
Le Vaillant Soldat de plomb
7 min de lecture6–12 ans
Un brave petit soldat de plomb à une jambe tombe amoureux d'une gracieuse danseuse de papier et entreprend un voyage extraordinaire à travers la maison, le caniveau, le ventre d'un poisson, avant de retrouver son amie. Réunis dans les flammes du poêle, le soldat vaillant et la danseuse légère trouvent enfin ensemble un destin qui les transforme à jamais.
Il était une fois vingt-cinq soldats de plomb, tous frères, car ils étaient nés d'une même vieille cuillère de plomb. Le fusil au bras, le regard droit devant eux, l'uniforme rouge et bleu, ils avaient tous fière allure. La première chose qu'ils entendirent en ce monde, quand on souleva le couvercle de leur boîte, fut ce cri joyeux : « Des soldats de plomb ! » Un petit garçon les avait reçus pour son anniversaire, et il s'amusait à les aligner sur la table. Ils se ressemblaient tous en tout point, sauf un : coulé le dernier, il n'était pas resté assez de plomb pour lui, et il n'avait qu'une jambe. Pourtant il se tenait aussi ferme sur cette unique jambe que les autres sur leurs deux, et c'est de lui qu'il faut parler.
Sur la table où on les avait rangés se trouvaient bien d'autres jouets, mais rien n'était plus joli qu'un petit château de papier. Par ses fenêtres, on voyait jusque dans les salons, et devant la porte se dressait une demoiselle de papier, elle aussi, mais si finement découpée qu'on l'aurait crue vivante. Elle portait une jupe légère et un ruban bleu en travers de l'épaule, orné d'une paillette brillante. C'était une danseuse : elle tenait les bras grands ouverts et levait une jambe si haut que le soldat de plomb ne la voyait pas du tout, si bien qu'il crut qu'elle n'avait, comme lui, qu'une seule jambe.
« Voilà une femme qui me conviendrait, pensa-t-il. Mais elle vit dans un château, et moi dans une boîte à vingt-cinq. Ce n'est pas un logis pour elle. Il faut tout de même que je fasse sa connaissance. »
Et il s'allongea derrière une tabatière posée sur la table, d'où il pouvait la contempler tout à son aise.
Le soir venu, quand les enfants furent couchés, les jouets se mirent à jouer entre eux, à se rendre visite, à se faire une petite guerre, puis un bal. Les soldats s'agitaient dans leur boîte, mais impossible de soulever le couvercle. Seuls le soldat de plomb et la petite danseuse ne bougeaient pas : elle, toujours sur la pointe du pied, bras ouverts ; lui, vaillant sur son unique jambe, sans la quitter des yeux.
Minuit sonna, et clac ! le couvercle de la tabatière sauta : à l'intérieur se cachait un petit lutin noir, un jouet à surprise.
« Soldat de plomb, dit-il, cesse donc de regarder ce qui ne te regarde pas ! »
Le soldat fit comme s'il n'avait rien entendu.
« Bien, attends demain, tu verras ! » gronda le lutin.
Le lendemain matin, on posa le soldat sur le rebord de la fenêtre. Était-ce le lutin, ou seulement le vent ? La fenêtre s'ouvrit d'un coup, et le soldat tomba la tête la première, du troisième étage jusqu'en bas. Quelle chute ! Il se retrouva planté sur son casque, jambe en l'air, la baïonnette coincée entre deux pavés.
La servante et le petit garçon descendirent le chercher, mais ils manquèrent de le piétiner sans le voir. Le soldat aurait pu crier « Je suis là ! », mais il trouva que ce n'était pas convenable, en uniforme, de crier si fort.
La pluie se mit à tomber, de plus en plus fort, jusqu'à devenir une véritable averse. Quand elle cessa, deux garnements passèrent par là.
