Version originaleLa Petite Sirène
49 min de lecture8–14 ans
Au fond d'une mer si profonde que les clochers les plus hauts ne pourraient en atteindre le fond vit le peuple de la mer, notamment le roi avec ses six filles magnifiques, dont la plus jeune est la plus belle de toutes avec sa peau de pétale de rose et ses yeux bleus comme un lac profond. La plus jeune princesse, rêveuse et silencieuse, brûle d'impatience de connaître le monde des hommes et écoute avidement les histoires de ses sœurs qui, une fois à quinze ans, remontent à la surface pour découvrir les merveilles de la terre.
Bien loin dans la mer, l’eau est bleue comme les pétales du plus beau bleuet, et claire comme le verre le plus pur. Mais elle est si profonde qu’aucune ancre n’en atteint le fond : il faudrait empiler une multitude de clochers les uns sur les autres pour aller du fond jusqu’à la surface. C’est là, tout en bas, que vit le peuple de la mer.
N’allez pas croire qu’il n’y ait là que du sable blanc et nu. Non : il y pousse des arbres et des plantes des plus étranges, si souples de tige et de feuille que le moindre mouvement de l’eau les fait bouger comme s’ils étaient vivants. Tous les poissons, grands et petits, se faufilent entre les branches comme chez nous les oiseaux dans les arbres. À l’endroit le plus profond s’élève le château du roi de la mer : ses murs sont de corail, ses hautes fenêtres en ogive sont de l’ambre le plus limpide, et son toit est fait de coquillages qui s’ouvrent et se ferment selon le courant. C’est un spectacle magnifique, car dans chacun d’eux repose une perle éclatante dont la moindre ferait honneur à la couronne d’une reine.
Depuis bien des années, le roi de la mer était veuf, et sa vieille mère tenait sa maison. C’était une femme avisée, mais fière de sa noblesse : aussi portait-elle douze huîtres à sa queue, tandis que les autres grands personnages n’avaient droit qu’à six. Pour le reste, elle méritait bien des éloges, surtout parce qu’elle s’occupait tendrement de ses petites-filles, les six princesses de la mer. C’étaient six enfants ravissantes, mais la plus jeune était la plus belle de toutes : sa peau était fine et claire comme un pétale de rose, ses yeux bleus comme le lac le plus profond. Mais, comme ses sœurs, elle n’avait pas de pieds : son corps se terminait par une queue de poisson.
Toute la journée, elles jouaient dans le château, dans les grandes salles où des fleurs vivantes poussaient au long des murs. On ouvrait les larges fenêtres d’ambre, et les poissons entraient à la nage, comme chez nous les hirondelles quand on ouvre les volets ; mais eux nageaient jusqu’aux princesses, mangeaient dans leur main et se laissaient caresser. Devant le château s’étendait un grand jardin planté d’arbres d’un rouge de feu et d’un bleu sombre. Les fruits y brillaient comme de l’or, et les fleurs comme de petites flammes, remuant sans cesse leur tige et leurs feuilles. Le sol lui-même n’était qu’un sable très fin, mais bleu comme la flamme du soufre. Sur toute chose planait une lueur bleue singulière : on aurait cru se tenir tout en haut dans les airs, avec le ciel au-dessus et au-dessous de soi, plutôt qu’au fond de la mer. Les jours de calme, on pouvait entrevoir le soleil : il ressemblait à une fleur de pourpre dont le calice répandait toute la lumière.
Chacune des petites princesses avait dans le jardin son coin de terre, qu’elle bêchait et plantait à sa guise. L’une donnait à son parterre la forme d’une baleine, l’autre préférait le sien pareil à une petite sirène ; mais la plus jeune fit le sien tout rond, comme le soleil, et n’y planta que des fleurs rouges comme lui. C’était une enfant singulière, silencieuse et rêveuse. Quand ses sœurs paraient leur jardin des objets les plus curieux qu’elles tiraient des navires naufragés, elle, elle ne voulait rien d’autre que ses fleurs couleur de rose, semblables au soleil de là-haut, et une jolie statue de marbre. C’était un beau jeune garçon, taillé dans une pierre blanche et pure, tombé au fond de la mer lors d’un naufrage. Auprès de la statue, elle avait planté un saule pleureur couleur de rose ; il poussait magnifiquement, laissant retomber ses branches fraîches jusqu’au sable bleu, où l’ombre paraissait violette et bougeait comme les rameaux : on eût dit que la cime et les racines jouaient ensemble, comme pour se donner un baiser.
Rien ne lui faisait plus de plaisir que d’entendre parler du monde des hommes. Il fallait que la grand-mère lui racontât tout ce qu’elle savait des navires et des villes, des hommes et des bêtes. Ce qui l’émerveillait surtout, c’était que là-haut les fleurs eussent un parfum — car au fond de la mer elles n’en ont point — et que les forêts fussent vertes, et que les poissons qu’on voyait entre les arbres pussent chanter si fort et si joliment que c’en était un délice. C’étaient les petits oiseaux que la grand-mère appelait des poissons, car autrement elle ne se serait pas fait comprendre : ses petites-filles n’avaient jamais vu d’oiseau.
« Quand vous aurez quinze ans, disait la grand-mère, vous aurez la permission de monter à la surface de la mer, de vous asseoir au clair de lune sur les rochers et de regarder passer les grands navires. Vous verrez alors des forêts et des villes ! »
L’année qui venait, l’aînée des sœurs aurait quinze ans ; mais comme chacune avait un an de moins que l’autre, la plus jeune devait encore attendre cinq années entières avant de pouvoir monter du fond de la mer et voir ce qu’il en était chez nous. Chacune promettait de raconter aux autres ce qu’elle aurait vu et ce qu’elle aurait trouvé de plus beau le premier jour ; car la grand-mère ne leur en disait jamais assez, et il y avait tant de choses qu’elles brûlaient de savoir.
Aucune n’était plus impatiente que la plus jeune, justement celle qui avait le plus longtemps à attendre, et qui restait toujours silencieuse et pensive. Bien des nuits, elle se tenait près de la fenêtre ouverte, à regarder à travers l’eau d’un bleu sombre où les poissons battaient de leurs nageoires et de leur queue. Elle apercevait la lune et les étoiles ; toutes pâles, il est vrai, mais l’eau les faisait paraître bien plus grandes qu’à nos yeux. Et quand une ombre semblable à un nuage noir passait au-dessus d’elle, elle savait que c’était une baleine qui nageait, ou bien un navire chargé d’hommes ; ceux-là ne se doutaient certes pas qu’une gracieuse petite sirène, tout en bas, tendait ses mains blanches vers leur carène.
