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Un brave benêt porte une oie d’or éclatante sur un chemin, suivi d’une file comique de villageois collés les uns aux autres.

L’Oie d’or

Frères Grimm

8 min de lectureà partir de 5 ans

Raillé par tous, Simplet partage sa galette cuite sous la cendre avec un petit vieillard gris et reçoit une oie aux plumes d’or, à laquelle reste collé quiconque y touche. Le cortège accroché à ses talons fait rire la princesse qui ne riait jamais, et Simplet, après les épreuves du roi, l’épouse et hérite du royaume.


Il était une fois un homme qui avait trois fils. Le plus jeune s’appelait Simplet, car on le trouvait sot, et on ne cessait de le railler et de le rabaisser à la moindre occasion.

Un jour, l’aîné voulut partir dans la forêt couper du bois. Avant qu’il ne s’en aille, sa mère lui donna une belle galette aux œufs et une bouteille de vin, pour qu’il n’ait ni faim ni soif en chemin. Dans la forêt, il croisa un petit vieillard tout gris, qui le salua et lui demanda un morceau de sa galette et une gorgée de son vin, car il avait grand faim et grand soif.

— Si je te donne ma galette et mon vin, il ne m’en restera plus. Va donc ton chemin, répondit le fils, qui se croyait malin.

Il laissa le petit homme planté là et poursuivit sa route. Mais il n’avait pas donné trois coups de hache que la lame dévia et lui entama le bras, si bien qu’il dut rentrer chez lui se faire soigner. Cela, c’était bien la faute du petit homme gris.

Le deuxième fils partit à son tour, et sa mère lui donna, comme à l’aîné, une galette et une bouteille de vin. Il rencontra lui aussi le petit vieillard gris, qui lui fit la même demande, et lui aussi répondit qu’il n’avait rien à donner et poursuivit sa route sans lui. Le châtiment ne se fit pas attendre : à peine avait-il frappé quelques coups dans le tronc qu’il se blessa à la jambe, et l’on dut le porter jusqu’à la maison.

Alors Simplet dit à son père :

— Laisse-moi donc y aller à mon tour, et couper du bois.

— Tes frères s’y sont blessés, répondit le père. Laisse cela, tu n’y entends rien.

Mais Simplet insista tant et si bien que son père finit par céder.

— Va donc, dit-il. Tu apprendras peut-être à tes dépens.

Sa mère ne lui donna qu’une galette pétrie à l’eau et cuite sous la cendre, avec une bouteille de bière aigre. Dans la forêt, Simplet rencontra lui aussi le petit vieillard gris, qui le salua et lui dit :

— Donne-moi un morceau de ta galette et une gorgée de ta bouteille. J’ai grand faim et grand soif.

— Je n’ai qu’une galette cuite sous la cendre et de la bière aigre, répondit Simplet, mais si cela te convient, asseyons-nous ensemble et partageons.

Assis au pied d’un grand arbre, un jeune homme rompt sa galette en deux et tend une bouteille à un petit vieillard aux cheveux blancs, qui sourit.

Ils s’assirent donc, et quand Simplet sortit sa galette, c’était une belle galette aux œufs, et la bière aigre était devenue un bon vin. Ils mangèrent et burent de bon cœur, puis le petit homme lui dit :

— Puisque tu as bon cœur et que tu partages volontiers ce que tu as, je veux que la chance te sourie. Là-bas se trouve un vieil arbre : abats-le, et tu trouveras quelque chose dans ses racines.

Puis le petit vieillard prit congé.

Simplet s’en alla donc et coupa l’arbre. Une fois le tronc à terre, il découvrit dans les racines une oie dont les plumes étaient d’or pur. Il la souleva, la prit sous son bras et se rendit dans une auberge pour y passer la nuit.

Agenouillé près d’un vieil arbre abattu aux racines mises à nu, un jeune homme serre contre lui une oie qui brille comme de l’or, dans un bois bleuté.

L’aubergiste avait trois filles, qui virent l’oie et, curieuses de ce drôle d’oiseau, auraient bien voulu chacune une de ses plumes dorées. L’aînée se dit qu’une occasion se présenterait bien d’en arracher une, et dès que Simplet se fut absenté, elle saisit l’oie par l’aile. Mais ses doigts et sa main y restèrent collés. Peu après vint la seconde, qui ne pensait qu’à emporter, elle aussi, une plume d’or : à peine eut-elle touché sa sœur qu’elle resta collée à son tour. Enfin vint la troisième, dans la même intention.

Une jeune femme en bonnet, l’air effaré, a les mains prises dans l’aile d’une oie dorée posée sur une table, et derrière elle le jeune homme sort dans la nuit.

— Ne t’approche pas, pour l’amour du ciel, ne t’approche pas ! criaient les deux autres.

Mais elle ne comprenait pas pourquoi elle devait rester à l’écart, et se dit que si les deux autres étaient là, elle pouvait bien en être aussi. Elle s’élança, et dès qu’elle toucha sa sœur, elle y resta collée elle aussi. Ainsi les trois filles durent-elles passer la nuit auprès de l’oie.

