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Talerie
Le BriquetVersion originale

Le Briquet

Hans Christian Andersen

16 min de lecture8–14 ans

Un soldat revient de la guerre et rencontre une sorcière qui lui propose de descendre dans un arbre creux pour remplir ses poches d'or en échange d'un vieux briquet oublié. Après avoir tué la sorcière, qui refusait de lui dire ce qu'elle comptait faire du briquet, le soldat devenu riche dépense toute sa fortune et découvre que le briquet magique fait apparaître trois chiens extraordinaires chargés de réaliser tous ses désirs.

Version douceVersion originale

Un soldat marchait sur la grand-route : une, deux ! une, deux ! Il avait son sac sur le dos et son sabre au côté, car il revenait de la guerre et rentrait chez lui. En chemin, il croisa une vieille sorcière. Elle était bien laide, et sa lèvre du bas lui pendait jusqu'à la poitrine.

« Bonsoir, soldat ! dit-elle. Quel beau sabre tu as, et quel grand sac ! Tu m'as tout l'air d'un vrai soldat. Aussi je vais te donner autant d'argent que tu voudras.

— Merci bien, vieille sorcière, répondit le soldat.

— Vois-tu ce grand arbre, là-bas ? reprit la sorcière en désignant un arbre tout proche. Il est entièrement creux. Grimpe jusqu'à sa cime, tu apercevras un trou ; laisse-toi glisser par ce trou jusqu'au fond de l'arbre. Je vais t'attacher une corde autour du corps, pour te hisser quand tu m'appelleras.

— Et que ferai-je là-dedans ? demanda le soldat.

— Tu chercheras de l'argent, dit la sorcière. Une fois au fond de l'arbre, tu te trouveras dans une grande salle bien éclairée, car il y brûle plus de trois cents lampes. Tu verras trois portes ; tu pourras les ouvrir, les clefs sont dans les serrures. Dans la première chambre, tu trouveras, au milieu du plancher, un grand coffre, avec un chien assis dessus. Les yeux de ce chien sont grands comme des tasses à thé, mais n'y prête pas attention. Je te donnerai mon tablier à carreaux bleus, tu l'étendras sur le sol ; va bravement, prends le chien, pose-le sur mon tablier, ouvre le coffre et prends autant de sous que tu voudras. Ils sont tous de cuivre. Si tu préfères l'argent, entre dans la deuxième chambre. Là est assis un chien dont les yeux sont grands comme des roues de moulin ; n'y prête pas attention, pose-le sur mon tablier et prends de l'argent à ta guise. Et si c'est de l'or que tu préfères, tu en auras aussi autant que tu pourras en porter, en entrant dans la troisième chambre. Mais le chien qui garde ce coffre-là a deux yeux, chacun aussi grand qu'une tour. Crois-moi, c'est un méchant chien ! N'aie pourtant pas peur : pose-le seulement sur mon tablier, il ne te fera aucun mal, et prends dans le coffre autant d'or que tu voudras.

— Voilà qui me convient, dit le soldat. Mais que dois-je te donner en retour, vieille sorcière ? Tu veux ta part, je suppose.

— Non, je ne veux pas un seul sou, dit la sorcière. Tu me rapporteras seulement un vieux briquet que ma grand-mère a oublié là-dedans, la dernière fois qu'elle y est descendue.

— Eh bien, passe-moi la corde autour du corps, dit le soldat.

— La voici, dit la sorcière, et voici aussi mon tablier à carreaux bleus. »

Le soldat grimpa sur l'arbre, se laissa glisser par le trou, et se retrouva, comme l'avait dit la sorcière, au fond de la grande salle où brûlaient les centaines de lampes.

Il ouvrit la première porte. Ouf ! Le chien était bien là, assis, et il fixait sur lui ses yeux grands comme des tasses à thé.

« Tu es un beau garçon ! » dit le soldat en le saisissant. Il le posa sur le tablier de la sorcière, prit autant de sous de cuivre que ses poches pouvaient en contenir, referma le coffre, remit le chien dessus et passa dans l'autre chambre.