Le jour vint enfin où l’aînée eut quinze ans, et elle put monter à la surface.
À son retour, elle avait mille choses à raconter ; mais le plus beau, disait-elle, c’était de s’étendre au clair de lune sur un banc de sable, dans la mer tranquille, et de regarder la grande ville toute proche, où les lumières scintillaient comme cent étoiles, d’entendre la musique, le bruit et le mouvement des voitures et des hommes, de voir les nombreux clochers et d’écouter sonner les cloches.
Oh ! comme la plus jeune l’écoutait ! Le soir, quand elle se tenait à la fenêtre ouverte à regarder l’eau bleue, elle pensait à la grande ville, à son bruit et à son agitation, et il lui semblait entendre les cloches des églises sonner jusqu’à elle, tout en bas.
L’année suivante, la seconde sœur reçut la permission de monter et de nager où elle voudrait. Elle émergea au moment où le soleil se couchait, et ce spectacle, dit-elle, était le plus beau de tous. Le ciel entier ressemblait à de l’or, et la beauté des nuages, elle ne pouvait la décrire ! Rouges et violets, ils passaient au-dessus d’elle ; mais, plus rapide encore, comme un long voile blanc, une bande de cygnes sauvages volait vers le soleil, sur la mer. Elle nagea de ce côté, mais le soleil sombra, et la lueur rose s’éteignit sur l’eau et parmi les nuages.
L’année d’après vint le tour de la troisième sœur. C’était la plus hardie de toutes ; aussi remonta-t-elle un large fleuve qui se jetait dans la mer. Elle vit de belles collines vertes couvertes de vignes, des châteaux et des fermes qui apparaissaient au milieu de superbes forêts ; elle entendit chanter tous les oiseaux, et le soleil chauffait si fort qu’elle dut plonger plusieurs fois pour rafraîchir son visage brûlant. Dans une petite baie, elle rencontra une foule de petits enfants qui se baignaient tout nus en s’ébattant dans l’eau ; elle voulut jouer avec eux, mais ils s’enfuirent, effrayés, et une petite bête noire — un chien, mais elle n’avait jamais vu de chien — se mit à aboyer si terriblement qu’elle prit peur et regagna la pleine mer. Jamais pourtant elle ne put oublier les forêts magnifiques, les collines vertes et les gentils enfants qui savaient nager, quoiqu’ils n’eussent pas de queue de poisson.
La quatrième sœur, moins hardie, préféra rester au large, dans la mer sauvage, et c’était là, disait-elle, que c’était le plus beau. On voyait à des lieues à la ronde, et le ciel s’arrondissait au-dessus de l’eau comme une grande cloche de verre. Elle avait aperçu des navires, mais de très loin, pas plus grands que des mouettes ; les dauphins joyeux faisaient la culbute, et les baleines énormes lançaient de l’eau par leurs narines, comme des centaines de fontaines tout autour d’elle.
Puis vint le tour de la cinquième. Son anniversaire tombait en hiver ; aussi vit-elle ce que les autres n’avaient pas encore vu. La mer était toute verte, et partout flottaient de grandes montagnes de glace ; chacune, disait-elle, ressemblait à une perle, et pourtant elle était bien plus grande que les clochers que bâtissent les hommes. Elles prenaient les formes les plus étranges et brillaient comme des diamants. Elle s’était assise sur l’une des plus grandes, et tous les navires croisaient de loin, épouvantés, tandis qu’elle laissait le vent jouer dans sa longue chevelure. Mais vers le soir, le ciel se couvrit de nuages ; les éclairs brillèrent, le tonnerre gronda, et la mer noire souleva très haut les grands blocs de glace, qui étincelaient dans la lueur rouge des éclairs. Sur tous les navires on serra les voiles ; ce n’étaient partout que peur et frayeur. Mais elle, tranquillement assise sur sa montagne de glace flottante, regardait la foudre bleue tomber en zigzag dans la mer luisante.
La première fois qu’une des sœurs montait à la surface, elle s’enchantait de tout ce qu’elle voyait de nouveau et de beau. Mais, une fois grandes, quand elles pouvaient monter à leur gré, la chose leur devint indifférente : elles regrettaient leur demeure, et au bout d’un mois elles disaient que rien ne valait le fond de la mer, qu’on y était si bien chez soi.
Souvent, le soir, les cinq sœurs se prenaient par le bras et montaient ensemble à la surface. Elles avaient des voix ravissantes, plus belles qu’aucune voix humaine ; et lorsque approchait une tempête, quand elles pressentaient qu’un navire allait sombrer, elles nageaient devant lui et chantaient très doucement combien il faisait beau au fond de la mer, priant les marins de ne pas avoir peur de descendre. Mais ceux-ci ne comprenaient pas leurs paroles : ils croyaient que c’était la tempête, et jamais ils ne virent les merveilles d’en bas ; car lorsque le navire coulait, les hommes se noyaient et n’arrivaient que morts au château du roi de la mer.
Quand ses sœurs montaient ainsi, bras dessus bras dessous, à travers l’eau, la plus jeune restait seule à les suivre du regard, et il lui semblait qu’elle allait pleurer ; mais une sirène n’a point de larmes, et son cœur n’en souffre que davantage.
« Ah ! si j’avais quinze ans ! disait-elle. Je sais déjà combien j’aimerai le monde de là-haut et les hommes qui l’habitent. »
Enfin elle eut quinze ans.
« Te voilà grande, dit la grand-mère, la vieille reine douairière. Viens, laisse-moi te parer comme tes autres sœurs. » Et elle posa sur ses cheveux une couronne de lis blancs dont chaque pétale était une demi-perle ; puis elle fit accrocher huit grandes huîtres à la queue de la princesse, pour marquer son rang élevé.
« Comme cela me fait mal ! dit la petite sirène.
— Il faut souffrir un peu si l’on veut être belle », répondit la vieille.
Oh ! comme elle aurait voulu rejeter tout ce faste et déposer la lourde couronne ! Ses fleurs rouges du jardin lui allaient bien mieux ; mais elle n’osa rien changer.
« Adieu ! » dit-elle ; et, légère et transparente comme une bulle, elle s’éleva à travers l’eau.
