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Dans un château en ruine, un garçon souriant est assis près du feu, à côté d’un billot et d’un couteau ; l’un des deux chats noirs lui tend des cartes.

Histoire de celui qui s’en alla apprendre la peur

Frères Grimm

12 min de lecture à partir de 7 ans

Un garçon qui ne comprend rien et n’apprend rien voudrait savoir une seule chose : frissonner. Chassé par son père avec cinquante écus, il prend la grand-route en se le répétant sans cesse. Un aubergiste lui parle alors d’un château ensorcelé où beaucoup sont entrés sans jamais en ressortir.


Il était une fois un père qui avait deux fils. L’aîné était malin ; le cadet ne comprenait rien et n’apprenait rien. Quand il fallait passer par le cimetière à la nuit tombée, l’aîné disait : « Oh non, papa, ça me fait frissonner ! » Et à la veillée, quand on racontait des histoires de fantômes, tout le monde soupirait : « Ah, ça me fait frissonner ! »

« Moi, je ne frissonne jamais, pensait le cadet dans son coin. Ce doit être un art auquel je ne connais rien. »

Un jour, son père lui dit qu’il était temps d’apprendre un métier pour gagner son pain.

— Je veux bien, papa, répondit le garçon. Si c’était possible, j’aimerais apprendre à frissonner.

Le frère aîné éclata de rire. « Quel nigaud, se dit-il. Celui-là ne fera jamais rien de sa vie. »

— Frissonner, tu l’apprendras bien assez tôt, soupira le père, mais ce n’est pas avec ça que tu gagneras ton pain.

Dans la maison, le garçon parle à son père assis à la table près du feu, tandis que son frère aîné, penché sur la table, éclate de rire.

Peu après, le père confia son souci au sacristain du village.

— Si ce n’est que ça, dit le sacristain, envoyez-le-moi. Je vais vous le dégourdir.

Le garçon entra donc chez le sacristain, qui lui apprit à sonner la cloche. Une nuit, le sacristain le réveilla pour aller sonner minuit, partit devant en cachette, s’enveloppa d’un drap blanc et se posta dans l’escalier du clocher.

En montant, le garçon aperçut la forme blanche, immobile.

— Qui est là ? cria-t-il. Réponds, ou va-t’en ! Tu n’as rien à faire ici en pleine nuit.

La forme ne bougea pas.

— Qu’est-ce que tu veux ? cria le garçon une deuxième fois. Parle, ou je te jette en bas de l’escalier !

La nuit, dans l’escalier du clocher, le garçon tient la corde de la cloche et se retourne vers une forme immobile enveloppée d’un drap blanc.

Le sacristain resta raide comme une statue. Le garçon l’appela une troisième fois, en vain. Alors il poussa le fantôme, qui dégringola dix marches et resta étendu dans un coin. Puis il sonna la cloche, rentra se coucher et se rendormit.

Au petit matin, la femme du sacristain réveilla le garçon pour lui demander où était son mari, qui n’était pas rentré.

— Quelqu’un se tenait dans l’escalier, madame, et ne voulait ni répondre ni s’en aller, alors je l’ai poussé en bas. Allez voir si c’est lui ; j’en serais bien désolé.

Elle trouva son mari dans un coin, qui gémissait : il s’était cassé la jambe. Elle courut chez le père en criant :

— Votre fils a cassé la jambe de mon mari ! Reprenez ce vaurien, je ne veux plus de lui chez nous !

Le père accourut et gronda son fils.

— Je suis innocent, papa, répondit le garçon. Je lui ai dit trois fois de parler ou de partir.

— Avec toi, je n’ai que des malheurs, dit le père. Voilà cinquante écus. Va courir le monde, et ne dis à personne d’où tu viens ni qui est ton père, car j’ai honte de toi.

— Comme tu voudras, papa. Je partirai demain apprendre à frissonner ; comme ça, j’aurai au moins un métier.

Au lever du jour, il mit ses cinquante écus dans sa poche, prit la grand-route et ne cessa de se répéter :

— Ah ! si seulement je savais frissonner !

