
Les Habits neufs de l'empereur
10 min de lecture6–12 ans
Un empereur obsédé par ses vêtements rencontre deux escrocs qui prétendent tisser une étoffe magique, invisible pour les incapables et les sots, alors qu'il n'existe rien sur leurs métiers vides. Tous, du ministre à l'empereur lui-même, prétendent voir cette étoffe imaginaire par peur de passer pour des imbéciles, jusqu'à ce qu'un enfant révèle la vérité en proclamant que l'empereur n'a aucun habit.
Il y avait, il y a bien des années, un empereur qui aimait tant les habits neufs qu'il dépensait tout son argent à sa toilette. Il ne se souciait ni de ses soldats, ni du théâtre, et n'aimait rien tant que se promener en voiture pour montrer ses beaux habits. Il avait un vêtement pour chaque heure du jour, et de même qu'on dit d'un roi : « Il est au conseil », on disait toujours de lui : « L'empereur est à sa garde-robe. »
Dans la grande ville où il habitait, la vie était fort gaie : chaque jour arrivaient beaucoup d'étrangers. Or, un jour, arrivèrent aussi deux fripons. Ils se faisaient passer pour des tisserands et prétendaient savoir tisser la plus belle étoffe qu'on pût imaginer. Non seulement les couleurs et le dessin en étaient d'une beauté rare, mais les habits taillés dans cette étoffe possédaient une qualité merveilleuse : ils devenaient invisibles pour toute personne qui ne convenait pas à sa charge ou qui était par trop sotte.
« Voilà des habits magnifiques, pensa l'empereur. Si je les portais, je pourrais découvrir quels hommes de mon royaume ne conviennent pas à la place qu'ils occupent ; je saurais distinguer les habiles des sots ! Oui, il me faut cette étoffe sans tarder ! » Et il donna aux deux fripons une belle somme d'avance, afin qu'ils commencent aussitôt leur travail.
Ils dressèrent en effet deux métiers et firent semblant de travailler, mais il n'y avait absolument rien sur leurs métiers. Sans cesse ils réclamaient la soie la plus fine et l'or le plus précieux, qu'ils glissaient dans leurs propres poches ; et ils travaillaient sur les métiers vides jusque tard dans la nuit.
« J'aimerais bien savoir où ils en sont de leur ouvrage », se dit l'empereur. Mais le cœur lui manquait un peu à l'idée que celui qui était sot, ou qui ne convenait pas à sa charge, ne pourrait pas voir l'étoffe. Certes, il ne craignait rien pour lui-même ; il jugea pourtant plus prudent d'envoyer d'abord quelqu'un pour voir comment les choses avançaient. Tous les habitants de la ville connaissaient le pouvoir singulier de cette étoffe, et tous brûlaient de savoir combien leur voisin était incapable ou sot.
« Je vais envoyer aux tisserands mon vieux et honnête ministre, pensa l'empereur. C'est lui qui jugera le mieux de l'étoffe, car il a de l'esprit, et nul ne remplit mieux sa charge que lui. »
Le bon vieux ministre entra donc dans la salle où les deux fripons travaillaient sur leurs métiers vides. « Dieu me protège ! pensa-t-il en ouvrant de grands yeux, je ne vois rien du tout ! » Mais il n'en dit mot.
Les deux fripons le prièrent d'approcher et lui demandèrent si le dessin n'était pas joli et les couleurs magnifiques. Puis ils montrèrent le métier vide, et le pauvre vieux ministre eut beau écarquiller les yeux, il ne vit rien, car il n'y avait rien à voir. « Grand Dieu ! pensa-t-il, serais-je donc sot ? Je ne l'aurais jamais cru, et il ne faut surtout pas que cela se sache ! Ne conviendrais-je pas à ma charge ? Non, jamais je n'oserai avouer que je ne vois pas l'étoffe ! »
« Eh bien, vous n'en dites rien ? demanda l'un des tisserands.
— Oh ! c'est ravissant, tout à fait charmant ! répondit le vieux ministre en regardant à travers ses lunettes. Ce dessin, ces couleurs ! Oui, je dirai à l'empereur que j'en suis enchanté.
— Voilà qui nous fait bien plaisir », dirent les deux tisserands ; et ils nommèrent les couleurs une à une et expliquèrent l'étrange dessin. Le vieux ministre écouta avec grande attention, afin de pouvoir tout répéter à l'empereur ; et c'est ce qu'il fit.
Maintenant, les fripons réclamaient encore plus d'argent, plus de soie et plus d'or, pour leur tissage. Ils mettaient tout dans leurs poches ; pas un fil n'allait sur le métier, mais ils continuaient à travailler sur les métiers vides, comme auparavant.
Bientôt l'empereur envoya un autre fonctionnaire honnête pour voir où en était le travail et si l'étoffe serait bientôt prête. Il lui arriva exactement la même chose qu'au premier : il regarda, il regarda encore, mais comme il n'y avait rien d'autre que le métier vide, il ne put rien voir.
« N'est-ce pas là une belle pièce d'étoffe ? » demandèrent les deux fripons, en montrant et en expliquant le superbe dessin qui n'existait pas.