Le soleil venait de se coucher quand sa tête sortit des flots ; mais les nuages brillaient encore comme des roses et de l’or, et au milieu de l’air rosé l’étoile du soir étincelait, claire et belle. L’air était doux et frais, la mer paisible. Un grand navire à trois mâts se tenait là ; une seule voile était hissée, car pas un souffle ne se levait, et dans les cordages, sur les vergues, les matelots étaient assis. On y jouait de la musique et l’on y chantait ; et quand vint la nuit, on alluma des centaines de lanternes de toutes les couleurs : on aurait cru voir flotter dans l’air les pavillons de toutes les nations. La petite sirène nagea jusqu’à la fenêtre de la grande chambre, et chaque fois que l’eau la soulevait, elle apercevait à travers les vitres claires une foule de gens richement vêtus. Mais le plus beau de tous, c’était le jeune prince aux grands yeux noirs ; il n’avait guère plus de seize ans, et c’était son anniversaire qu’on célébrait avec tant de faste.
Les matelots dansaient sur le pont, et lorsque le jeune prince s’avança, plus de cent fusées montèrent dans les airs, éclatantes comme le plein jour ; la petite sirène en eut si peur qu’elle plongea sous l’eau. Mais elle ressortit bientôt la tête, et alors ce fut comme si toutes les étoiles du ciel pleuvaient sur elle. Jamais elle n’avait vu pareil feu d’artifice. De grands soleils tournaient, de superbes poissons de feu s’élançaient dans l’air bleu, et tout se reflétait dans la mer claire et calme. Sur le navire même, il faisait si clair qu’on distinguait le moindre cordage, et à plus forte raison les hommes. Oh ! que le jeune prince était beau ! Il serrait la main à chacun, riait et souriait, tandis que la musique résonnait dans la nuit magnifique.
Il se faisait tard, mais la petite sirène ne pouvait détacher les yeux du navire et du beau prince. On éteignit les lanternes de couleur, plus aucune fusée ne monta, plus aucun coup de canon ne retentit ; mais, tout en bas dans la mer, quelque chose grondait sourdement. Elle, cependant, se balançait sur l’eau pour regarder encore dans la chambre. Puis le navire prit de la vitesse, on déploya une voile après l’autre, les vagues grossirent, de gros nuages montèrent, et au loin brillèrent des éclairs. Un mauvais temps se préparait ! Les matelots serrèrent de nouveau les voiles. Le grand navire filait, secoué, sur la mer déchaînée ; l’eau se dressait comme de grandes montagnes noires prêtes à rouler par-dessus les mâts, mais le navire plongeait entre les hautes vagues comme un cygne, puis se laissait de nouveau soulever sur ces murs d’eau. La petite sirène trouvait cela une bien joyeuse promenade ; les marins, eux, n’étaient pas de cet avis. Le navire craquait, gémissait, les grosses planches ployaient sous les chocs, la mer s’engouffrait dans la cale ; le mât se brisa par le milieu comme un roseau, et le navire pencha sur le côté tandis que l’eau y pénétrait. Alors la petite sirène comprit le danger, et elle dut prendre garde elle-même aux poutres et aux débris qui dérivaient sur l’eau.
Par instants il faisait si sombre qu’elle ne voyait plus rien ; puis un éclair jetait une clarté telle qu’elle reconnaissait tous ceux qui étaient à bord. Elle cherchait surtout le jeune prince, et elle le vit s’enfoncer dans la mer profonde au moment où le navire se disloquait. Un instant, elle en fut toute joyeuse : il descendait donc vers elle ! Mais elle se rappela aussitôt que les hommes ne peuvent vivre dans l’eau, et qu’il n’arriverait au château de son père que mort. Non, il ne devait pas mourir ! Alors elle nagea parmi les poutres et les planches qui flottaient, oubliant tout à fait qu’elles pouvaient l’écraser. Elle plongea profondément, remonta entre les vagues, et parvint enfin jusqu’au prince, qui n’avait presque plus la force de nager dans la mer en furie. Ses bras et ses jambes se lassaient, ses beaux yeux se fermaient : il serait mort si la petite sirène n’était venue. Elle lui soutint la tête au-dessus de l’eau et se laissa emporter avec lui au gré des vagues.
Au matin, le mauvais temps était passé ; du navire, il ne restait pas la moindre planche. Le soleil se leva, rouge et brillant, hors de la mer, et parut rendre un peu de vie aux joues du prince ; mais ses yeux restaient fermés. La sirène déposa un baiser sur son front haut et beau, et écarta ses cheveux mouillés ; il lui semblait qu’il ressemblait à la statue de marbre de son petit jardin. Elle l’embrassa encore et souhaita qu’il vécût.
Devant elle s’étendait enfin la terre ferme : de hautes montagnes bleues dont la neige blanche brillait sur les cimes, comme si des cygnes s’y reposaient. En bas, le long de la côte, il y avait de belles forêts vertes, et tout près, une église ou un couvent — elle ne savait pas au juste, mais c’était un grand bâtiment. Des citronniers et des orangers poussaient dans le jardin, et de hauts palmiers se dressaient devant le portail. La mer formait là une petite baie, calme mais très profonde, jusqu’à un rocher couvert de sable fin et blanc. C’est là qu’elle porta le beau prince, en prenant bien soin de lui tenir la tête haute, au chaud soleil.
Alors toutes les cloches du grand bâtiment blanc se mirent à sonner, et beaucoup de jeunes filles vinrent par le jardin. La petite sirène s’éloigna à la nage derrière quelques hautes pierres qui sortaient de l’eau, se couvrit les cheveux et la poitrine d’écume pour que nul ne vît son petit visage, et guetta qui viendrait auprès du pauvre prince.
Peu de temps après, une jeune fille passa près de lui ; elle parut d’abord tout effrayée, mais un instant seulement : elle courut chercher d’autres personnes, et la sirène vit le prince revenir à la vie et sourire à tous ceux qui l’entouraient. À elle, il ne sourit pas : il ne savait pas non plus que c’était elle qui l’avait sauvé. Elle en eut le cœur bien lourd, et quand on emmena le prince dans le grand bâtiment, elle plongea tristement et regagna le château de son père.
Elle avait toujours été silencieuse et rêveuse ; désormais elle le fut bien davantage. Ses sœurs lui demandèrent ce qu’elle avait vu là-haut pour la première fois ; mais elle ne raconta rien.