Eh oui, le chien était là, celui qui avait les yeux grands comme des roues de moulin. « Tu ferais mieux de ne pas me regarder si fixement, dit le soldat, tu pourrais te faire mal aux yeux. » Puis il le posa sur le tablier de la sorcière. Mais quand il vit tout l'argent que renfermait le coffre, il jeta tous ses sous de cuivre et bourra d'argent ses poches et son sac.

Puis il entra dans la troisième chambre. Oh ! quelle horreur ! Le chien avait bel et bien deux yeux, grands chacun comme une tour, et ils tournaient dans sa tête comme des roues.

« Bonsoir ! » dit le soldat en portant la main à sa casquette, car de sa vie il n'avait vu pareil chien. Mais après l'avoir un peu observé, il se dit : « Cela suffit ! » Il le descendit à terre et ouvrit le coffre. Grand Dieu, que d'or il y avait ! De quoi acheter la ville entière, tous les cochons en sucre des pâtissières, tous les soldats de plomb, tous les fouets et tous les chevaux à bascule du monde ! Oui, c'était là de l'or ! Le soldat jeta tout l'argent dont il avait rempli ses poches et son sac, et le remplaça par de l'or. Il en chargea tant ses poches, son sac, sa casquette et ses bottes qu'il pouvait à peine marcher. Comme il était riche à présent ! Il remit le chien sur le coffre, referma la porte et cria par le trou de l'arbre :

« Maintenant, hisse-moi, vieille sorcière !

— As-tu bien le briquet ? demanda-t-elle.

— Tonnerre ! dit le soldat, je l'avais complètement oublié ! » Et il retourna le chercher. La sorcière le hissa, et il se retrouva sur la grand-route, les poches, le sac, les bottes et la casquette pleins d'or.

« Que veux-tu faire de ce briquet ? demanda le soldat.

— Cela ne te regarde pas, dit la sorcière. Tu as eu ton argent ; donne-moi seulement le briquet.

— Pas tant de manières ! dit le soldat. Dis-moi tout de suite ce que tu veux en faire, ou je tire mon sabre et je te coupe la tête !

— Non ! » répondit la sorcière.

Aussitôt le soldat lui trancha la tête. La voilà étendue par terre ! Lui, il noua tout son or dans le tablier, en fit un ballot qu'il chargea sur son dos, glissa le briquet dans sa poche et se rendit tout droit à la ville.

C'était une bien belle ville. Il entra dans la meilleure auberge, demanda les plus belles chambres et ses plats préférés, car il était riche, maintenant qu'il avait tant d'argent.

Le domestique qui devait cirer ses bottes trouva bien étonnant qu'un seigneur aussi riche eût de si vieilles bottes ridicules. Mais le soldat n'avait pas encore eu le temps d'en acheter d'autres ; dès le lendemain, il se procura de belles bottes et des habits élégants. Voilà le soldat devenu grand seigneur. On lui vanta tout ce que la ville avait de beau, on lui parla du roi et de sa fille, la charmante princesse.

« Comment faire pour la voir ? demanda le soldat.

— On ne peut pas la voir, lui répondit-on. Elle habite un grand château de cuivre, entouré de murailles et de tours. Nul autre que le roi n'a le droit d'entrer chez elle, car on a prédit qu'elle épouserait un jour un simple soldat, et le roi ne veut pas de cela !

— J'aimerais bien la voir, pourtant », pensa le soldat. Mais il n'avait aucun moyen d'obtenir cette permission.

En attendant, il menait joyeuse vie : il allait au théâtre, se promenait en voiture dans le jardin du roi et donnait beaucoup aux pauvres, ce qui était bien de sa part. Il savait par expérience combien il est dur de n'avoir pas le sou. À présent il était riche, il avait de beaux habits, et beaucoup d'amis qui répétaient tous qu'il était un homme charmant, un parfait cavalier. Cela plaisait au soldat. Mais comme il dépensait chaque jour sans jamais rien recevoir, il ne lui resta bientôt plus que deux sous. Il dut quitter les belles chambres qu'il occupait et se loger tout en haut, dans un petit galetas sous les toits. Là, il devait cirer lui-même ses bottes et les recoudre avec une grosse aiguille. Aucun de ses amis ne venait plus le voir : il y avait trop d'escaliers à monter.

