
La Petite Sirène
12 min de lecture8–14 ans
Au cœur des profondeurs marines, une jeune sirène rêve du monde des humains et, à quinze ans, sauve un prince d'un naufrage, tombant éperdument amoureuse de lui. Acceptant un terrible marché avec une sorcière des mers, elle échange sa belle voix et sa queue contre des jambes pour pouvoir le conquérir et gagner une âme immortelle.
Loin, très loin dans la mer, l'eau est bleue comme le plus beau bleuet, et claire comme le verre le plus pur. Mais elle est si profonde qu'aucune ancre n'en touche le fond : il faudrait empiler bien des clochers les uns sur les autres pour aller du sable jusqu'à la surface. C'est là, tout en bas, que vit le peuple de la mer.
Il ne faut pas croire qu'il n'y ait que du sable nu. Des arbres et des plantes étranges y poussent, si souples que le moindre courant les fait onduler comme s'ils étaient vivants, et les poissons se faufilent entre leurs branches comme chez nous les oiseaux dans les feuillages. Au plus profond s'élève le château du roi de la mer, aux murs de corail, aux fenêtres d'ambre, au toit de coquillages où dort une perle dans chacun.
Le roi était veuf depuis longtemps ; c'est sa vieille mère qui tenait la maison et choyait ses six petites-filles, les princesses de la mer. Toutes étaient ravissantes, mais la plus jeune était la plus belle : la peau fine comme un pétale de rose, les yeux bleus comme le lac le plus profond. Comme ses sœurs, elle n'avait pas de pieds : son corps se terminait en une queue de poisson.
Chacune avait dans le grand jardin son petit coin de terre à cultiver à sa guise. La plus jeune fit le sien tout rond comme le soleil, avec seulement des fleurs rouges, et une statue de marbre représentant un beau jeune garçon, tombée là lors d'un naufrage. Sous un saule pleureur rose planté tout près, elle rêvait des heures entières.
Rien ne lui plaisait davantage que d'entendre parler du monde d'en haut : les fleurs qui sentaient bon, les forêts vertes, les oiseaux qui chantaient — car sa grand-mère, pour se faire comprendre, les appelait des poissons.
« Quand vous aurez quinze ans, disait la grand-mère, vous pourrez monter à la surface, vous asseoir au clair de lune sur les rochers, et regarder passer les grands navires. »
La plus jeune, qui devait attendre le plus longtemps, était aussi la plus impatiente. Bien des nuits, elle restait à sa fenêtre à regarder passer les ombres des navires, sans se douter qu'en dessous une petite sirène leur tendait les mains.
Une à une, ses sœurs eurent quinze ans et montèrent voir le monde. L'une raconta les lumières d'une ville et le son des cloches ; l'autre, un coucher de soleil et des cygnes sauvages volant vers l'horizon ; la troisième, hardie, avait remonté un fleuve, vu des collines vertes et des enfants qui jouaient dans l'eau, avant de fuir, effrayée par un chien qui aboyait ; la quatrième avait préféré le large, avec ses dauphins et ses baleines ; la cinquième, née en hiver, avait vu les montagnes de glace et un orage magnifique et terrible. Chaque fois, l'émerveillement des premiers jours cédait vite la place à la nostalgie du fond de la mer.
Et enfin, la plus jeune eut quinze ans.
« Te voilà grande », dit la grand-mère, qui la para d'une couronne de lis et de huit huîtres à la queue, en signe de son rang.
« Comme cela fait mal ! dit la petite sirène. — Il faut souffrir un peu pour être belle », répondit la vieille.
Puis, légère comme une bulle, la petite sirène s'éleva vers la surface.
Le soleil venait de se coucher. Un grand navire attendait là, illuminé de lanternes de toutes les couleurs, où l'on dansait et chantait pour l'anniversaire d'un jeune prince aux grands yeux noirs. Des fusées montèrent dans le ciel comme des soleils de feu, et la petite sirène, éblouie, ne pouvait détacher les yeux du beau jeune homme.
Mais la nuit tourna à l'orage. La mer se souleva, le navire craqua, le mât se brisa, et bientôt il n'en resta plus rien. La petite sirène vit le prince sombrer, épuisé, et elle nagea jusqu'à lui à travers les débris, le soutenant hors de l'eau toute la nuit.
