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Sept frères marchent en file sur un sentier de forêt éclairé par la lune, et le plus petit sème derrière eux de petits cailloux blancs qui brillent.Originale

Le Petit Poucet

Charles Perrault

20 min de lectureà partir de 8 ans

Un bûcheron trop pauvre pour nourrir ses sept fils les perd au fond de la forêt, où le plus jeune conduit ses frères chez un ogre qui dévore les petits enfants. Le Petit Poucet lui prend ses bottes de sept lieues, se fait remettre tout son argent et revient à la maison de son père, à la grande joie de la famille.


Il était une fois un bûcheron et sa femme qui avaient sept enfants, tous des garçons.

Ils étaient très pauvres, et ces sept enfants leur donnaient bien du souci, car aucun d’eux n’était encore en âge de gagner sa vie. Ce qui les chagrinait plus encore, c’est que le plus jeune était très fragile et ne disait jamais un mot : ils prenaient pour de la bêtise ce qui était au contraire la marque d’un esprit fin. Il était tout petit, et le jour où il vint au monde il n’était guère plus gros qu’un pouce ; c’est pour cela qu’on l’appela le Petit Poucet.

Ce pauvre enfant était le souffre-douleur de la maison, et, quoi qu’il arrive, c’était toujours à lui qu’on donnait tort. Il était pourtant le plus fin et le plus avisé de tous ses frères, et s’il parlait peu, il écoutait beaucoup.

Il vint une année terrible, et la famine fut si grande que ces pauvres gens décidèrent de se défaire de leurs enfants. Un soir que les garçons étaient couchés, le bûcheron, assis près du feu avec sa femme, lui dit, le cœur serré de chagrin :

— Tu vois bien que nous ne pouvons plus nourrir nos enfants. Je ne peux pas les regarder mourir de faim sous mes yeux, et j’ai décidé de les emmener demain dans le bois et de les y perdre. Ce sera bien facile, car pendant qu’ils s’amuseront à faire des fagots, nous n’aurons qu’à nous enfuir sans qu’ils nous voient.

— Ah ! s’écria la bûcheronne, tu serais donc capable, toi, d’aller perdre tes enfants ?

Son mari eut beau lui rappeler leur grande pauvreté, elle ne pouvait pas y consentir : elle était pauvre, mais elle était leur mère. Pourtant, quand elle pensa à la douleur que ce serait de les voir mourir de faim, elle finit par accepter, et alla se coucher en pleurant.

Le Petit Poucet avait entendu tout ce qu’ils avaient dit. De son lit, il avait compris qu’ils parlaient de choses graves ; il s’était levé tout doucement et s’était glissé sous le tabouret de son père pour les écouter sans être vu. Il retourna se coucher et ne dormit pas le reste de la nuit, réfléchissant à ce qu’il avait à faire. Il se leva de très bonne heure, alla au bord d’un ruisseau, y remplit ses poches de petits cailloux blancs, puis revint à la maison. On partit, et le Petit Poucet ne dit rien à ses frères de tout ce qu’il savait.

Dans une pièce sombre, un petit garçon pieds nus est à quatre pattes sous un tabouret de bois. Son père, assis dessus, parle avec sa mère devant le feu.

Ils allèrent dans une forêt si épaisse qu’à dix pas de distance on ne se voyait plus l’un l’autre. Le bûcheron se mit à couper du bois, et ses enfants à ramasser des brindilles pour faire des fagots. Le père et la mère, les voyant occupés à travailler, s’écartèrent d’eux peu à peu, sans en avoir l’air, puis s’enfuirent tout à coup par un petit sentier détourné.

Sept garçons ramassent des brindilles sur le sol d’une forêt ensoleillée. Loin derrière eux, sur un sentier clair, leurs parents s’éloignent de dos.

Quand les enfants se virent seuls, ils se mirent à crier et à pleurer de toutes leurs forces. Le Petit Poucet les laissait crier, car il savait bien par où il reviendrait à la maison : en marchant, il avait laissé tomber tout le long du chemin les petits cailloux blancs qu’il avait dans ses poches. Il leur dit donc :

— N’ayez pas peur, mes frères. Notre père et notre mère nous ont laissés ici, mais je vous ramènerai bien à la maison. Suivez-moi, c’est tout.

Ils le suivirent, et il les mena jusque chez eux par le chemin même qu’ils avaient pris pour entrer dans la forêt. Ils n’osèrent pas entrer tout de suite ; ils se serrèrent tous contre la porte pour écouter ce que disaient leur père et leur mère.