« Sot, je ne le suis pourtant pas ! pensa l'homme. C'est donc que je ne conviens pas à ma bonne place. C'est bien étrange, mais il ne faut pas le laisser paraître ! » Et il vanta l'étoffe qu'il ne voyait pas, et les assura de tout le plaisir que lui procuraient ces belles couleurs et ce merveilleux dessin. « Oui, c'est tout à fait ravissant ! » dit-il à l'empereur.
Dans toute la ville, on ne parlait que de cette étoffe magnifique.
L'empereur voulut alors la voir lui-même, tandis qu'elle était encore sur le métier. Accompagné d'une foule d'hommes choisis, parmi lesquels se trouvaient les deux honnêtes fonctionnaires déjà venus, il se rendit chez les deux rusés fripons, qui tissaient de toutes leurs forces, mais sans fibre ni fil.
« N'est-ce pas magnifique ? dirent les deux honnêtes fonctionnaires venus la première fois. Que Votre Majesté regarde ce dessin, ces couleurs ! » Et ils montraient du doigt le métier vide, croyant que les autres, eux, voyaient bien l'étoffe.
« Quoi ! pensa l'empereur, je ne vois rien du tout ! C'est affreux ! Serais-je sot ? Ne conviendrais-je pas à mon rang d'empereur ? Ce serait la pire chose qui pût m'arriver. » Puis tout haut il dit : « Oh ! c'est fort beau ! J'en témoigne toute ma satisfaction ! » Et il hochait la tête d'un air content, en contemplant le métier vide, car il ne voulait pas avouer qu'il ne voyait rien. Toute sa suite regardait et regardait, sans rien découvrir de plus que les autres ; mais elle disait comme l'empereur : « Oh ! c'est fort beau ! » Et l'on conseilla à Sa Majesté de porter ces habits neufs et splendides pour la première fois lors de la grande procession qui approchait. « C'est superbe, charmant, excellent ! » répétait-on de bouche en bouche, et chacun semblait au comble de la joie. L'empereur donna aux deux fripons le titre de tisserands de la Cour impériale.
Toute la nuit qui précéda le jour de la procession, les fripons veillèrent et allumèrent plus de seize bougies. Les gens pouvaient voir combien ils s'affairaient à terminer les habits neufs de l'empereur. Ils firent mine de retirer l'étoffe du métier, ils coupèrent l'air à grands coups de ciseaux, ils cousirent avec des aiguilles sans fil, et déclarèrent enfin : « Voilà, les habits sont prêts ! »
L'empereur vint en personne, avec ses plus nobles chevaliers, et les deux fripons levèrent un bras en l'air comme s'ils tenaient quelque chose, en disant : « Voici le pantalon ! Voici la veste ! Voici le manteau ! » et ainsi de suite. « C'est léger comme une toile d'araignée ; on croirait n'avoir rien sur le corps, et c'est justement en cela que réside toute la beauté de la chose !
— Oui ! » dirent tous les chevaliers ; mais ils ne voyaient rien, car il n'y avait rien à voir.
« Si Votre Majesté impériale veut bien ôter ses habits, dirent les fripons, nous lui mettrons les neufs, ici, devant le grand miroir. »
L'empereur retira tous ses vêtements, et les fripons firent semblant de lui passer chaque pièce des habits neufs qu'ils venaient d'achever ; puis ils lui prirent la taille comme pour y attacher quelque chose. Et l'empereur se tournait et se retournait devant le miroir.
« Dieu ! comme cela lui va bien ! Comme tout tombe à merveille ! disaient-ils tous. Quel dessin, quelles couleurs ! Voilà un costume précieux ! »
« Le dais sous lequel Votre Majesté doit s'avancer dans la procession attend à la porte », annonça le grand maître des cérémonies.
« Bien, je suis prêt ! dit l'empereur. N'est-ce pas que cela me sied à ravir ? » Et il se tourna encore une fois vers le miroir, pour paraître bien contempler sa splendeur.
Les chambellans qui devaient porter la traîne se baissèrent et tâtèrent le sol de leurs mains, comme s'ils ramassaient la traîne ; puis ils marchèrent en tenant les mains en l'air, faisant mine de porter quelque chose : ils n'osaient pas laisser voir qu'ils ne voyaient rien.
Ainsi l'empereur s'avança dans la procession, sous le magnifique dais, et tous les gens, dans la rue et aux fenêtres, s'écriaient : « Dieu, que les habits neufs de l'empereur sont incomparables ! Quelle belle traîne à son manteau ! Comme tout lui va bien ! » Personne ne voulait laisser voir qu'il ne voyait rien, car alors il n'aurait pas convenu à sa charge, ou il aurait été bien sot. Jamais les habits de l'empereur n'avaient obtenu un tel succès.
« Mais il n'a pas d'habit du tout ! » dit enfin un petit enfant. « Grand Dieu, écoutez la voix de l'innocence ! » dit le père ; et l'on chuchota de l'un à l'autre ce que l'enfant avait dit.
« Mais il n'a pas d'habit du tout ! » cria à la fin tout le peuple. Cela troubla l'empereur, car il lui semblait bien qu'ils avaient raison ; mais il se dit en lui-même : « Il faut maintenant que je tienne jusqu'au bout de la procession. » Et il se redressa plus fièrement encore, tandis que les chambellans continuaient de porter la traîne qui n'existait pas.