Au matin, elle le porta jusqu'à une plage de sable fin, près d'un grand bâtiment blanc entouré de citronniers. Elle l'y déposa, l'embrassa au front, et se cacha derrière des rochers pour voir qui viendrait. Une jeune fille du couvent le trouva bientôt et appela du secours ; le prince rouvrit les yeux et sourit — mais à cette jeune fille, pas à celle qui l'avait sauvé, car il ne savait rien d'elle. Le cœur lourd, la petite sirène replongea vers le château de son père.
Depuis ce jour, elle devint plus silencieuse et plus rêveuse encore. Elle finit par confier son secret à ses sœurs, et l'une d'elles, qui avait reconnu le navire ce soir-là, put lui indiquer où se trouvait le royaume du prince. Ensemble, elles montèrent voir son château de pierre claire, aux escaliers de marbre plongeant dans la mer.
Dès lors, bien des nuits, la petite sirène revint seule sous le balcon du prince, le regardant vivre sans qu'il la voie jamais. Elle l'aimait de plus en plus, et de plus en plus elle désirait marcher parmi les hommes. Elle demanda un jour à sa grand-mère :
« Les hommes, s'ils ne se noient pas, vivent-ils toujours ? — Non, répondit la vieille, leur vie est même plus courte que la nôtre. Mais ils ont une âme immortelle, qui vit après que le corps est retourné à la poussière et s'élève jusqu'aux étoiles. Nous, quand nous cessons d'exister, nous devenons écume sur l'eau, sans même une tombe parmi ceux que nous aimons. — N'y a-t-il vraiment rien à faire pour gagner une âme ? — Rien, dit la grand-mère, sauf si un homme t'aimait plus que tout au monde, s'il faisait de toi sa femme devant un prêtre, pour toujours. Alors son âme passerait en toi. Mais jamais cela n'arrivera : ce qui est beau ici, ta queue de poisson, on le trouve hideux là-haut. Il leur faut, pour être beaux, deux vilains bâtons qu'ils appellent des jambes ! »
La petite sirène soupira en regardant sa queue argentée.
Cette nuit-là, pendant que ses sœurs dansaient au château, elle se glissa hors du jardin, vers les tourbillons mugissants où vivait la sorcière de la mer. Le chemin traversait une forêt de polypes aux longs bras gluants, qui retenaient tout ce qu'ils saisissaient ; elle passa entre eux, le cœur battant, les cheveux serrés bien haut pour qu'ils ne puissent la happer.
La sorcière l'attendait, un crapaud à sa bouche, des couleuvres roulées sur sa poitrine.
« Je sais ce que tu veux, dit-elle en riant fort. C'est une sottise, mais tu l'auras, même si cela doit te porter malheur. Tu veux perdre ta queue de poisson pour deux jambes d'homme, afin que le prince t'aime et que tu gagnes une âme immortelle. »
Elle prépara un breuvage, mêlant son propre sang à d'étranges ingrédients dans son chaudron.
« Bois ceci à terre, avant le lever du jour, dit-elle. Ta queue se changera en jambes, mais chaque pas te fera aussi mal que si tu marchais sur des couteaux tranchants. Tu seras la plus gracieuse des danseuses — mais tu ne pourras jamais redevenir sirène. Si le prince épouse une autre que toi, ton cœur se brisera dès le matin de ses noces, et tu deviendras écume sur la mer. — Je le veux quand même, dit la petite sirène, pâle comme la mort. — Il me faut un paiement, reprit la sorcière. Je veux ta voix, la plus belle de toute la mer. »
« Mais s'il ne me reste pas de voix, que me restera-t-il pour le charmer ? — Ta beauté, ta démarche légère, tes yeux qui parlent : cela suffira. Tire ta langue, que je la prenne en échange. »
Ainsi fut fait, et la petite sirène resta muette. Elle traversa la forêt de polypes, qui reculaient devant l'éclat du breuvage dans sa main, salua tristement, sans un mot, le château endormi de son père, et monta vers la surface au pied du palais du prince.
Elle but le breuvage brûlant ; ce fut comme une épée qui la traversait, et elle s'évanouit. À son réveil, le prince se tenait devant elle, et elle vit qu'elle avait deux jambes blanches à la place de sa queue. Elle était muette, mais si belle qu'on ne s'en étonnait pas ; à chaque pas, pourtant, elle sentait comme des lames sous ses pieds.