Bien des soirs et bien des matins, elle remonta à l’endroit où elle avait laissé le prince. Elle vit mûrir et cueillir les fruits du jardin, elle vit fondre la neige sur les hautes montagnes ; mais jamais elle n’aperçut le prince, et elle rentrait chaque fois plus triste. Sa seule consolation était de s’asseoir dans son petit jardin et d’entourer de ses bras la belle statue de marbre qui ressemblait au prince. Mais elle négligeait ses fleurs, qui poussaient comme dans une forêt sauvage par-dessus les allées, entrelaçant leurs longues tiges et leurs feuilles dans les branches des arbres, si bien qu’il y faisait tout sombre.
À la fin, elle ne put y tenir davantage et confia son secret à l’une de ses sœurs ; aussitôt les autres le surent, mais elles seules, et quelques autres sirènes qui ne le répétèrent qu’à leurs amies les plus proches. L’une d’elles savait qui était le prince : elle aussi avait vu la fête sur le navire, et elle put dire d’où il venait et où se trouvait son royaume.
« Viens, petite sœur ! » dirent les autres princesses ; et, enlacées, elles s’élevèrent en longue file hors de la mer, à l’endroit où elles savaient que s’élevait le château du prince.
Il était bâti d’une pierre jaune claire et brillante, avec de grands escaliers de marbre dont l’un descendait jusque dans la mer. Des coupoles dorées s’élevaient au-dessus du toit, et entre les colonnes qui entouraient tout l’édifice se dressaient des statues de marbre qui semblaient vivantes. À travers les vitres claires des hautes fenêtres, on voyait des salles magnifiques, tendues de rideaux et de tapis précieux, avec de grands tableaux aux murs : un vrai plaisir pour les yeux. Au milieu de la plus grande salle jaillissait une haute fontaine dont les jets montaient jusqu’à une coupole de verre, à travers laquelle le soleil éclairait l’eau et les belles plantes qui poussaient dans le grand bassin.
Maintenant elle savait où il demeurait, et elle y revint bien des soirs et bien des nuits, sur l’eau. Elle s’approchait de la côte plus près qu’aucune de ses sœurs n’aurait osé le faire ; elle remontait même le canal étroit jusque sous le beau balcon de marbre qui jetait une longue ombre sur l’eau. Là, elle contemplait le jeune prince, qui se croyait tout à fait seul dans le clair de lune.
Souvent, le soir, elle le vit passer sur son beau bateau, au son de la musique, sous les pavillons flottants ; elle épiait entre les roseaux verts, et quand le vent soulevait son long voile argenté et que quelqu’un l’apercevait, il croyait voir un cygne ouvrir ses ailes.
Bien des nuits, quand les pêcheurs étaient en mer avec leurs torches, elle les entendit dire tant de bien du jeune prince, et elle se réjouissait de lui avoir sauvé la vie lorsqu’il flottait à demi mort sur les vagues ; elle se rappelait comme sa tête avait reposé sur sa poitrine, et avec quelle tendresse elle l’avait embrassé. Mais lui n’en savait rien, et ne pouvait pas même rêver d’elle.
De plus en plus elle se mit à aimer les hommes ; de plus en plus elle désira pouvoir marcher parmi eux. Leur monde lui semblait bien plus vaste que le sien : ne pouvaient-ils pas voler par la mer sur des navires, monter sur les hautes montagnes par-dessus les nuages ? Et les terres qu’ils possédaient s’étendaient, avec leurs forêts et leurs champs, plus loin que ses regards ne pouvaient aller. Il y avait tant de choses qu’elle brûlait de savoir, et ses sœurs ne pouvaient répondre à tout. Alors elle interrogea la grand-mère, qui connaissait bien ce monde d’en haut, qu’elle appelait à juste titre les pays au-dessus de la mer.
« Si les hommes ne se noient pas, demanda la petite sirène, vivent-ils éternellement ? Ne meurent-ils pas comme nous, ici, au fond de la mer ?
— Si, répondit la vieille, ils meurent aussi, et leur vie est même plus courte que la nôtre. Nous, nous pouvons vivre trois cents ans ; mais lorsque nous cessons d’exister, nous ne devenons qu’écume sur l’eau, et nous n’avons pas même une tombe ici-bas, auprès de ceux que nous aimons. Nous n’avons pas d’âme immortelle ; jamais nous ne revivons ; nous sommes comme le roseau vert : une fois coupé, il ne reverdit plus. Les hommes, eux, ont une âme qui vit éternellement, qui vit encore quand le corps est redevenu poussière ; elle s’élève à travers l’air limpide, jusqu’aux étoiles brillantes. De même que nous montons du fond de l’eau pour voir les pays des hommes, ils montent, eux, vers des lieux magnifiques et inconnus que nous ne verrons jamais.
— Mais pourquoi n’avons-nous pas, nous aussi, une âme immortelle ? demanda tristement la petite sirène. Je donnerais volontiers les centaines d’années qui me restent pour n’être un seul jour un être humain, et espérer ensuite avoir ma part du monde céleste.
— Il ne faut pas penser à cela, dit la vieille. Nous sommes bien plus heureuses ici que les hommes là-haut.
— Ainsi, je mourrai et je flotterai comme écume sur la mer, sans plus entendre la musique des vagues, sans voir les belles fleurs ni le soleil rouge ! N’y a-t-il donc rien à faire pour gagner une âme immortelle ?
— Rien, dit la vieille. À moins qu’un homme ne t’aime au point que tu lui sois plus chère que son père et sa mère ; à moins qu’il ne s’attache à toi de toute sa pensée et de tout son amour, et qu’il ne fasse joindre par un prêtre sa main droite à la tienne, avec la promesse d’une fidélité ici-bas et pour l’éternité. Alors son âme passerait dans ton corps, et tu aurais toi aussi ta part du bonheur des hommes : il te donnerait une âme, tout en gardant la sienne. Mais cela ne pourra jamais arriver ! Ce qui est beau ici, dans la mer, ta queue de poisson, on la trouve hideuse là-haut, sur la terre. Les pauvres gens ne s’y connaissent pas : là-bas, pour être beau, il faut posséder deux affreux supports qu’ils appellent des jambes ! »
La petite sirène soupira et regarda tristement sa queue de poisson.
