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Des frères marchent en file sur un sentier de forêt éclairé par la lune, et le plus petit sème derrière eux de petits cailloux blancs qui brillent.

Le Petit Poucet

Charles Perrault

11 min de lectureà partir de 6 ans

Trop pauvre pour nourrir ses sept fils, un bûcheron les abandonne dans la forêt, et le plus petit les mène jusqu’à la maison d’un ogre. Pendant que l’ogre dort sur un rocher, le Petit Poucet lui prend ses bottes de sept lieues, se fait remettre par l’ogresse toutes ses richesses et rentre chez son père.


Il était une fois un bûcheron et sa femme qui avaient sept enfants, tous des garçons. Ils étaient très pauvres, et aucun des sept n’était encore en âge de gagner sa vie.

Le plus jeune, à sa naissance, n’était guère plus gros qu’un pouce : on l’appela le Petit Poucet. Il ne parlait presque jamais, et ses parents prenaient ce silence pour de la bêtise. C’était tout le contraire : de leurs sept fils, c’était le plus fin, et s’il parlait peu, il écoutait beaucoup.

Vint une année terrible. La récolte manqua, la faim s’installa, et ces pauvres gens finirent par prendre la plus triste des décisions. Un soir que les enfants étaient couchés, le bûcheron dit à sa femme, près du feu :

— Nous ne pouvons plus les nourrir, et je ne peux pas les regarder mourir de faim. Demain, je les mènerai au bois, et pendant qu’ils ramasseront des brindilles, nous partirons sans qu’ils nous voient.

— Perdre tes propres enfants ! s’écria la bûcheronne. Toi, tu ferais cela ?

Il eut beau lui parler de leur misère : elle était pauvre, mais elle était leur mère. Puis elle songea à ce que ce serait de les voir s’éteindre un à un, et elle finit par dire oui, avant d’aller se coucher en pleurant.

Le Petit Poucet avait tout entendu : comprenant depuis son lit qu’ils parlaient de choses graves, il s’était glissé sans bruit sous le tabouret de son père. Au petit matin, il courut au ruisseau, remplit ses poches de petits cailloux blancs et rentra sans rien dire à ses frères.

Un petit garçon pieds nus, à quatre pattes sous le tabouret de bois où son père est assis, écoute ses parents parler près du feu.

Ils allèrent dans une forêt si épaisse qu’à dix pas on ne se voyait plus. Le bûcheron se mit à couper du bois, les enfants à ramasser des brindilles, et les parents, les voyant occupés, s’éloignèrent peu à peu, puis s’enfuirent par un sentier détourné.

Des garçons ramassent des brindilles sur le sol d’une forêt; au fond, sur un sentier ensoleillé, un homme et une femme s’éloignent de dos.

Quand les enfants se virent seuls, ils se mirent à pleurer de toutes leurs forces. Le Petit Poucet les laissa faire : il savait par où rentrer, car tout le long du chemin il avait laissé tomber ses cailloux blancs.

— N’ayez pas peur, mes frères. Nos parents nous ont laissés ici, mais je vous ramènerai à la maison. Suivez-moi.

Il les ramena par le chemin même qu’ils avaient pris à l’aller. Ils n’osèrent pas entrer tout de suite, et se serrèrent contre la porte pour écouter.

Or, ce jour-là, le seigneur du village avait envoyé au bûcheron dix écus qu’il lui devait depuis longtemps. La bûcheronne avait couru chez le boucher, et elle avait acheté trois fois plus de viande qu’il n’en fallait. Quand ils furent rassasiés, elle soupira :

— Hélas, où sont nos pauvres enfants ? C’est toi qui as voulu les perdre, Guillaume ! Les loups les ont peut-être déjà mangés !

Les sept petits, derrière la porte, l’entendirent et crièrent tous ensemble :

— Nous voilà ! Nous voilà !

Elle courut leur ouvrir et les embrassa l’un après l’autre. Cette joie dura tant que durèrent les dix écus.

Mais l’argent dépensé, le chagrin revint, et avec lui la même résolution. Cette fois, pour ne pas manquer leur coup, ils décidèrent de mener les enfants beaucoup plus loin.

Ils eurent beau parler bas, le Petit Poucet les entendit. Il comptait s’en tirer comme la première fois, mais au matin il trouva la porte fermée à double tour. Leur mère leur donna à chacun un morceau de pain : il songea qu’un pain émietté ferait aussi bien que des cailloux, et il glissa le sien dans sa poche.