Or, juste au moment où le bûcheron et la bûcheronne étaient rentrés chez eux, le seigneur du village leur avait fait porter dix écus qu’il leur devait depuis longtemps et dont ils n’attendaient plus rien. Cela leur avait redonné la vie, car ces pauvres gens mouraient de faim. Le bûcheron avait envoyé sa femme à la boucherie sur-le-champ. Comme il y avait longtemps qu’elle n’avait pas mangé, elle acheta trois fois plus de viande qu’il n’en fallait pour le souper de deux personnes. Quand ils furent rassasiés, la bûcheronne dit :

— Hélas ! où sont maintenant nos pauvres enfants ? Ils se régaleraient de ce qui nous reste là. Mais aussi, Guillaume, c’est toi qui as voulu les perdre ; je l’avais bien dit, que nous le regretterions. Que font-ils, maintenant, dans cette forêt ? Mon Dieu, les loups les ont peut-être déjà mangés ! Il faut être bien cruel pour avoir perdu ainsi ses enfants.

À la fin, le bûcheron perdit patience, car elle répéta plus de vingt fois qu’ils le regretteraient et qu’elle l’avait bien dit. Il la menaça de la battre si elle ne se taisait pas. Ce n’est pas qu’il ait été moins malheureux qu’elle, il l’était peut-être davantage ; mais elle lui cassait la tête, et il était de l’humeur de bien des gens qui aiment que les femmes parlent bien, mais qui trouvent très fatigantes celles qui ont toujours eu raison.

La bûcheronne était tout en larmes.

— Hélas ! où sont maintenant mes enfants, mes pauvres enfants ?

Elle le dit une fois si fort que les enfants, qui étaient derrière la porte, l’entendirent et se mirent à crier tous ensemble :

— Nous voilà ! Nous voilà !

Elle courut vite leur ouvrir la porte et leur dit en les embrassant :

— Que je suis contente de vous revoir, mes chers enfants ! Vous êtes bien fatigués, et vous avez bien faim. Et toi, Pierrot, comme te voilà crotté ! Viens ici que je te débarbouille.

Ce Pierrot était son fils aîné, celui qu’elle aimait plus que tous les autres, parce qu’il était un peu roux et qu’elle était un peu rousse. Ils se mirent à table et mangèrent d’un appétit qui faisait plaisir au père et à la mère, à qui ils racontaient la peur qu’ils avaient eue dans la forêt, en parlant presque toujours tous à la fois. Ces braves gens étaient ravis d’avoir de nouveau leurs enfants près d’eux, et cette joie dura autant que durèrent les dix écus.

Mais quand l’argent fut dépensé, ils retombèrent dans leur premier chagrin et décidèrent de perdre les enfants une seconde fois ; et, pour ne pas manquer leur coup, de les emmener bien plus loin que la première.

Ils ne purent pas en parler assez secrètement pour que le Petit Poucet ne les entende pas, et il comptait bien se tirer d’affaire comme il l’avait déjà fait. Mais il eut beau se lever de grand matin pour aller ramasser des cailloux, il n’y arriva pas : il trouva la porte de la maison fermée à double tour. Il ne savait plus quoi faire quand la bûcheronne leur donna à chacun un morceau de pain pour leur déjeuner. Il pensa qu’il pourrait se servir de son pain à la place des cailloux, en l’émiettant le long des chemins où ils passeraient ; il le glissa donc dans sa poche.

Le père et la mère les menèrent dans l’endroit le plus épais et le plus sombre de la forêt et, dès qu’ils y furent, ils s’esquivèrent par un chemin de traverse et les laissèrent là. Le Petit Poucet n’en fut pas trop inquiet, car il croyait retrouver facilement sa route grâce au pain qu’il avait semé partout où il était passé. Mais il fut bien surpris de ne pas en retrouver une seule miette : les oiseaux étaient venus et avaient tout mangé.

Les voilà donc bien malheureux, car plus ils marchaient, plus ils s’égaraient et s’enfonçaient dans la forêt. La nuit tomba, et il se leva un grand vent qui leur faisait des peurs épouvantables. Ils croyaient n’entendre de tous les côtés que des hurlements de loups qui venaient les manger. Ils n’osaient presque plus se parler ni tourner la tête. Une grosse pluie se mit à tomber, qui les trempa jusqu’aux os ; ils glissaient à chaque pas, tombaient dans la boue et se relevaient tout crottés, ne sachant que faire de leurs mains.