« Soyons gaies ! dit la vieille. Sautons et dansons pendant les trois cents ans que nous avons à vivre : c’est vraiment bien assez long, et l’on se reposera d’autant mieux ensuite. Ce soir, il y a bal à la cour ! »
C’était une splendeur qu’on ne voit jamais sur la terre. Les murs et le plafond de la grande salle de danse étaient d’un verre épais mais transparent. Plusieurs centaines de coquillages énormes, roses ou vert d’herbe, s’alignaient de chaque côté, chacun rempli d’un feu bleu qui éclairait toute la salle et brillait à travers les parois, si bien que la mer, au-dehors, en était illuminée : on voyait alors les poissons innombrables, grands et petits, nager contre les murs de verre, les uns aux écailles pourpres, les autres brillant comme de l’or et de l’argent. Au milieu de la salle coulait une large rivière, sur laquelle dansaient les tritons et les sirènes, au son de leurs propres voix, si belles qu’aucun homme sur la terre n’en a de pareilles. La petite sirène chanta mieux que toutes les autres, et toute la cour l’applaudit des mains et de la queue ; un instant, elle sentit la joie dans son cœur, car elle savait qu’elle avait la plus belle voix de la terre et de la mer. Mais bientôt elle repensa au monde de là-haut ; elle ne pouvait oublier le beau prince, ni son chagrin de n’avoir pas, comme lui, une âme immortelle. Alors elle sortit doucement du château, et tandis qu’au-dedans tout n’était que chant et gaieté, elle s’assit, triste, dans son petit jardin. Là, elle entendit le son du cor traverser l’eau, et elle pensa : « Le voilà qui passe là-haut, celui à qui tient toute ma pensée, celui entre les mains de qui je voudrais remettre le bonheur de ma vie. Je risquerai tout pour le conquérir, lui et une âme immortelle. Pendant que mes sœurs dansent au château de mon père, je vais aller trouver la sorcière de la mer, elle qui m’a toujours fait tant peur ; elle pourra peut-être me conseiller et m’aider. »
Et la petite sirène sortit de son jardin, vers les tourbillons mugissants derrière lesquels habitait la sorcière. Jamais elle n’avait suivi ce chemin. Il n’y poussait ni fleurs ni herbes marines : ce n’était qu’un fond de sable gris et nu jusqu’aux tourbillons, où l’eau tournait comme des roues de moulin et entraînait dans les profondeurs tout ce qu’elle saisissait. Il fallut passer au milieu de ces gouffres broyeurs pour atteindre le domaine de la sorcière ; et là, sur une longue distance, il n’y avait d’autre chemin qu’une vase chaude et bouillonnante que la sorcière appelait sa tourbière. Derrière s’élevait sa maison, au milieu d’une forêt étrange. Tous les arbres et tous les buissons étaient des polypes, moitié bêtes, moitié plantes ; on eût dit des serpents à cent têtes sortis de terre. Toutes les branches étaient de longs bras gluants aux doigts semblables à des vers souples, qui remuaient d’un bout à l’autre. Tout ce qu’ils pouvaient saisir dans la mer, ils l’enlaçaient et ne le lâchaient plus jamais.
La petite sirène s’arrêta, épouvantée ; son cœur battait de frayeur, et elle faillit rebrousser chemin. Mais elle pensa au prince et à l’âme des hommes, et elle reprit courage. Elle attacha bien serré autour de sa tête ses longs cheveux flottants, pour que les polypes ne pussent l’y saisir, croisa ses mains sur sa poitrine, et fila comme un poisson à travers ces créatures hideuses qui tendaient derrière elle leurs bras et leurs doigts souples. Elle vit que chacune tenait, de ses centaines de petits bras, quelque chose qu’elle avait attrapé : des hommes noyés qui avaient sombré tout au fond, et dont les blancs squelettes sortaient des bras des polypes ; des gouvernails, des caisses, des ossements d’animaux terrestres, et même une petite sirène qu’ils avaient prise et étouffée — ce fut pour elle le plus terrible.
Puis elle arriva à une grande clairière marécageuse, où de grosses couleuvres d’eau se roulaient en montrant leur vilain ventre jaunâtre. Au milieu de cet endroit se dressait une maison bâtie avec les os blancs d’hommes naufragés : c’est là qu’était assise la sorcière, laissant un crapaud manger dans sa bouche comme les hommes donnent du sucre à un petit canari. Les affreuses couleuvres, elle les appelait ses petits poussins et se plaisait à les faire se rouler sur sa large poitrine spongieuse.
« Je sais bien ce que tu veux ! dit la sorcière. C’est une sottise de ta part, mais tu auras ce que tu désires, car cela te conduira au malheur, ma belle princesse. Tu voudrais te débarrasser de ta queue de poisson et avoir à la place deux supports pour marcher, comme les hommes, afin que le jeune prince s’éprenne de toi, et que tu obtiennes son amour et une âme immortelle. »
Là-dessus, la sorcière éclata d’un rire si fort et si répugnant que le crapaud et les couleuvres tombèrent à terre et se roulèrent dans la boue.
« Tu arrives juste à temps, reprit-elle. Demain, au lever du soleil, je n’aurais plus pu t’aider avant qu’une année ne soit écoulée. Je vais te préparer un breuvage ; tu l’emporteras à terre avant le lever du jour, tu t’assiéras sur la rive et tu le boiras. Alors ta queue disparaîtra et se rétractera en ce que les hommes appellent de jolies jambes. Mais cela fera mal : ce sera comme si une épée tranchante te traversait le corps. Tous ceux qui te verront diront que tu es la plus belle enfant humaine qu’ils aient jamais vue. Tu garderas ta démarche légère, aucune danseuse ne se mouvra avec autant de grâce ; mais chaque pas que tu feras te fera souffrir comme si tu marchais sur des couteaux aiguisés, à faire couler ton sang. Si tu veux endurer tout cela, je t’aiderai.
— Oui, dit la petite sirène d’une voix tremblante, en pensant au prince et à l’âme immortelle.
— Mais souviens-toi, continua la sorcière : une fois que tu auras pris forme humaine, tu ne pourras plus jamais redevenir sirène ! Jamais tu ne pourras redescendre à travers l’eau vers tes sœurs et le château de ton père. Et si tu ne gagnes pas l’amour du prince, s’il n’oublie pas pour toi son père et sa mère, s’il ne s’attache pas à toi de tout son cœur et de toute son âme, et ne fait pas joindre vos mains par un prêtre pour vous unir comme mari et femme, alors tu n’auras jamais d’âme immortelle. Le matin même où il en épousera une autre, ton cœur se brisera, et tu deviendras écume sur l’eau.
— Je le veux, dit la petite sirène, pâle comme la mort.
— Mais il faudra aussi me payer, dit la sorcière, et ce n’est pas peu de chose que je demande. Tu as la plus belle voix de tout le fond de la mer, et tu comptes bien en charmer le prince ; eh bien, cette voix, il faut me la donner. Je veux ce que tu as de meilleur, en échange de mon précieux breuvage. C’est mon propre sang que je dois y verser pour le rendre tranchant comme une épée à double fil.