Les parents les menèrent dans l’endroit le plus épais et le plus sombre de la forêt, puis prirent un détour et les laissèrent là. Le Petit Poucet ne s’inquiéta pas : il avait semé ses miettes tout le long du chemin. Mais il n’en restait pas une seule. Les oiseaux étaient venus et avaient tout mangé.

Plus ils marchaient, plus ils s’enfonçaient dans le bois. La nuit tomba, un grand vent se leva, et il leur sembla n’entendre de tous côtés que des hurlements de loups.

Le Petit Poucet grimpa en haut d’un arbre et aperçut, très loin, de l’autre côté de la forêt, une petite lueur comme celle d’une chandelle. Ils arrivèrent enfin à la maison où elle brillait, non sans bien des frayeurs, car ils la perdaient de vue chaque fois que le chemin descendait dans un creux.

Un garçon pieds nus, agrippé au tronc d’un arbre dénudé, domine une forêt bleue au crépuscule où brille au loin une petite lumière orange.

Une brave femme vint leur ouvrir. Le Petit Poucet lui dit qu’ils étaient de pauvres enfants perdus dans la forêt et qu’ils demandaient à coucher par charité. En les voyant tous si jolis, elle se mit à pleurer.

— Mes pauvres enfants, où êtes-vous allés vous mettre ? Savez-vous que c’est ici la maison d’un ogre, et qu’il mange les petits enfants ?

— Hélas, madame, répondit le Petit Poucet, qui tremblait de tout son corps, que voulez-vous que nous fassions ? Si vous ne nous gardez pas, les loups nous mangeront cette nuit, et nous aimons encore mieux que ce soit monsieur votre mari. Peut-être aura-t-il pitié de nous.

La femme de l’ogre, qui pensait pouvoir les cacher jusqu’au matin, les fit entrer et les mena se chauffer devant un bon feu, où tournait un mouton entier pour le souper de son mari.

À peine commençaient-ils à se réchauffer qu’on frappa trois ou quatre grands coups à la porte. C’était l’ogre. Sa femme les poussa sous le lit et alla ouvrir. Il demanda si le souper était prêt, se mit à table, puis renifla à droite et à gauche.

Un ogre barbu et énorme flaire l’air devant sa cheminée, où rôtit un mouton entier; sous le lit, des garçons serrés dans l’ombre le regardent.

— Je sens la chair fraîche, dit-il.

— C’est le veau que je viens de préparer, répondit sa femme.

— Je sens la chair fraîche, je te le répète, reprit l’ogre en la regardant de travers. Et il y a ici quelque chose que je ne comprends pas.

Il se leva de table et alla droit au lit.

— Ah ! C’est ainsi que tu veux me tromper ! Voilà du gibier qui tombe à point pour régaler trois ogres de mes amis.

Il les tira de dessous le lit l’un après l’autre. Il alla chercher un grand couteau et l’aiguisa sur une longue pierre en s’approchant d’eux. Il en avait déjà saisi un par le bras quand sa femme lui dit :

— Que voulez-vous faire à cette heure-ci ? N’aurez-vous pas tout le temps demain ? Il vous reste tant de viande : un veau, deux moutons et la moitié d’un cochon !

— Tu as raison, dit-il. Donne-leur bien à souper, qu’ils ne maigrissent pas, et va les mettre au lit.

L’ogre se remit à boire, tout content de pouvoir si bien régaler ses amis, et il but tant qu’il finit par aller se coucher.

Or l’ogre avait sept filles, encore petites. Elles avaient le teint très frais, car elles mangeaient de la chair fraîche comme leur père. Mais elles avaient de petits yeux gris tout ronds, le nez crochu et de longues dents pointues. On les avait couchées de bonne heure, toutes les sept dans un grand lit, chacune avec une couronne d’or sur la tête.

Dans la même chambre, il y avait un autre lit de la même taille : la femme de l’ogre y coucha les sept petits garçons, puis alla se coucher elle-même.

Le Petit Poucet avait remarqué les couronnes d’or, et il craignait que l’ogre ne regrette, au milieu de la nuit, d’avoir attendu le lendemain. Vers minuit, il se leva tout doucement, ôta leurs couronnes aux sept filles et les partagea entre ses frères et lui, puis posa sur la tête des filles les bonnets des garçons.