Le Petit Poucet grimpa en haut d’un arbre pour voir s’il ne découvrirait rien. Ayant tourné la tête de tous les côtés, il aperçut une petite lueur, comme celle d’une bougie, mais qui était bien loin, de l’autre côté de la forêt. Il descendit de l’arbre et, une fois par terre, il ne vit plus rien : cela le désespéra. Pourtant, après avoir marché un moment avec ses frères du côté où il avait vu la lumière, il la revit en sortant du bois.

Un garçon agrippé haut dans un arbre nu regarde par-dessus la forêt bleue du crépuscule. Une petite lumière chaude brille au loin entre les cimes.

Ils arrivèrent enfin à la maison où brûlait cette bougie, non sans bien des frayeurs, car ils la perdaient souvent de vue, ce qui leur arrivait chaque fois qu’ils descendaient dans un creux. Ils frappèrent à la porte, et une brave femme vint leur ouvrir. Elle leur demanda ce qu’ils voulaient. Le Petit Poucet lui dit qu’ils étaient de pauvres enfants perdus dans la forêt, et qu’ils demandaient par charité un endroit où dormir. Cette femme, les voyant tous si jolis, se mit à pleurer et leur dit :

— Hélas ! mes pauvres enfants, où êtes-vous allés vous mettre ? Savez-vous bien que c’est ici la maison d’un ogre qui mange les petits enfants ?

— Hélas ! madame, répondit le Petit Poucet, qui tremblait de tous ses membres, comme ses frères, que voulez-vous que nous fassions ? Il est bien sûr que les loups de la forêt ne manqueront pas de nous manger cette nuit si vous ne voulez pas nous recueillir chez vous. Puisque c’est ainsi, nous aimons mieux que ce soit monsieur votre mari qui nous mange ; peut-être aura-t-il pitié de nous, si vous voulez bien le lui demander.

La femme de l’ogre, qui pensait pouvoir les cacher à son mari jusqu’au lendemain matin, les laissa entrer et les mena se réchauffer près d’un bon feu, car il y avait un mouton entier à la broche pour le souper de l’ogre.

Comme ils commençaient à se réchauffer, ils entendirent frapper trois ou quatre grands coups à la porte : c’était l’ogre qui rentrait. Aussitôt sa femme les fit cacher sous le lit et alla ouvrir. L’ogre demanda d’abord si le souper était prêt et si on avait tiré le vin, et il se mit tout de suite à table. Le mouton était encore tout saignant, et il ne lui en parut que meilleur. Il flairait à droite et à gauche, en répétant qu’il sentait la chair fraîche.

Un ogre barbu flaire l’air près de l’âtre où rôtit un mouton entier. Derrière lui, les garçons se serrent dans l’ombre, cachés sous le lit.

— C’est sûrement le veau que je viens d’habiller que vous sentez, lui dit sa femme.

— Je sens la chair fraîche, je te le dis encore une fois, reprit l’ogre en la regardant de travers. Et il y a ici quelque chose que je ne comprends pas.

En disant ces mots, il se leva de table et alla droit au lit.

— Ah ! dit-il, c’est comme cela que tu veux me tromper, maudite femme ! Je ne sais pas ce qui me retient de te manger aussi. Tu as bien de la chance d’être une vieille bête trop coriace. Voilà du gibier qui arrive juste à point pour régaler trois ogres de mes amis qui doivent venir me voir ces jours-ci.

Il les tira de dessous le lit l’un après l’autre. Les pauvres enfants se mirent à genoux et lui demandèrent pardon ; mais ils avaient affaire au plus cruel de tous les ogres, qui, bien loin d’avoir pitié d’eux, les dévorait déjà des yeux et disait à sa femme que ce seraient là de fameux morceaux, une fois qu’elle leur aurait fait une bonne sauce.

Il alla chercher un grand couteau et, en approchant des pauvres enfants, il l’aiguisait sur une longue pierre qu’il tenait dans sa main gauche. Il en avait déjà empoigné un quand sa femme lui dit :

— Qu’est-ce que vous voulez faire à cette heure-ci ? N’aurez-vous pas assez de temps demain ?

— Tais-toi, reprit l’ogre : la viande n’en sera que plus tendre.

— Mais vous avez encore là tant de viande, reprit sa femme : voilà un veau, deux moutons et la moitié d’un cochon !

— Tu as raison, dit l’ogre. Donne-leur bien à souper, qu’ils ne maigrissent pas, et va les mettre au lit.

La brave femme fut folle de joie et leur porta un bon souper ; mais ils ne purent rien manger, tant ils étaient saisis de peur. L’ogre, lui, se remit à boire, ravi d’avoir de quoi si bien régaler ses amis. Il but une douzaine de coups de plus que d’habitude, ce qui lui monta un peu à la tête et l’obligea à aller se coucher.

