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Un jeune marchand en robe verte se tient sur un îlot herbeux qui est le dos d’une baleine, un feu qui fume derrière lui. Au loin, un boutre et son équipage.

Sinbad le marin

Antoine Galland

10 min de lecture7–12 ans

Riche marchand de Bagdad, Sinbad raconte comment un feu allumé sur une fausse île réveille une baleine qui plonge et le laisse seul en mer, accroché à une planche. Il retrouve ses ballots dans un port lointain, revient avec cent mille pièces d’or, fait bâtir une grande maison et donne une bourse au porteur Hindbad.


À Bagdad vivait un marchand si riche qu’on l’appelait Sinbad le marin. Un jour, il avait fait entrer chez lui un pauvre porteur nommé Hindbad, qui se reposait devant sa porte, et il l’avait assis à sa table au milieu de ses invités. Le repas fini, il fit signe aux musiciens de se taire et raconta comment il avait gagné tout ce que l’on voyait autour de lui.

Sinbad, appuyé sur des coussins, parle en levant la main devant un porteur en tunique brune et trois invités assis, dans une salle éclairée aux lampes à huile.

J’avais hérité de ma famille une belle fortune, et j’en ai dissipé la plus grande part quand j’étais jeune. Puis j’ai ouvert les yeux. J’ai compris que l’argent s’épuise vite lorsqu’on le ménage aussi mal que je le faisais, que je gaspillais le temps, qui est le bien le plus précieux du monde, et qu’il n’y a pas de misère plus triste que d’être pauvre dans sa vieillesse.

J’ai donc rassemblé ce qui restait de mon héritage. J’ai vendu mes meubles aux enchères, j’ai demandé conseil à des marchands qui commerçaient par la mer, et j’ai décidé de faire fructifier le peu d’argent que j’avais encore. Je suis parti pour Bassora, et je me suis embarqué avec plusieurs d’entre eux sur un navire que nous avions équipé à frais communs.

Nous prîmes la route des Indes par le golfe Persique, la Perse à notre gauche, l’Arabie à notre droite. Nous nous arrêtions dans les îles pour vendre nos marchandises ou pour les échanger, et le voyage fut d’abord très heureux.

Un jour, le vent tomba tout à fait. Le navire s’immobilisa devant une petite île presque à fleur d’eau, verte comme une prairie. Le capitaine fit plier les voiles et laissa descendre à terre ceux qui le voulaient. Je fus du nombre. On alluma du feu pour faire la cuisine, on mangea, on but, tout contents de se reposer de la mer. Et voilà que l’île se mit à trembler et nous secoua rudement.

Du navire, on nous criait de remonter à bord au plus vite. Ce que nous prenions pour une île était le dos d’une baleine endormie, que le feu allumé sur son dos venait de réveiller.

Les plus rapides sautèrent dans la chaloupe, d’autres se jetèrent à la nage. Moi, j’étais encore sur la baleine quand elle plongea, et je n’eus que le temps de saisir une planche que l’on avait apportée du navire pour le feu. Le capitaine recueillit la chaloupe et quelques nageurs, mais beaucoup de mes compagnons ne revinrent jamais. Puis, un bon vent s’étant levé, il fit hisser les voiles, et je vis le navire s’éloigner sans moi.

Le marchand en robe verte déchirée s’agrippe à deux planches croisées au milieu d’une mer grise et vide, sous un ciel bleu sombre, sans navire ni côte.

Je restai à la merci des vagues, poussé tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, tout le jour et toute la nuit. Au matin, je n’avais plus de forces et je croyais bien mourir, lorsqu’une vague me jeta contre une île. La côte était haute et escarpée, et je n’aurais jamais pu y monter sans des racines d’arbres qui pendaient là comme si on les avait gardées pour moi. Je me laissai tomber sur la terre ferme et j’y restai à demi mort jusqu’au grand jour.

Le marchand se hisse le long d’une falaise en s’accrochant à des racines nues, les yeux fermés, la mer loin en dessous et le soleil levant posé sur l’horizon.