Le prince l'appela son enfant trouvé, la fit habiller de soie, et bientôt elle dansa devant toute la cour avec une grâce que nul n'avait jamais vue, malgré la douleur à chaque pas. Elle l'accompagna partout, à cheval dans les forêts, sur les montagnes ; chaque nuit, elle rafraîchissait ses pieds meurtris dans l'eau de la mer, et parfois ses sœurs venaient la voir, tristes de son silence.
Le prince l'aimait beaucoup, comme on aime un enfant cher — mais il ne songeait pas à en faire sa femme.
« Tu me rappelles une jeune fille que j'ai vue une fois, lui disait-il, celle qui m'a sauvé la vie après mon naufrage. Je ne l'ai vue que deux fois, mais je ne pourrai aimer qu'elle. »
La petite sirène, qui savait bien qui l'avait vraiment sauvé, ne pouvait rien dire.
Bientôt on annonça que le prince allait épouser la fille du roi voisin. Quand celle-ci arriva enfin, le prince s'écria, ému : « C'est toi qui m'as recueilli sur la plage ! » Car c'était bien la jeune fille du couvent. Il la prit dans ses bras, tout à la joie de son bonheur, et dit à la petite sirène : « Réjouis-toi avec moi, toi qui m'aimes le mieux de tous ! » Elle lui baisa la main, sentant déjà son cœur se briser, car elle savait que le matin des noces serait celui de sa mort.
On célébra le mariage à bord d'un navire magnifique, sous les cloches et les fleurs. Le soir venu, tandis que tous dansaient sur le pont, la petite sirène dansa aussi, plus belle que jamais, le cœur déchiré, sachant que c'était sa dernière nuit sous les étoiles.
Après minuit, alors que le prince et sa jeune épouse dormaient sous leur tente, les sœurs de la petite sirène surgirent des flots. Elles avaient coupé leurs longs cheveux et les avaient donnés à la sorcière, en échange d'un couteau.
« Voici ! Avant le lever du soleil, il faut frapper le prince au cœur ; quand son sang chaud touchera tes pieds, ils redeviendront une queue de poisson, et tu pourras revenir vivre parmi nous. Hâte-toi, sinon c'est toi qui mourras au lever du jour ! »
La petite sirène prit le couteau et se glissa sous la tente. Elle vit le prince endormi, la tête posée sur celle de sa jeune femme, murmurant son nom en rêve. Elle leva la lame — puis, d'un geste, la jeta loin dans les vagues, qui rougirent un instant à l'endroit où elle tomba. Elle regarda le prince une dernière fois de ses yeux voilés, et se laissa tomber du navire dans la mer.
Elle sentit son corps se dissoudre doucement en écume — et pourtant elle ne mourait pas. Le soleil se levait, tiède et doux sur les flots, et autour d'elle flottaient des créatures transparentes et légères, filles de l'air.
« Où vais-je ? » demanda-t-elle, et sa voix résonnait, douce, comme celle des autres.
« Chez les filles de l'air, répondirent-elles. Nous n'avons pas non plus d'âme immortelle, mais nous pouvons en gagner une par de bonnes actions, en apportant fraîcheur et réconfort où l'air est lourd, en trois cents ans de bienfaits. Toi qui as tant souffert et tant aimé, tu peux, comme nous, t'élever peu à peu vers une âme éternelle. »
La petite sirène leva les yeux vers le soleil, et pour la première fois de sa vie, elle sentit des larmes couler — des larmes de joie tranquille. Sur le navire, on cherchait en vain, avec tristesse, la trace de l'écume perlée sur l'eau, sans savoir qu'invisible, elle déposait un baiser sur le front de la jeune mariée et un sourire pour le prince, avant de s'élever avec ses nouvelles compagnes vers les nuages roses du matin.
« Dans trois cents ans, dirent les filles de l'air, nous entrerons ainsi dans le royaume de Dieu. — Et peut-être plus tôt, murmura l'une d'elles. Car chaque fois que nous trouvons un enfant sage, qui fait la joie des siens, une année nous est retranchée ; mais chaque fois qu'un enfant est méchant, nous versons une larme, et une journée s'ajoute à notre longue attente. »