L’ogre avait sept filles, qui n’étaient encore que des enfants. Ces petites ogresses avaient toutes le teint très frais, parce qu’elles mangeaient de la chair fraîche comme leur père ; mais elles avaient de petits yeux gris tout ronds, le nez crochu et une très grande bouche, avec de longues dents pointues fort écartées les unes des autres. Elles n’étaient pas encore très méchantes, mais elles promettaient beaucoup, car elles mordaient déjà les petits enfants pour leur sucer le sang. On les avait fait coucher de bonne heure, et elles étaient toutes les sept dans un grand lit, chacune avec une couronne d’or sur la tête.

Il y avait dans la même chambre un autre lit de la même taille : c’est dans ce lit-là que la femme de l’ogre coucha les sept petits garçons, après quoi elle alla se coucher elle-même dans le sien.

Le Petit Poucet avait remarqué que les filles de l’ogre portaient des couronnes d’or sur la tête. Comme il craignait que l’ogre ne regrette, au milieu de la nuit, de ne pas les avoir égorgés le soir même, il se leva vers minuit, prit les bonnets de ses frères et le sien, et alla tout doucement les poser sur la tête des sept filles de l’ogre, après leur avoir enlevé leurs couronnes d’or, qu’il mit sur la tête de ses frères et sur la sienne. Ainsi l’ogre les prendrait pour ses filles, et ses filles pour les garçons qu’il voulait égorger. La chose réussit exactement comme il l’avait prévu. L’ogre, s’étant réveillé au milieu de la nuit, regretta d’avoir remis au lendemain ce qu’il pouvait faire la veille. Il sauta brusquement hors du lit et prit son grand couteau.

Agenouillé sur le lit, un garçon soulève une couronne d’or au-dessus des fillettes endormies en bonnets blancs. En face, ses frères dorment couronnés.

— Allons voir comment se portent nos petits bonshommes, dit-il. Ne nous y reprenons pas à deux fois.

Il monta donc à tâtons jusqu’à la chambre de ses filles et s’approcha du lit où étaient les petits garçons. Ils dormaient tous, sauf le Petit Poucet, qui eut bien peur quand il sentit la main de l’ogre lui tâter la tête, comme elle avait tâté celle de tous ses frères. L’ogre, sentant les couronnes d’or, s’arrêta.

— Vraiment, dit-il, j’allais faire là du beau travail ! Je vois bien que j’ai trop bu hier soir.

Il alla ensuite au lit de ses filles et, ayant senti les petits bonnets des garçons, il dit :

— Ah ! les voilà, nos gaillards. Au travail, et allons-y hardiment.

En disant ces mots, il coupa la gorge à ses sept filles, sans hésiter un instant. Très content de son expédition, il alla se recoucher dans sa chambre.

Dès que le Petit Poucet entendit ronfler l’ogre, il réveilla ses frères et leur dit de s’habiller vite et de le suivre. Ils descendirent sans bruit dans le jardin et sautèrent par-dessus le mur. Ils coururent presque toute la nuit, toujours en tremblant, sans savoir où ils allaient.

L’ogre, en se réveillant, dit à sa femme :

— Va-t’en là-haut habiller les petits bonshommes d’hier soir.

L’ogresse fut très étonnée de la bonté de son mari. Elle ne se doutait pas du sens qu’il donnait à ce mot-là et croyait qu’il lui demandait d’aller leur mettre leurs vêtements. Elle monta, et là-haut elle eut la plus terrible des surprises : ses sept filles étaient égorgées et nageaient dans leur sang.

Elle commença par s’évanouir, car c’est la première solution que trouvent presque toutes les femmes en pareil cas. L’ogre, craignant que sa femme ne mette trop de temps à faire la besogne dont il l’avait chargée, monta là-haut pour l’aider. Il ne fut pas moins étonné qu’elle quand il vit cet affreux spectacle.

— Ah ! qu’est-ce que j’ai fait là ? s’écria-t-il. Ils me le paieront, les misérables, et tout de suite.

Il jeta aussitôt un plein pot d’eau au visage de sa femme et, quand il l’eut fait revenir à elle, il lui dit :

— Donne-moi vite mes bottes de sept lieues, que j’aille les attraper.