« Regarde ! dit l'un. Un soldat de plomb ! Il faut le faire naviguer. »
Ils construisirent un petit bateau avec du papier journal, y installèrent le soldat, et le lancèrent dans le caniveau. Quelles vagues, dans ce ruisseau gonflé par l'orage ! Le bateau tanguait, tournait, mais le soldat restait vaillant, le regard droit, le fusil au bras. Puis l'embarcation s'engouffra sous une longue planche, et il fit soudain noir comme dans la boîte.
« Où vais-je donc aboutir ? pensa-t-il. C'est encore l'œuvre de ce lutin ! Ah, si seulement la petite dame était avec moi, l'obscurité ne me ferait rien. »
Un gros rat d'eau surgit alors, qui vivait sous la planche.
« Ton passeport ! cria-t-il. Montre-moi ton passeport ! »
Mais le soldat ne dit rien et serra son fusil plus fort. Le bateau poursuivit sa route, et le rat le poursuivit aussi, criant aux brins de paille : « Arrêtez-le ! Il n'a pas payé son passage ! »
Le courant se fit plus violent. Déjà le soldat voyait la lumière du jour, là où finissait la planche, mais il entendait aussi un grondement effrayant : le ruisseau se jetait dans un grand canal, chute redoutable pour un si petit bateau.
Il était trop tard pour s'arrêter. Le bateau plongea, tournoya, se remplit d'eau jusqu'au bord. L'eau monta jusqu'au cou du soldat, et le papier se déchira peu à peu. Alors il pensa à la petite danseuse qu'il ne reverrait jamais, et il crut entendre chanter tout bas :
Adieu, adieu, brave soldat, La mer t'appelle, et t'emportera.
Le papier se déchira tout à fait, et le soldat coula. Mais aussitôt un grand poisson l'avala tout entier.
Il faisait plus noir encore que sous la planche, et l'on y était bien à l'étroit. Mais le soldat resta vaillant, allongé de tout son long, le fusil au bras.
Le poisson nagea longtemps, puis s'arrêta net : quelque chose l'avait traversé comme un éclair. La lumière revint, et une voix s'écria : « Un soldat de plomb ! » Le poisson avait été pêché, vendu au marché, et porté dans une cuisine où la cuisinière venait de l'ouvrir. Elle prit le soldat entre deux doigts et le montra à toute la maison, ce petit voyageur qui avait traversé le ventre d'un poisson. On le posa sur la table — et là, quelle surprise ! — il se retrouva dans la chambre même d'où il était tombé. Il reconnut les mêmes enfants, les mêmes jouets, le beau château, et la petite danseuse, toujours debout sur une jambe, l'autre levée bien haut, aussi vaillante que lui. Le soldat en fut si ému qu'il aurait voulu pleurer des larmes de plomb, mais cela ne se fait pas pour un soldat. Il la regarda, elle le regarda, et ni l'un ni l'autre ne dit un mot.
C'est alors qu'un des petits garçons, sans raison, jeta le soldat de plomb dans le poêle — sûrement encore un tour du lutin de la tabatière.
Le soldat sentit une chaleur terrible l'envahir ; venait-elle du feu ou de son cœur, il n'aurait su le dire. Ses belles couleurs s'étaient effacées, à force de voyage ou de chagrin, personne ne le sut jamais. Il regardait toujours la petite demoiselle, et elle le regardait, tandis qu'il sentait qu'il commençait à fondre ; mais il resta vaillant, le fusil au bras, jusqu'au bout.
À cet instant, une porte s'ouvrit ; un souffle d'air emporta la danseuse de papier, légère comme une plume, et elle vola tout droit dans le poêle, contre le soldat. Elle s'embrasa d'un coup, en un éclair, et disparut. Le soldat de plomb, lui, fondit tout doucement.
Le lendemain, quand la servante vint vider les cendres, elle trouva un petit objet en forme de cœur, tout en plomb. De la danseuse, il ne restait rien qu'une petite paillette, devenue noire à cause du feu.