Un soir bien sombre, il n'avait même pas de quoi s'acheter une chandelle. Il se rappela soudain qu'il restait un petit bout de bougie dans le briquet qu'il avait rapporté de l'arbre creux. Il sortit le briquet et le bout de chandelle ; mais à l'instant même où les étincelles jaillirent du caillou, la porte s'ouvrit d'un coup, et le chien aux yeux grands comme des tasses à thé, celui qu'il avait vu sous l'arbre, se dressa devant lui et dit :

« Que commande mon maître ?

— Qu'est-ce que cela ? s'écria le soldat. Voilà un drôle de briquet, si je peux ainsi obtenir tout ce que je veux ! Vite, apporte-moi de l'argent ! » dit-il au chien. Houp ! l'animal était parti. Houp ! le voilà de retour, tenant dans sa gueule un grand sac plein de sous.

Le soldat comprit alors quel précieux briquet il possédait. S'il frappait une fois, c'était le chien du coffre de cuivre qui paraissait ; deux fois, celui de l'argent ; trois fois, celui qui gardait l'or. Il redescendit dans ses belles chambres, remit ses beaux habits, et aussitôt tous ses amis le reconnurent et lui firent de nouveau grand cas.

Un jour, il se dit : « C'est tout de même étrange qu'on ne puisse jamais voir cette princesse. Tout le monde la dit si belle ; mais à quoi sert la beauté, si elle doit rester enfermée dans ce grand château de cuivre aux mille tours ? Ne pourrais-je vraiment pas la voir ? Où est donc mon briquet ? » Il fit feu, et houp ! voilà le chien aux yeux grands comme des tasses à thé, déjà devant lui.

« Il est bien tard, je sais, dit le soldat, mais j'aimerais tant voir la princesse, ne fût-ce qu'un instant. »

Le chien fut aussitôt dehors, et avant que le soldat eût eu le temps de se retourner, il était revenu avec la princesse. Elle était assise sur le dos du chien, endormie, si belle que chacun aurait deviné, à la voir, que c'était une vraie princesse. Le soldat ne put s'empêcher de l'embrasser, car il était soldat jusqu'au bout des ongles. Puis le chien repartit avec la princesse.

Le lendemain matin, tandis qu'elle prenait le thé avec le roi et la reine, la princesse raconta l'étrange rêve qu'elle avait fait la nuit : un chien et un soldat. Elle avait chevauché le chien, et le soldat l'avait embrassée.

« En voilà une jolie histoire ! » dit la reine.

Aussi, la nuit suivante, on fit veiller une des vieilles dames d'honneur au chevet de la princesse, pour voir si c'était vraiment un rêve, ou quelque chose d'autre.

Le soldat mourait d'envie de revoir la belle princesse ; le chien vint donc la nuit, la prit et courut aussi vite qu'il put. Mais la vieille dame d'honneur enfila une paire de bottes imperméables et courut aussi vite derrière lui. Lorsqu'elle les vit disparaître dans une grande maison, elle pensa : « Je sais maintenant où c'est », et avec un morceau de craie elle traça une grande croix sur la porte. Puis elle rentra se coucher. Peu après, le chien revint avec la princesse ; mais voyant la croix blanche sur la porte de la maison du soldat, il prit lui aussi un morceau de craie et traça des croix sur toutes les portes de la ville. C'était bien avisé, car ainsi la dame d'honneur ne pourrait plus retrouver la bonne porte, puisque toutes en portaient une.

De bon matin, le roi, la reine, la vieille dame d'honneur et tous les officiers s'en allèrent voir où la princesse était passée.

« C'est là ! dit le roi en apercevant la première porte marquée d'une croix.

— Non, c'est là, mon cher époux, répliqua la reine en voyant la deuxième porte marquée elle aussi.