— Mais si tu prends ma voix, demanda la petite sirène, que me restera-t-il ?
— Ta jolie figure, répondit la sorcière, ta démarche légère et tes yeux qui parlent : voilà de quoi séduire un cœur d’homme. Allons ! aurais-tu perdu courage ? Tire ta petite langue, que je te la coupe en paiement, et je te donnerai le puissant breuvage. »
« Qu’il en soit ainsi ! » dit la petite sirène ; et la sorcière mit son chaudron sur le feu pour faire bouillir le philtre. « La propreté est une belle chose », dit-elle en récurant le chaudron avec les couleuvres, qu’elle avait nouées en un long paquet. Puis elle s’entailla la poitrine et y laissa goutter son sang noir. La vapeur qui montait prenait les formes les plus étranges, à faire trembler de peur. À chaque instant, la sorcière jetait de nouvelles choses dans le chaudron, et quand le mélange bouillit, on eût dit un crocodile qui pleure. Enfin le breuvage fut prêt : il était clair comme de l’eau pure.
« Le voici, dit la sorcière, et elle coupa la langue de la petite sirène, qui resta muette : elle ne pouvait plus ni chanter ni parler. Si les polypes veulent te saisir quand tu traverseras ma forêt, ajouta-t-elle, tu n’auras qu’à leur jeter une seule goutte de ce breuvage : leurs bras et leurs doigts éclateront en mille morceaux. »
Mais la petite sirène n’eut pas besoin de le faire : à la vue du breuvage qui luisait dans sa main comme une étoile étincelante, les polypes reculèrent, effrayés. Ainsi elle traversa vite la forêt, la tourbière et les tourbillons mugissants.
Elle apercevait le château de son père ; les torches de la grande salle de danse étaient éteintes ; sûrement tous dormaient à l’intérieur. Mais elle n’osa pas les rejoindre, maintenant qu’elle était muette et qu’elle allait les quitter pour toujours. Il lui semblait que son cœur allait se briser de chagrin. Elle se glissa dans le jardin, cueillit une fleur à chaque parterre de ses sœurs, envoya mille baisers du bout des doigts vers le château, et monta à travers la mer bleu sombre.
Le soleil n’était pas encore levé quand elle vit le château du prince et gravit le bel escalier de marbre. La lune brillait, magnifique et claire. La petite sirène but le breuvage brûlant et tranchant, et ce fut comme si une épée à double fil lui traversait le corps ; elle s’évanouit et resta comme morte. Quand le soleil se leva sur la mer, elle s’éveilla, sentant une douleur cuisante ; mais devant elle se tenait le beau jeune prince, qui fixait sur elle ses yeux noirs. Elle baissa les siens et vit alors que sa queue de poisson avait disparu, et qu’elle avait les plus jolies jambes blanches qu’une jeune fille puisse avoir. Mais elle était nue, aussi s’enveloppa-t-elle de ses longs cheveux. Le prince lui demanda qui elle était et comment elle était venue là ; elle le regarda avec douceur, et pourtant tout attristée, de ses yeux bleu foncé, car elle ne pouvait pas parler. Alors il la prit par la main et la conduisit dans le château. Chaque pas qu’elle faisait, comme la sorcière l’avait annoncé, était comme si elle marchait sur des aiguilles et des couteaux aigus ; mais elle le supportait volontiers, et, au bras du prince, elle avançait, légère comme une bulle de savon, si bien que lui et tous les autres s’émerveillaient de sa démarche gracieuse.
On la revêtit de belles robes de soie et de mousseline ; au château, elle était la plus belle de toutes ; mais elle était muette et ne pouvait ni chanter ni parler. De belles esclaves, vêtues de soie et d’or, s’avancèrent pour chanter devant le prince et ses royaux parents ; l’une chanta mieux que toutes les autres, et le prince applaudit en lui souriant. La petite sirène en eut le cœur serré : elle savait qu’elle-même aurait chanté bien plus joliment, et elle pensa : « Ah ! s’il savait que, pour être près de lui, j’ai sacrifié ma voix pour l’éternité ! »
Puis les esclaves dansèrent des danses gracieuses et légères, au son de la plus belle musique. Alors la petite sirène leva ses beaux bras blancs, se dressa sur la pointe des pieds et glissa, dansant sur le sol comme personne n’avait dansé avant elle ; à chaque mouvement, sa beauté paraissait davantage, et ses yeux parlaient au cœur plus profondément encore que le chant des esclaves.
Tous en furent ravis, surtout le prince, qui l’appelait son petit enfant trouvé ; et elle dansait encore et encore, bien que chaque fois que son pied touchait le sol, ce fût comme si elle marchait sur des couteaux tranchants. Le prince dit qu’elle devrait toujours rester auprès de lui, et il lui permit de dormir devant sa porte, sur un coussin de velours.
Il lui fit faire un habit d’homme, pour qu’elle pût l’accompagner à cheval. Ils traversaient les forêts parfumées, où les branches vertes effleuraient leurs épaules et où les oiseaux chantaient derrière le feuillage frais. Elle grimpait avec le prince sur les hautes montagnes, et bien que ses pieds délicats saignassent, au point que les autres pouvaient le voir, elle en riait et le suivait, jusqu’à ce qu’ils vissent voguer les nuages sous eux, comme une bande d’oiseaux partant vers des pays lointains.
De retour au château du prince, la nuit, quand les autres dormaient, elle sortait sur le large escalier de marbre : cela rafraîchissait ses pieds brûlants de se tenir dans l’eau froide de la mer, et alors elle pensait à ceux d’en bas, dans les profondeurs.
Une nuit, ses sœurs vinrent, bras dessus bras dessous ; elles chantaient tristement en nageant sur l’eau. Elle leur fit signe, elles la reconnurent et lui dirent combien elle les avait toutes affligées. Dès lors, elles vinrent la voir chaque nuit ; et une fois, elle aperçut au loin sa vieille grand-mère, qui depuis bien des années n’était plus montée à la surface, et le roi de la mer, sa couronne sur la tête ; tous deux lui tendaient les mains, mais ils n’osaient pas s’approcher de la côte autant que les sœurs.
De jour en jour, le prince l’aimait davantage ; il l’aimait comme on aime un bon et cher enfant ; mais faire d’elle sa reine, cela ne lui venait pas à l’esprit. Et pourtant, il fallait qu’elle devînt sa femme, sinon elle n’aurait jamais d’âme immortelle et, le matin de ses noces avec une autre, elle se changerait en écume sur la mer.
