chez le roi, elle voulait bien, pour une fois, jouer au roi et à la reine avec le vagabond. Elle alla droit à son armoire et en sortit la bouteille d’eau-de-vie, les petits verres, le beurre et le fromage, la viande fumée et le veau, si bien que la table finit par ressembler à une table de fête.
Jamais de sa vie elle n’avait fait un tel repas, et jamais elle n’avait goûté une pareille soupe. Et tout cela, pensez donc, avec un simple caillou ! Elle était si contente d’avoir appris une manière si économique de faire la soupe qu’elle ne savait plus comment remercier celui qui la lui avait enseignée. Ils mangèrent et burent, et burent et mangèrent, jusqu’à en être tout endormis.

Le vagabond allait s’étendre par terre. Mais cela ne se pouvait pas, pensa la vieille femme ; non, c’était impossible.
— Un homme d’une telle qualité doit avoir un lit pour dormir, dit-elle.
Il ne se fit pas beaucoup prier.
— On se croirait au doux temps de Noël, dit-il. Je n’ai jamais rencontré femme plus aimable. Heureux qui trouve sur son chemin d’aussi braves gens !
Puis il se coucha dans le lit et s’endormit. Le lendemain matin, à son réveil, on lui servit du café et une petite goutte, et au moment où il partait, la vieille femme lui glissa dans la main une belle pièce toute brillante.
— Merci, merci mille fois de ce que vous m’avez appris, dit-elle. Maintenant je vivrai à mon aise, puisque je sais faire de la soupe avec un caillou.
— Ce n’est pas bien difficile, répondit le vagabond en reprenant la route, pourvu qu’on ait toujours quelque chose de bon à y ajouter.
La femme resta sur le pas de la porte à le suivre des yeux.
— Des hommes comme celui-là, dit-elle, ça ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval.
Adapté par Talerie, Source : The Old Woman and the Tramp (s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)
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