— Mais en voilà une, et là encore une ! » dirent-ils tous : partout où ils regardaient, il y avait une croix sur les portes. Ils comprirent alors qu'il était inutile de chercher.

Mais la reine était une femme fort avisée, qui savait faire bien autre chose que se promener en carrosse. Elle prit ses grands ciseaux d'or, découpa un morceau de soie et cousit une jolie petite poche. Elle la remplit de fin gruau de sarrasin, l'attacha au dos de la princesse, puis y fit un petit trou, afin que les grains tombent tout le long du chemin que suivrait la princesse.

La nuit venue, le chien revint, prit la princesse sur son dos et l'emporta chez le soldat, qui l'aimait tant qu'il aurait bien voulu être prince pour pouvoir l'épouser.

Le chien ne remarqua nullement que le sarrasin s'égrenait tout le long du chemin, depuis le château jusqu'à la fenêtre du soldat, le long de la muraille qu'il escaladait avec la princesse. Au matin, le roi et la reine virent bien où leur fille était allée ; ils firent alors saisir le soldat et le jetèrent en prison.

Le voilà donc enfermé. Hou, qu'il faisait sombre et triste là-dedans ! Et l'on vint lui annoncer : « Demain, tu seras pendu. » La nouvelle n'avait rien de réjouissant, et le malheureux avait laissé son briquet à l'auberge. Le lendemain, il vit à travers les barreaux de sa petite fenêtre la foule qui se hâtait de sortir de la ville pour le voir pendre. Il entendait les tambours et voyait défiler les soldats. Tout le monde courait ; parmi eux, un apprenti cordonnier, avec son tablier de cuir et ses pantoufles, courait si vite qu'une de ses pantoufles lui échappa du pied et vint frapper justement le mur derrière lequel le soldat était assis à regarder par les barreaux.

« Hé, l'apprenti cordonnier ! Tu n'as pas besoin de tant te presser, lui cria le soldat. Rien ne se fera avant que je sois là ! Mais si tu veux courir jusqu'à l'auberge où j'ai logé me chercher mon briquet, je te donnerai quatre sous. Seulement, prends tes jambes à ton cou ! » L'apprenti, qui voulait bien gagner ces quatre sous, fila comme un trait, rapporta le briquet, le remit au soldat, et — vous allez voir ce qui arriva !

Hors de la ville, on avait dressé une grande potence, entourée de soldats et de plus de cent mille personnes. Le roi et la reine étaient assis sur un trône magnifique, face au juge et à tout le conseil.

Le soldat était déjà en haut de l'échelle, et l'on allait lui passer la corde au cou, quand il demanda la permission de formuler un dernier souhait. C'était l'usage, fit-il observer, d'accorder au condamné, avant qu'il subisse sa peine, l'exaucement d'un vœu innocent. Il avait grande envie de fumer une pipe : ce serait sa dernière pipe en ce monde.

Le roi ne put lui refuser cela. Le soldat prit donc son briquet et fit feu : un, deux, trois ! Et voici que les trois chiens surgirent d'un coup : celui aux yeux grands comme des tasses à thé, celui aux yeux grands comme des roues de moulin, et celui dont chaque œil était grand comme une tour.

« Venez à mon secours, qu'on ne me pende pas ! » s'écria le soldat.

Alors les chiens se jetèrent sur le juge et sur tout le conseil, saisissant l'un par les jambes, l'autre par le nez, et les lancèrent si haut dans les airs qu'en retombant ils se brisèrent en mille morceaux.

« Je ne veux pas… » commença le roi ; mais le plus gros des chiens le prit, lui et la reine, et les lança à la suite des autres. Les soldats prirent peur, et le peuple s'écria : « Petit soldat, tu seras notre roi, et tu épouseras la belle princesse ! »

On installa le soldat dans le carrosse du roi ; les trois chiens dansaient devant en criant « Hourra ! », les gamins sifflaient dans leurs doigts, et les soldats présentaient les armes. La princesse sortit du château de cuivre et devint reine, ce qui ne lui déplut pas du tout. La noce dura huit jours, et les trois chiens y furent invités : à table, ils ouvraient des yeux énormes.