À genoux sur le lit des fillettes endormies en bonnets blancs, un garçon soulève une couronne d’or; en face, ses frères dorment déjà couronnés.

La chose arriva comme il l’avait prévu. L’ogre se réveilla et regretta d’avoir remis au lendemain ce qu’il pouvait faire tout de suite. Il sauta hors du lit et prit son grand couteau.

— Allons voir comment vont nos petits bonshommes, dit-il.

Il monta à tâtons jusqu’à la chambre de ses filles et s’approcha du lit où dormaient les garçons. Tous dormaient, sauf le Petit Poucet, qui eut bien peur en sentant la main de l’ogre lui tâter la tête, comme elle avait tâté celle de ses frères. Mais l’ogre sentit les couronnes d’or.

— Vraiment, dit-il, j’allais faire du beau travail ! Je vois bien que j’ai trop bu hier soir.

Il alla ensuite au lit de ses filles, où il sentit sous ses doigts les petits bonnets des garçons.

— Ah, les voilà, nos gaillards, dit-il. Allons-y sans hésiter.

Et dans le noir, sans hésiter en effet, il fit à ses sept filles ce qu’il croyait faire aux sept garçons. Puis, content de lui, il retourna se coucher.

Dès qu’il entendit l’ogre ronfler, le Petit Poucet réveilla ses frères et leur dit de le suivre. Ils descendirent sans bruit dans le jardin, sautèrent par-dessus le mur et coururent presque toute la nuit, en tremblant, sans savoir où ils allaient.

Au matin, l’ogre dit à sa femme :

— Va-t’en là-haut préparer les petits bonshommes d’hier soir.

L’ogresse, étonnée de tant de bonté, monta l’escalier en croyant qu’il lui demandait de les habiller. Ce qu’elle découvrit dans la chambre lui fit perdre connaissance. Trouvant qu’elle tardait, l’ogre monta à son tour, et resta cloué sur place devant ses sept filles.

— Ah, qu’ai-je fait là ! s’écria-t-il. Ils me le paieront, les malheureux, et tout de suite.

Il jeta un pot d’eau au visage de sa femme pour la ranimer.

— Donne-moi vite mes bottes de sept lieues, que j’aille les rattraper.

Il courut longtemps de tous les côtés, et finit par prendre le chemin où marchaient les enfants, qui n’étaient plus qu’à cent pas de la maison de leur père. Ils le virent aller de montagne en montagne et traverser les rivières comme il aurait enjambé un ruisseau. Le Petit Poucet aperçut un rocher creux tout près de là, y fit cacher ses six frères et s’y glissa lui aussi.

L’ogre, fatigué d’avoir couru pour rien, voulut se reposer, et le hasard fit qu’il s’assit justement sur ce rocher. Il s’endormit bientôt et se mit à ronfler si effroyablement que les enfants n’eurent pas moins peur que devant son grand couteau. Le Petit Poucet leur dit de ne pas s’inquiéter pour lui et de courir à la maison pendant que l’ogre dormait, et ils gagnèrent vite le logis.

L’ogre dort à plat ventre sur un gros rocher, ses immenses bottes aux pieds; en dessous, dans un creux de pierre, des garçons lèvent les yeux.

Alors le Petit Poucet s’approcha de l’ogre, lui tira doucement ses bottes et les chaussa. Elles étaient très grandes, mais comme elles étaient enchantées, elles avaient le don de grandir et de rapetisser selon la jambe de celui qui les mettait : elles lui allèrent aussi bien que si on les avait faites pour lui.

Un garçon souriant marche à grands pas en bottes de cuir sur des collines dorées, le long d’une rivière, dans la lumière basse du soir.

Il alla droit à la maison de l’ogre, où il trouva la femme qui pleurait auprès de ses filles.

— Votre mari est en grand danger, lui dit-il. Des voleurs l’ont pris et jurent de le tuer s’il ne leur donne pas tout son or et tout son argent. Il m’a aperçu et m’a prié de venir vous avertir : remettez-moi tout ce qu’il possède, sans rien garder. Il m’a donné ses bottes de sept lieues, que voilà, pour que j’aille plus vite et pour que vous ne me preniez pas pour un menteur.