Le soleil levé, je me traînai à la recherche de quelque chose à manger. Je trouvai de bonnes herbes, puis une source d’eau excellente qui contribua beaucoup à me remettre. Quand mes forces furent revenues, je marchai devant moi, au hasard, et j’arrivai dans une belle plaine. De loin, j’aperçus une bête qui broutait. J’avançai de ce côté, partagé entre la crainte et la joie, car je ne savais pas si je courais vers mon salut ou vers ma perte. En approchant, je vis que c’était une jument attachée à un piquet. Je la regardais, étonné de sa beauté, quand j’entendis une voix d’homme qui sortait de sous la terre. Un instant plus tard, cet homme parut, vint à moi et me demanda qui j’étais. Je lui racontai mon aventure. Alors il me prit par la main et me fit entrer dans une grotte, où d’autres hommes furent aussi surpris de me voir que je l’étais de les trouver là.

Ils me donnèrent à manger. Je leur demandai ce qu’ils faisaient dans un endroit si désert.

— Nous sommes les palefreniers du roi Mihrage, qui règne sur cette île, me répondit l’un d’eux. Chaque année, à la même saison, nous amenons ici les juments du roi et nous les attachons comme vous l’avez vu. Un cheval marin sort alors de la mer pour les rejoindre, et il cherche ensuite à les dévorer. Nous poussons de grands cris et nous l’obligeons à replonger. Les poulains qui naissent ensuite sont pour le roi, et on les appelle les chevaux marins.

— Nous repartons demain, ajouta-t-il. Si vous étiez arrivé un jour plus tard, vous seriez mort ici, car les villages sont loin et vous n’auriez jamais su les trouver sans guide.

Le soir même, le cheval marin sortit de la mer, comme ils me l’avaient annoncé. Il s’approcha de la jument, puis voulut la dévorer. Mais les palefreniers firent un tel vacarme qu’il lâcha prise et retourna sous les flots.

Un étalon noir ruisselant sort des vagues, le marchand le regarde et des palefreniers accourent en criant, bâton levé, près d’une jument attachée au piquet.

Le lendemain, ils reprirent avec les juments le chemin de la capitale, et je les accompagnai. On me présenta au roi Mihrage, qui me demanda qui j’étais et par quelle aventure j’étais arrivé dans son royaume. Quand j’eus tout raconté, il me dit qu’il prenait grande part à mon malheur, et il ordonna qu’on prenne soin de moi et qu’on me donne tout ce dont j’aurais besoin. Ses officiers obéirent si bien que je n’ai jamais eu qu’à me louer de sa générosité.

Comme j’étais marchand, je fréquentais les gens de mon métier, et surtout les étrangers, car j’espérais avoir des nouvelles de Bagdad et trouver quelqu’un avec qui y retourner. La ville du roi Mihrage a un beau port où abordent chaque jour des navires venus du monde entier. J’aimais aussi écouter les savants des Indes, et je ne manquais jamais d’aller saluer le roi ni de m’entretenir avec les gouverneurs qui l’entouraient. Ils me posaient mille questions sur mon pays, et moi, de mon côté, je leur demandais tout ce que je voulais apprendre du leur.

Le roi possède une île qu’on appelle Cassel, où l’on entend, dit-on, un bruit de tambours toutes les nuits. Je voulus voir cette merveille de mes yeux. Pendant ce voyage, je vis des poissons longs de cent coudées qui font plus de peur que de mal, car ils sont si craintifs qu’il suffit de frapper sur une planche pour les mettre en fuite. J’en vis d’autres, pas plus longs que le bras, dont la tête ressemblait à celle d’un hibou.

À mon retour, j’étais un jour sur le port quand un navire vint jeter l’ancre. On déchargeait les marchandises et les marchands les faisaient porter dans leurs entrepôts. En regardant les ballots et les noms écrits dessus, je vis le mien. Je les examinai de près : c’étaient bien ceux que j’avais chargés à Bassora. Et je reconnus le capitaine. Comme il me croyait mort, je l’abordai et lui demandai à qui appartenaient ces ballots.

Sur un quai ensoleillé, le marchand pose la main sur des ballots cordés et des étoffes pliées, l’air stupéfait, devant des boutres et des porteurs au travail.