Il se mit en route et, après avoir couru bien loin de tous les côtés, il finit par prendre le chemin où marchaient ces pauvres enfants, qui n’étaient plus qu’à cent pas de la maison de leur père. Ils virent l’ogre qui allait de montagne en montagne et qui traversait des rivières aussi facilement qu’il aurait enjambé le plus petit ruisseau. Le Petit Poucet, qui vit un rocher creux tout près de l’endroit où ils étaient, y fit cacher ses six frères et s’y glissa aussi, sans cesser de regarder ce que l’ogre allait devenir. L’ogre, qui se trouvait très fatigué du long chemin qu’il avait fait pour rien (car les bottes de sept lieues fatiguent beaucoup celui qui les porte), voulut se reposer et, par hasard, il alla s’asseoir sur le rocher où les petits garçons s’étaient cachés.

Comme il n’en pouvait plus de fatigue, il s’endormit après s’être reposé un moment, et il se mit à ronfler si effroyablement que les pauvres enfants n’eurent pas moins peur que lorsqu’il tenait son grand couteau pour leur couper la gorge. Le Petit Poucet en eut moins peur que les autres et dit à ses frères de s’enfuir vite à la maison pendant que l’ogre dormait profondément, et de ne pas s’inquiéter pour lui. Ils suivirent son conseil et gagnèrent vite la maison.

L’ogre dort à plat ventre sur un grand rocher, ses bottes pendant dans le vide. Sept garçons serrés dans le creux, en dessous, lèvent les yeux vers lui.

Le Petit Poucet s’approcha de l’ogre, lui tira doucement ses bottes et les mit aussitôt. Les bottes étaient très grandes et très larges ; mais, comme elles étaient enchantées, elles avaient le don de grandir et de rapetisser selon la jambe de celui qui les chaussait, si bien qu’elles se trouvèrent aussi justes à ses pieds et à ses jambes que si elles avaient été faites pour lui.

Un garçon souriant traverse à grands pas des collines dorées, le long d’une rivière, chaussé de grandes bottes qui lui vont parfaitement.

Il alla droit à la maison de l’ogre, où il trouva sa femme qui pleurait auprès de ses filles égorgées.

— Votre mari, lui dit le Petit Poucet, est en grand danger : il a été pris par une bande de voleurs qui ont juré de le tuer s’il ne leur donne pas tout son or et tout son argent. Au moment où ils lui tenaient le poignard sur la gorge, il m’a aperçu et m’a prié de venir vous avertir de l’état où il est, et de vous dire de me donner tout ce qu’il possède de précieux, sans rien garder, sinon ils le tueront sans pitié. Comme la chose presse beaucoup, il a voulu que je prenne ses bottes de sept lieues, les voilà, pour que j’aille vite, et aussi pour que vous ne croyiez pas que je suis un menteur.

La brave femme, très effrayée, lui donna aussitôt tout ce qu’elle avait, car cet ogre était malgré tout un très bon mari, même s’il mangeait les petits enfants. Le Petit Poucet, chargé de toutes les richesses de l’ogre, revint à la maison de son père, où on le reçut avec beaucoup de joie.

Il y a bien des gens qui ne sont pas d’accord sur ce dernier point et qui prétendent que le Petit Poucet n’a jamais volé l’ogre ; qu’à la vérité il ne s’était pas fait scrupule de lui prendre ses bottes de sept lieues, parce que l’ogre ne s’en servait que pour courir après les petits enfants. Ces gens-là assurent le savoir de bonne source, et même pour avoir bu et mangé dans la maison du bûcheron. Ils assurent que, lorsque le Petit Poucet eut chaussé les bottes de l’ogre, il s’en alla à la cour, où il savait qu’on se faisait beaucoup de souci pour une armée qui se trouvait à deux cents lieues de là, et pour l’issue d’une bataille qu’on venait de livrer. Il alla trouver le roi, disent-ils, et lui dit que, s’il le souhaitait, il lui rapporterait des nouvelles de l’armée avant la fin du jour. Le roi lui promit une grosse somme d’argent s’il y parvenait. Le Petit Poucet rapporta des nouvelles dès le soir même ; et cette première course l’ayant fait connaître, il gagnait tout ce qu’il voulait, car le roi le payait parfaitement bien pour porter ses ordres à l’armée. Après avoir fait quelque temps le métier de courrier et y avoir amassé beaucoup de bien, il revint chez son père, où l’on ne peut pas imaginer la joie qu’on eut de le revoir. Il mit toute sa famille à l’aise. Il acheta pour son père et pour ses frères des charges qu’on venait de créer, et de cette façon il les établit tous, tout en se faisant parfaitement bien voir à la cour.

Adapté par Talerie, Source : Le Petit Poucet (s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)

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