La brave femme, effrayée, lui donna aussitôt tout ce qu’elle avait, car cet ogre, tout mangeur de petits enfants qu’il était, n’en était pas moins un bon mari. Chargé de toutes les richesses de l’ogre, le Petit Poucet revint chez son père, où on le reçut avec une grande joie.

Bien des gens racontent la fin autrement. Ils assurent que le Petit Poucet ne prit rien à l’ogre, sinon les bottes de sept lieues, et qu’il s’en alla à la cour, où l’on attendait des nouvelles d’une armée qui se battait à deux cents lieues de là. Il les rapporta au roi le soir même, et fut si bien payé pour porter ses ordres qu’il revint chez son père avec une fortune, mit toute sa famille à l’aise et trouva une place à son père et à chacun de ses frères.

Adapté par Talerie, source : Le Petit Poucet (s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Licence : Domaine public

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À propos de ce conte

Le Petit Poucet est un conte de Charles Perrault, publié à Paris en 1697 chez Claude Barbin. C’est le dernier conte du recueil Histoires ou Contes du temps passé, avec des moralitez. Le héros doit son nom à sa taille : à sa naissance, il n’était guère plus gros qu’un pouce.

Notre texte n’est pas celui de 1697 : c’est une version en français d’aujourd’hui, réécrite d’après l’« édition classique » du chanoine Féron (1902). Celle-ci supprime l’âge des enfants, le passage où leur mère les met au monde deux à la fois, celui des dames qui paient pour avoir des nouvelles de leurs amants, et la moralité.

Le conte de Perrault en 1697 et dans l’édition de 1902

Perrault (1697)Édition de 1902
L’âge des enfantsl’aîné a dix ans, le plus jeune septsupprimé
Les naissancesla mère les met au monde deux à la foispassage supprimé
Les filles de l’ogreégorgées par leur père dans le noirégorgées par leur père dans le noir
Les deux finsle trésor de l’ogre ou le poste de courrier du roiles deux, comme en 1697
Le gain du courrierles dames, pour des nouvelles de leurs amantssupprimé
La moralitésept vers sur l’enfant faibleaucune
Le sort de l’ogrejamais racontéjamais raconté
Afficher plus
Je sens la chair fraîche, je te le répète
Charles Perrault, 1697 : Je sens la chair fraîche, te dis-je encore une fois

Ce que raconte notre texte

Le conte se lit ici en deux versions, réécrites l’une et l’autre d’après l’édition de 1902 : une version courte et une version longue, qui suit de plus près le texte de 1902. On y retrouve les cailloux blancs, les miettes de pain mangées par les oiseaux, les dix écus du seigneur, les couronnes d’or échangées contre les bonnets des garçons, et les bottes de sept lieues, qui grandissent ou rapetissent selon la jambe. Chacune garde les deux fins de Perrault : celle du trésor, que la femme de l’ogre remet au Petit Poucet, et celle que d’autres racontent à la place, où il porte les ordres du roi à l’armée. Aucune ne reprend la moralité de 1697, qui dit en substance que l’enfant faible ou silencieux dont on se moque peut faire un jour le bonheur de toute la famille.

Dans la version longue, l’ogre coupe la gorge à ses sept filles, qu’il prend dans le noir pour les sept garçons, et sa femme les trouve au matin égorgées. La version courte le dit en une seule phrase, sans rien montrer : « il fit à ses sept filles ce qu’il croyait faire aux sept garçons ». C’est le passage à connaître avant de lire l’histoire à un enfant.

Des contes voisins et une confusion

Hansel et Gretel commence de la même façon. Dans leurs notes sur les contes des Grimm, Bolte et Polívka rapprochent les deux récits : des enfants abandonnés dans la forêt, des cailloux semés, puis des miettes de pain que picorent les oiseaux. Selon eux, c’est sans doute Perrault qui a fait entrer dans ce conte le nom de Poucet. Dans les autres contes de garçons pas plus grands qu’un pouce, ajoutent-ils, le héros est toujours l’enfant unique de ses parents, et sa petitesse pèse bien davantage sur son destin ; le Petit Poucet, lui, est le plus jeune de sept frères.

À ne pas confondre avec Poucette, d’Andersen : les deux noms ne diffèrent que par le genre, mais c’est un autre conte, dont l’héroïne est une petite fille.

Sources

Textes d’époque

Vérifié sur ces sources le 13 octobre 2026.

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