« Ne m’aimes-tu pas plus que toutes les autres ? » semblaient dire les yeux de la petite sirène lorsqu’il la prenait dans ses bras et baisait son beau front.
« Oui, tu m’es la plus chère, disait le prince, car tu as le meilleur cœur de toutes ; tu m’es la plus dévouée, et tu ressembles à une jeune fille que j’ai vue une fois, mais que sans doute je ne reverrai jamais. J’étais sur un navire qui a fait naufrage ; les vagues m’ont jeté à terre près d’un temple sacré où plusieurs jeunes filles étaient au service du culte. La plus jeune m’a trouvé sur la rive et m’a sauvé la vie ; je ne l’ai vue que deux fois. Elle serait la seule au monde que je pourrais aimer ; mais tu lui ressembles, et tu effaces presque son image de mon âme. Elle appartient au temple sacré ; c’est pourquoi ma bonne fortune t’a envoyée à moi. Jamais nous ne nous séparerons ! »
« Hélas ! il ne sait pas que c’est moi qui lui ai sauvé la vie, pensa la petite sirène. C’est moi qui l’ai porté à travers la mer jusqu’à la forêt où s’élève le temple ; je me tenais cachée derrière les rochers, guettant si quelqu’un viendrait. J’ai vu la belle jeune fille qu’il aime plus que moi. » Et elle soupira profondément, car elle ne pouvait pas pleurer. « Cette jeune fille appartient au temple sacré, a-t-il dit ; elle n’en sort jamais, ils ne se rencontreront plus. Moi, je suis près de lui, je le vois chaque jour ; je le soignerai, je l’aimerai, je lui donnerai ma vie ! »
Mais bientôt le bruit courut que le prince allait se marier et prendre pour femme la belle fille du roi voisin ; c’est pour cela qu’il faisait armer un navire si magnifique. « Le prince voyage, dit-on, pour visiter les terres du roi voisin » ; mais c’est en réalité pour voir la fille de ce roi, et une grande suite doit l’accompagner. La petite sirène secoua la tête et sourit : elle connaissait les pensées du prince bien mieux que tous les autres. « Il faut que je voyage, lui avait-il dit ; je dois voir la belle princesse, mes parents l’exigent ; mais ils ne me forceront pas à la ramener comme épouse. Je ne puis pas l’aimer ! Elle ne ressemble pas à la belle jeune fille du temple, à qui tu ressembles, toi. Si je devais un jour choisir une fiancée, ce serait plutôt toi, mon petit enfant trouvé aux yeux qui parlent ! » Et il baisa sa bouche rouge, joua avec ses longs cheveux et posa la tête sur son cœur, qui rêvait de bonheur humain et d’une âme immortelle.
« Tu n’as pas peur de la mer, mon enfant muette ? » lui dit-il, quand ils furent à bord du magnifique navire qui devait le mener au pays du roi voisin. Il lui parla de la tempête et du calme plat, des poissons étranges des profondeurs et de tout ce que les plongeurs y avaient vu ; et elle souriait à ses récits, car elle savait mieux que personne ce qui se passe au fond de la mer.
Dans la nuit de clair de lune, quand tous dormaient, sauf le pilote debout au gouvernail, elle s’asseyait au bord du navire et plongeait ses regards dans l’eau claire ; elle croyait apercevoir le château de son père ; là-haut se tenait la grand-mère, sa couronne d’argent sur la tête, les yeux fixés vers la carène du navire, à travers les courants rapides. Puis ses sœurs montèrent à la surface de l’eau ; elles la regardaient tristement en se tordant leurs blanches mains ; elle leur fit signe, sourit et voulut leur faire comprendre que tout allait bien, qu’elle était heureuse ; mais le mousse s’approcha, et les sœurs plongèrent, si bien qu’il crut que ce blanc qu’il avait vu n’était que de l’écume sur la mer.
Le lendemain matin, le navire entra dans le port de la belle ville du roi voisin. Toutes les cloches des églises sonnaient, et du haut des tours retentissaient les trompettes, tandis que les soldats se tenaient là, drapeaux au vent et baïonnettes étincelantes. Chaque jour était une fête ; les bals et les réceptions se succédaient. Mais la princesse n’était pas encore là : on l’élevait, disait-on, dans un temple sacré, très loin de là, où elle apprenait toutes les vertus royales. Enfin elle arriva.
La petite sirène était impatiente de voir sa beauté, et il lui fallut la reconnaître : jamais elle n’avait vu créature plus charmante. Sa peau était fine et claire, et derrière ses longs cils sombres souriaient deux yeux d’un bleu profond, pleins de fidélité.
« C’est toi ! s’écria le prince en l’apercevant, c’est toi qui m’as sauvé quand je gisais comme mort sur la côte ! » Et il serra dans ses bras sa fiancée rougissante. « Oh ! je suis trop heureux ! dit-il à la petite sirène. Le meilleur de ce que j’osais espérer m’est accordé. Tu te réjouiras de mon bonheur, car de tous, c’est toi qui m’aimes le mieux. » Et la petite sirène lui baisa la main ; il lui semblait déjà que son cœur se brisait. Le matin des noces du prince lui apporterait la mort et la changerait en écume sur la mer.
Toutes les cloches sonnaient ; les hérauts parcouraient les rues à cheval pour annoncer les fiançailles. Sur tous les autels brûlait une huile parfumée dans de précieuses lampes d’argent. Les prêtres agitaient les encensoirs, et les fiancés se donnèrent la main et reçurent la bénédiction de l’évêque. La petite sirène, vêtue de soie et d’or, portait la traîne de la mariée ; mais ses oreilles n’entendaient pas la musique de la fête, ses yeux ne voyaient pas la sainte cérémonie ; elle pensait à sa nuit de mort et à tout ce qu’elle avait perdu en ce monde.
Le soir même, les deux époux montèrent à bord du navire ; les canons tonnèrent, tous les pavillons flottèrent, et au milieu du pont s’élevait une magnifique tente d’or et de pourpre, garnie des plus beaux coussins : c’est là que le couple devait dormir dans la nuit fraîche et calme.
Les voiles s’enflèrent au vent, et le navire glissa légèrement, sans grand mouvement, sur la mer claire.