Le lendemain matin, Simplet prit l’oie sous son bras et s’en alla, sans se soucier des trois filles qui y restaient attachées. Elles devaient courir derrière lui sans relâche, tantôt à droite, tantôt à gauche, selon ses pas. Au milieu d’un champ, ils croisèrent le curé, qui, voyant cet étrange cortège, s’écria :

— Honte à vous, vilaines filles ! Pourquoi courez-vous ainsi à travers les champs derrière ce jeune homme ? Est-ce bien convenable ?

Sur ces mots, il saisit la plus jeune par la main pour la ramener en arrière, mais dès qu’il la toucha, il resta collé lui aussi, et dut courir derrière avec les autres. Peu après arriva le sacristain, qui vit le curé filer à la suite de trois filles, et s’exclama, tout étonné :

— Eh, monsieur le curé, où courez-vous ainsi ? N’oubliez pas que nous avons un baptême aujourd’hui !

Il se précipita et le saisit par la manche, mais lui aussi resta collé. Comme ils trottaient ainsi tous les cinq à la file, deux paysans revenaient des champs avec leurs houes. Le curé les appela et les pria de venir le détacher, lui et le sacristain, mais dès qu’ils touchèrent le sacristain, ils restèrent collés eux aussi, et voilà que sept personnes, désormais, couraient derrière Simplet et son oie.

Il arriva ainsi dans une ville où régnait un roi. Ce roi avait une fille si grave que jamais personne n’avait pu la faire rire. Il avait donc décrété que quiconque parviendrait à la faire rire l’épouserait. Quand Simplet l’apprit, il se présenta devant la princesse avec son oie et son cortège, et quand elle vit ces sept personnes courir ainsi à la file l’une derrière l’autre, elle se mit à rire de tout son cœur, et ne pouvait plus s’arrêter.

Sur son trône, une princesse couronnée rit aux larmes devant un jeune homme qui porte une oie dorée, suivi d’une file de gens agrippés les uns aux autres.

Simplet réclama donc la princesse pour épouse, mais le roi n’aimait guère ce gendre, et chercha toutes sortes de prétextes. Il déclara qu’il faudrait d’abord lui amener un homme capable de boire toute une cave pleine de vin. Simplet pensa au petit homme gris, qui saurait bien l’aider, et retourna dans la forêt. À l’endroit où il avait abattu l’arbre, il trouva un homme assis, la mine désolée. Simplet lui demanda ce qui le chagrinait tant.

— J’ai une soif si terrible que rien ne peut l’étancher, répondit l’homme. L’eau froide ne me convient pas. J’ai bien vidé un tonneau de vin, mais ce n’est qu’une goutte d’eau dans la mer.

— Je peux t’aider, dit Simplet. Viens donc avec moi, tu pourras boire à ta soif.

Il le conduisit à la cave du roi, et l’homme se jeta sur les grands tonneaux, buvant tant et si bien qu’il en eut mal aux hanches, et avant la fin du jour, la cave entière était vide. Simplet réclama de nouveau sa promise, mais le roi, contrarié qu’un garçon que tous appelaient un simplet dût lui prendre sa fille, posa une nouvelle condition : il faudrait lui amener un homme capable de manger toute une montagne de pain. Simplet ne réfléchit pas longtemps et repartit dans la forêt. Au même endroit, il trouva un homme qui se serrait le ventre avec une courroie, la mine chagrine.

— J’ai mangé toute une fournée de pain, dit-il, mais à quoi cela sert-il quand on a une faim comme la mienne ? Mon ventre reste vide, et je dois me serrer ainsi pour ne pas mourir de faim.

Simplet, tout content, lui dit :

— Viens avec moi, tu pourras manger à ta faim.

Il le mena à la cour du roi, qui avait fait rassembler tout le blé du royaume et cuire une montagne de pain immense. L’homme de la forêt s’installa devant, se mit à manger, et en un seul jour, toute la montagne avait disparu. Simplet réclama sa promise pour la troisième fois, mais le roi chercha encore une échappatoire, et exigea un navire capable de voguer aussi bien sur terre que sur l’eau.

— Le jour où tu m’amèneras un tel navire, dit-il, tu auras ma fille pour femme.

Simplet retourna droit dans la forêt, où le petit vieillard gris l’attendait, celui-là même à qui il avait offert sa galette.

— J’ai bu et mangé pour toi, lui dit-il. Je vais aussi te donner ce navire. Tout cela, je le fais parce que tu as été bon pour moi.

Debout à la proue d’un navire aux voiles rapiécées, un jeune homme regarde vers un château au bout d’une rivière qui serpente entre les prés, au crépuscule.

Il lui donna donc le navire qui voguait sur terre comme sur l’eau, et quand le roi le vit, il ne put plus refuser sa fille. Les noces furent célébrées, et à la mort du roi, Simplet hérita du royaume et vécut longtemps, heureux, avec son épouse.

Adapté par Talerie, Source : Kinder- und Hausmärchen (s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)

Licence : Domaine public