
Le briquet
10 min de lecture8–14 ans
Un soldat rencontre une vieille femme qui l'envoie chercher des trésors au cœur d'un arbre creux gardé par des chiens aux yeux merveilleux, en échange d'un vieux briquet qu'il doit lui rapporter. Enrichi par ce briquet magique qui invoque les trois chiens à son service, le soldat gagne le cœur de la princesse enfermée, mais se retrouve en prison, d'où il s'échappe grâce aux créatures fantastiques qui le sauvent du gibet.
Un soldat marchait sur la grand-route : une, deux ! une, deux ! Il avait son sac sur le dos et son sabre au côté, car il revenait de la guerre et rentrait chez lui. En chemin, il croisa une vieille femme qui semblait tout droit sortie d'un conte, tant elle était laide, avec sa lèvre du bas qui lui pendait presque jusqu'à la poitrine.
« Bonsoir, soldat, dit-elle. Quel beau sabre, quel grand sac ! Te voilà un vrai soldat, et je vais te donner tout l'argent que tu voudras.
— Merci bien, brave femme », répondit-il.
Elle lui montra un grand arbre tout proche, creux de haut en bas. « Grimpe jusqu'à la cime, tu trouveras un trou. Laisse-toi glisser jusqu'au fond. Je t'attacherai une corde autour du corps, pour te remonter quand tu m'appelleras.
— Et que ferai-je là-dedans ?
— Tu chercheras de l'argent, dit-elle. Tu descendras dans une grande salle éclairée par trois cents lampes. Il y a trois portes, avec les clefs dans les serrures. Dans la première pièce, un chien monte la garde sur un coffre : ses yeux sont grands comme des tasses à thé, mais ne t'en inquiète pas. Je te donnerai mon tablier bleu ; pose le chien dessus, et prends dans le coffre tout le cuivre que tu veux. Dans la deuxième pièce, un autre chien garde un coffre d'argent, avec des yeux grands comme des roues de moulin : fais de même, et prends autant d'argent qu'il te plaira. Et dans la troisième pièce, tu trouveras de l'or à profusion — mais le chien qui le garde a des yeux gros comme des tours. Ne crains rien pourtant : pose-le sur mon tablier, il ne te fera aucun mal. Rapporte-moi seulement, en échange, un vieux briquet que ma grand-mère a oublié là-dedans.
— Cela me convient », dit le soldat.
On lui passa la corde, on lui remit le tablier bleu, et il se laissa glisser dans l'arbre. Tout était comme la vieille femme l'avait dit : la grande salle, les trois cents lampes, les trois portes.
Dans la première pièce, le chien aux yeux grands comme des tasses à thé le regardait fixement. « Tu es un bon garçon », lui dit le soldat en le posant doucement sur le tablier ; puis il remplit ses poches de pièces de cuivre.
Dans la deuxième pièce, le chien aux yeux grands comme des roues de moulin le fixait sans bouger. « Ne me regarde pas ainsi, tu vas t'abîmer les yeux », dit le soldat en le déplaçant. Voyant tant d'argent, il jeta son cuivre et remplit ses poches et son sac de pièces d'argent.
Dans la troisième pièce enfin, le chien avait des yeux vraiment aussi grands que des tours, qui tournaient dans sa tête comme des roues. « Bonsoir », dit poliment le soldat, un peu impressionné tout de même. Il le posa sur le tablier et ouvrit le coffre : il était plein d'or, tant d'or qu'on aurait pu acheter la ville entière ! Le soldat jeta son argent, remplit tout ce qu'il avait — poches, sac, casquette et bottes — d'or, referma les portes, et cria qu'on le remonte.
« As-tu le briquet ? demanda la vieille femme.
— Ah, j'allais l'oublier ! » Il retourna le chercher, puis on le hissa hors de l'arbre, chargé d'or de la tête aux pieds.
« Que veux-tu faire de ce briquet ? demanda-t-il.
— Cela ne te regarde pas, dit-elle. Tu as ton or, donne-moi seulement ce que je t'ai demandé.
— Dis-moi au moins pourquoi, ou je me fâche », insista le soldat.
Elle refusa encore. Alors le soldat, qui n'aimait pas les mystères, garda simplement le briquet pour lui. Il noua tout son or dans le tablier bleu, glissa le briquet dans sa poche, et laissa la vieille femme près de l'arbre creux ; quand il se retourna, elle avait disparu. Puis il s'en alla droit vers la ville.
C'était une belle ville. Il logea dans la meilleure auberge, s'acheta de beaux habits, et devint bientôt un grand seigneur que tout le monde saluait bien bas. On lui parla du roi, et de sa fille, la princesse, si belle qu'on n'en disait que du bien — mais qu'on ne voyait jamais, car elle vivait enfermée dans un château de cuivre entouré de hautes murailles. On avait prédit qu'elle épouserait un simple soldat, et le roi ne voulait pas en entendre parler.
« J'aimerais bien la voir », se disait le soldat. Mais comment faire ?
Il menait joyeuse vie, allait au théâtre, donnait aux pauvres — car il savait ce que c'est que de n'avoir rien. Mais l'or ne dure pas toujours quand on ne le compte pas, et un jour il ne lui resta que deux sous. Il dut quitter ses belles chambres pour un petit galetas sous les toits, où plus aucun ami ne venait le voir : il y avait trop d'escaliers.