— J’avais à mon bord un marchand de Bagdad qui s’appelait Sinbad, me répondit-il. Un jour, nous sommes passés près de ce qui nous semblait une île, et il y est descendu avec plusieurs passagers. Ce n’était pas une île, mais une énorme baleine endormie à fleur d’eau. Le feu qu’on avait allumé sur son dos l’a réveillée, elle s’est enfoncée dans la mer, et la plupart de ceux qui étaient dessus ont péri. Le pauvre Sinbad était du nombre. Ces ballots étaient à lui. Je les vends pour son compte, en attendant de rencontrer quelqu’un de sa famille à qui remettre l’argent.

— Capitaine, lui dis-je, ce Sinbad que vous croyez mort, c’est moi. Ces ballots sont mon bien et ma marchandise.

— Grand Dieu ! s’écria-t-il. À qui se fier aujourd’hui ? Sinbad a péri avec cette baleine, aussi vrai que je suis devant vous : bien peu de ceux qui s’y trouvaient avec lui en sont revenus. Vous avez l’air d’un homme de bien, et vous osez mentir ainsi pour prendre un bien qui n’est pas le vôtre !

— Un peu de patience, repris-je, et faites-moi la grâce de m’écouter.

— Eh bien, parlez, dit-il. Je vous écoute.

Alors je lui racontai comment j’avais échappé à la mer, comment j’avais rencontré les palefreniers du roi Mihrage et comment ils m’avaient conduit à sa cour. Il commençait à hésiter lorsque des hommes de son équipage arrivèrent, me reconnurent et me firent fête. Le capitaine finit par me reconnaître à son tour, et il me serra dans ses bras.

Un capitaine à barbe grise, en robe bleue, serre le marchand dans ses bras sur le pont d’un boutre, entouré de marchands qui applaudissent au soleil couchant.

— Dieu soit loué, me dit-il, vous voilà sauvé d’un si grand danger. Je ne peux pas vous dire la joie que j’en ressens. Voici votre bien, prenez-le, il est à vous, faites-en ce qu’il vous plaira.

Je le remerciai et je voulus lui offrir quelques marchandises pour reconnaître sa droiture, mais il les refusa.

Je choisis alors ce que mes ballots avaient de plus précieux et j’en fis présent au roi Mihrage. Comme il savait mon malheur, il me demanda où j’avais trouvé des choses si rares, et je lui racontai par quel hasard je venais de les retrouver. Il se réjouit avec moi, accepta mon cadeau et m’en fit de bien plus beaux. Puis j’échangeai ce qui me restait contre des marchandises du pays : du bois d’aloès, du santal, du camphre, de la muscade, des clous de girofle, du poivre et du gingembre. Je pris ensuite congé de lui et je m’embarquai sur le même navire. On passa par plusieurs îles et l’on aborda enfin à Bassora. De là je gagnai Bagdad, où j’arrivai avec cent mille pièces d’or.

Ma famille me reçut, et je la revis avec toute la joie que peut donner une affection vraie. J’achetai de belles terres, je fis bâtir une grande maison, et je m’installai, décidé à oublier les maux que j’avais soufferts et à profiter des plaisirs de la vie.

Quand Sinbad se tut, il fit reprendre aux musiciens la musique que son récit avait interrompue. On resta à boire et à manger jusqu’au soir. Puis, au moment de se séparer, Sinbad se fit apporter une bourse de cent pièces d’or et la donna au porteur.

— Prenez, Hindbad, lui dit-il. Rentrez chez vous, et revenez demain.

Hindbad s’en alla tout confus de l’honneur et du présent qu’il venait de recevoir. Chez lui, sa femme et ses enfants écoutèrent son histoire avec bonheur, et ils remercièrent Dieu du bien que Sinbad leur faisait.

Le lendemain, Hindbad mit ses plus beaux habits et retourna chez le voyageur généreux, qui le reçut avec le sourire et lui fit mille amitiés. Quand tous les invités furent arrivés, on servit, et l’on resta longtemps à table.

Adapté par Talerie, Source : Les Mille et Une Nuits (s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)

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