Quand vint la nuit, on alluma des lampes de couleur, et les marins dansèrent joyeusement sur le pont. La petite sirène se rappela alors sa première sortie hors de la mer, où elle avait vu la même splendeur et la même joie ; et elle se mêla à la danse, tournoyant, planant comme l’hirondelle poursuivie, et tous l’acclamaient d’admiration : jamais elle n’avait dansé si merveilleusement. Ses pieds délicats en étaient comme tranchés par des couteaux, mais elle ne le sentait pas : c’est son cœur qu’une douleur plus vive déchirait. Elle savait que c’était le dernier soir où elle le voyait, lui pour qui elle avait quitté les siens et sa patrie, sacrifié sa belle voix et souffert chaque jour d’infinis tourments, sans qu’il s’en doutât un instant. C’était la dernière nuit où elle respirait le même air que lui, où elle voyait la mer profonde et le ciel étoilé. Une nuit éternelle, sans pensée et sans rêve, l’attendait, elle qui n’avait pas d’âme et ne pouvait en gagner. Et tout n’était que joie et gaieté sur le navire, bien après minuit ; elle riait et dansait, la mort dans le cœur. Le prince baisa sa belle fiancée, elle joua avec ses cheveux noirs, et, bras dessus bras dessous, ils se retirèrent pour dormir dans la magnifique tente.
Le silence se fit sur le navire ; seul le pilote se tenait au gouvernail. La petite sirène posa ses bras blancs sur le bord du navire et regarda vers l’orient, vers l’aurore : elle savait que le premier rayon du soleil la tuerait. Soudain elle vit ses sœurs sortir des flots ; elles étaient pâles comme elle-même, et leurs longs et beaux cheveux ne flottaient plus au vent : on les avait coupés.
« Nous les avons donnés à la sorcière, pour qu’elle nous aide à te sauver, afin que tu ne meures pas cette nuit ! Elle nous a donné un couteau, le voici ! Vois comme il est tranchant ! Avant le lever du soleil, il faut que tu l’enfonces dans le cœur du prince, et quand son sang chaud jaillira sur tes pieds, ils se rejoindront en une queue de poisson : tu redeviendras sirène, tu pourras redescendre vers nous et vivre tes trois cents ans avant de devenir écume morte et salée sur la mer. Hâte-toi ! L’un de vous deux doit mourir avant le lever du soleil ! Notre grand-mère se désole tant que ses cheveux blancs sont tombés, comme les nôtres, sous les ciseaux de la sorcière. Tue le prince et reviens ! Dépêche-toi ! Vois-tu cette raie rouge à l’horizon ? Dans quelques minutes, le soleil se lèvera, et alors il te faudra mourir ! » Puis, avec un profond soupir, elles s’enfoncèrent dans les vagues.
La petite sirène écarta le rideau de pourpre de la tente, et vit la belle mariée, la tête reposant sur la poitrine du prince. Elle se pencha, baisa le front du prince, regarda le ciel où l’aurore brillait de plus en plus, considéra le couteau tranchant, puis fixa de nouveau les yeux sur le prince, qui, en rêve, prononçait le nom de sa fiancée. Elle seule occupait ses pensées, et le couteau tremblait dans la main de la sirène. Mais tout à coup elle le jeta loin dans les vagues, qui rougirent à l’endroit où il tomba, comme si des gouttes de sang jaillissaient de l’eau. Une dernière fois, elle regarda le prince de ses yeux voilés, puis se précipita du navire dans la mer, et sentit son corps se dissoudre en écume.
Alors le soleil se leva hors de la mer ; ses rayons tombaient, si doux et si chauds, sur l’écume froide, et la petite sirène ne sentait pas la mort. Elle voyait le soleil éclatant, et au-dessus d’elle flottaient des centaines de créatures transparentes et magnifiques ; à travers elles, elle apercevait les voiles blanches du navire et les nuages rouges du ciel. Leur langage était mélodieux, mais si aérien qu’aucune oreille humaine ne pouvait l’entendre, comme aucun œil terrestre ne pouvait les voir. Sans ailes, elles planaient dans l’air, par leur seule légèreté. La petite sirène s’aperçut qu’elle avait un corps semblable au leur, et qui s’élevait de plus en plus hors de l’écume.
« Où vais-je ? » demanda-t-elle, et sa voix sonnait comme celle des autres, si aérienne qu’aucune musique terrestre ne saurait la rendre.
« Chez les filles de l’air ! répondirent-elles. La sirène n’a pas d’âme immortelle, et elle ne peut en gagner une que par l’amour d’un homme : son existence éternelle dépend d’un pouvoir étranger. Les filles de l’air, elles non plus, n’ont pas d’âme immortelle, mais elles peuvent s’en créer une par de bonnes actions. Nous volons vers les pays chauds, où l’air lourd et pestilentiel tue les hommes, et nous y apportons la fraîcheur. Nous répandons dans l’air le parfum des fleurs, et partout où nous passons nous portons le réconfort et la guérison. Quand, pendant trois cents ans, nous nous sommes efforcées de faire tout le bien que nous pouvions, alors nous recevons une âme immortelle et prenons part au bonheur éternel des hommes. Toi, pauvre petite sirène, tu as cherché de tout ton cœur la même chose que nous ; tu as souffert et enduré, tu t’es élevée jusqu’au monde des esprits de l’air, et maintenant, par de bonnes œuvres, tu peux, au bout de trois cents ans, te créer une âme immortelle. »
Et la petite sirène leva ses yeux transfigurés vers le soleil de Dieu, et pour la première fois elle sentit des larmes dans ses yeux. Sur le navire, le bruit et la vie avaient repris ; elle vit le prince et sa belle épouse la chercher du regard, contempler tristement l’écume perlée, comme s’ils savaient qu’elle s’était jetée dans les flots. Invisible, elle baisa le front de la mariée, envoya un sourire au prince, et monta avec les autres enfants de l’air sur le nuage rose qui voguait à travers l’azur.
« Dans trois cents ans, nous entrerons ainsi dans le royaume de Dieu ! »
« Et nous pouvons même y parvenir plus tôt ! murmura l’une des filles de l’air. Invisibles, nous entrons dans les maisons des hommes, là où il y a des enfants ; et chaque jour où nous trouvons un bon enfant qui fait la joie de ses parents et mérite leur amour, Dieu abrège le temps de notre épreuve. L’enfant ne sait pas quand nous traversons la chambre ; et lorsque, de bonheur, nous sourions à cause de lui, une année est retranchée des trois cents. Mais si nous voyons un enfant méchant et vilain, il nous faut verser des larmes de tristesse, et chaque larme ajoute un jour à notre épreuve. »