Un soir, dans le noir, n'ayant même pas de quoi acheter une chandelle, il se souvint du bout de bougie resté dans le vieux briquet. Il en frappa le silex — et la porte s'ouvrit d'un coup : le chien aux yeux grands comme des tasses à thé se tenait devant lui.
« Que commande mon maître ?
— Voilà qui est étonnant ! s'écria le soldat. Apporte-moi de l'argent ! » Le chien disparut, puis revint aussitôt avec un sac plein de pièces.
Le soldat comprit alors quel trésor était ce briquet : un coup, et le chien du cuivre paraissait ; deux coups, celui de l'argent ; trois coups, celui de l'or. Il redevint riche, reprit ses belles chambres, et tous ses amis d'autrefois le retrouvèrent avec grand plaisir.
Un jour, il pensa : « Comme c'est étrange, qu'on ne puisse jamais voir cette princesse. À quoi bon être si belle, si l'on doit rester enfermée ? » Il frappa une fois le briquet, et le chien parut.
« Il est tard, je sais, dit le soldat, mais j'aimerais tant voir la princesse, ne fût-ce qu'un instant. »
Le chien s'en fut, et revint bientôt portant la princesse endormie sur son dos. Elle était si belle que le soldat ne put s'empêcher de l'embrasser doucement sur la joue, car il était soldat jusqu'au bout des ongles. Puis le chien la reporta chez elle.
Le lendemain matin, la princesse raconta à ses parents l'étrange rêve qu'elle avait fait : un chien, et un soldat qui l'embrassait. « En voilà une histoire », dit la reine, un peu inquiète tout de même. La nuit suivante, elle fit veiller une vieille dame d'honneur au chevet de sa fille.
Le chien revint chercher la princesse comme la veille, et la vieille dame, chaussée de bonnes bottes, courut derrière lui de toutes ses forces. Le voyant entrer dans une maison, elle traça une croix de craie sur la porte, pour la reconnaître, et rentra se coucher. Mais quand le chien revint plus tard avec la princesse et vit cette croix, il comprit la ruse : il prit à son tour un morceau de craie et marqua toutes les portes de la ville. Ainsi, le lendemain, quand le roi, la reine et la dame d'honneur partirent à la recherche du soldat, ils trouvèrent des croix sur chaque porte, et durent renoncer.
Mais la reine était fine et avisée. Elle cousit une petite poche de soie, la remplit de grains de sarrasin, l'attacha au dos de la princesse avec un petit trou pour laisser couler le grain, tout le long du chemin.
La nuit venue, le chien vint encore, et la princesse s'en alla sur son dos sans s'apercevoir de rien, laissant derrière elle une fine traînée de grain, jusqu'à la fenêtre du soldat. Au matin, le roi et la reine n'eurent qu'à suivre les grains pour découvrir où leur fille avait passé la nuit. On saisit le soldat, et on l'enferma en prison.
Il faisait sombre et triste, dans ce cachot. Et l'on vint lui dire : « Demain, tu seras pendu. » Ce n'était guère réjouissant — et pour comble, il avait laissé son briquet à l'auberge.
Le lendemain, par les barreaux de sa petite fenêtre, il vit la foule se presser hors de la ville pour assister à son supplice. Les tambours battaient, les soldats défilaient. Parmi la foule courait un jeune apprenti cordonnier, si pressé qu'une de ses pantoufles s'envola et vint frapper le mur juste sous la fenêtre du soldat.
« Hé, l'ami ! lui cria le soldat. Pas besoin de tant te presser, rien ne se fera sans moi. Mais si tu cours jusqu'à mon auberge me chercher mon briquet, je te donnerai quatre sous. »
L'apprenti, ravi de l'aubaine, fila comme une flèche, et rapporta le briquet juste à temps.
Hors de la ville, on avait dressé une grande potence, entourée de soldats et d'une foule immense. Le roi et la reine siégeaient sur un trône magnifique, face au juge et à tout son conseil. Le soldat, déjà en haut de l'échelle, demanda la faveur — accordée d'usage aux condamnés — de fumer une dernière pipe.
Le roi ne put la lui refuser. Le soldat sortit son briquet, et frappa : un, deux, trois. Aussitôt les trois chiens surgirent devant lui — celui aux yeux comme des tasses à thé, celui aux yeux comme des roues de moulin, et celui dont chaque œil était grand comme une tour.
« Venez à mon secours, ne me laissez pas pendre ! » s'écria le soldat.
Les trois grands chiens bondirent alors, les yeux flamboyants et la voix pareille au tonnerre, et le juge et tous les conseillers s'enfuirent à toutes jambes. Le roi voulut protester, mais le plus grand des chiens le fixa de ses yeux grands comme des tours, et le roi et la reine s'enfuirent de la ville aussi vite qu'ils le purent, pour ne jamais revenir. Les gardes, effrayés, n'osèrent plus bouger, et le peuple, comprenant que le ciel avait choisi, se mit à crier :
« Petit soldat, sois notre roi, et épouse la belle princesse ! »
On fit monter le soldat dans le carrosse royal, et les trois chiens dansaient devant lui en criant « Hourra ! ». La princesse sortit de son château de cuivre et devint reine — ce qui, en vérité, ne lui déplut pas du tout. Les noces durèrent huit jours, et les trois chiens y furent conviés d'honneur : à table, ils ouvraient de grands yeux émerveillés, ravis eux aussi de voir tant de belles choses.