Un homme qui marchait derrière lui l’entendit. Quand ils arrivèrent en vue d’un gibet, il lui dit :

— Tu vois ce gibet ? Sept hommes y sont pendus. Assieds-toi dessous et attends la nuit : tu apprendras bien à frissonner.

— Si je l’apprends aussi vite, répondit le garçon, mes cinquante écus sont à vous. Revenez demain matin.

Il s’assit sous le gibet et alluma un feu. Vers minuit, le vent devint glacial, et les pendus se balançaient en se cognant les uns contre les autres. « Si j’ai froid ici, près du feu, pensa le garçon, comme ils doivent geler, là-haut ! »

Assis près d’un petit feu sur une colline, au clair de lune, le garçon se chauffe les mains et lève les yeux vers sept pendus alignés sous le gibet.

Par pitié, il les détacha et les assit tous les sept autour du feu. Mais ils ne bougeaient pas, et le feu prit à leurs vêtements.

— Faites attention, ou je vous raccroche là-haut !

Les morts n’entendaient rien et laissaient brûler leurs haillons.

— Tant pis pour vous, dit le garçon, fâché. Je ne vais pas brûler avec vous !

Il les raccrocha l’un après l’autre, puis s’endormit près de son feu.

Le lendemain, l’homme revint chercher les cinquante écus.

— Alors, tu sais ce que c’est, frissonner ?

— Comment l’aurais-je appris ? Ceux de là-haut n’ont pas ouvert la bouche, et ils ont laissé brûler leurs vieilles loques.

L’homme s’en alla sans l’argent, en grommelant qu’il n’avait jamais vu un gaillard pareil.

Le garçon reprit son chemin en soupirant :

— Ah ! si seulement je savais frissonner !

Un charretier lui demanda qui il était et d’où il venait. Le garçon répondit qu’il n’en savait rien, et qu’il n’avait pas le droit de dire qui était son père.

— Viens avec moi, finit par dire le charretier, je vais te trouver un toit.

Le soir, ils arrivèrent à une auberge. En entrant, le garçon répéta tout haut :

— Ah ! si seulement je savais frissonner !

L’aubergiste se mit à rire.

— Si c’est ce que tu cherches, tu pourrais bien en avoir l’occasion par ici.

— Tais-toi donc, dit sa femme. Combien de curieux l’ont déjà payé de leur vie !

Mais le garçon insista tant que l’aubergiste finit par parler. Non loin de là se dressait un château ensorcelé. Celui qui y veillerait trois nuits épouserait la fille du roi, la plus belle que le soleil ait jamais éclairée, et délivrerait les trésors que de mauvais esprits y gardaient. Beaucoup y étaient entrés ; aucun n’en était ressorti.

Le lendemain, le garçon se présenta devant le roi.

— Sire, si vous le permettez, je voudrais veiller trois nuits dans le château ensorcelé.

Le garçon plut au roi, qui lui dit :

— Tu peux emporter trois choses, à condition qu’elles soient sans vie.

— Alors je demande du feu, un tour à bois, et un banc de menuisier avec son étau et son couteau.

Le soir venu, le garçon alluma un bon feu dans une chambre du château, posa le tour à côté et s’assit sur le banc.

— Ah ! si seulement je savais frissonner ! soupira-t-il.

Vers minuit, comme il soufflait sur les braises, des cris montèrent d’un coin :

— Miaou ! Qu’il fait froid !

— Si vous avez froid, venez donc vous asseoir près du feu, bande de nigauds !

Deux grands chats noirs bondirent jusqu’à lui et le fixèrent de leurs yeux de braise. Une fois réchauffés, ils dirent :

— Camarade, si on faisait une partie de cartes ?

— Pourquoi pas ? Mais montrez-moi d’abord vos pattes.

Les chats sortirent leurs griffes.

— Oh ! que vous avez de longs ongles ! Attendez, il faut d’abord que je vous les coupe.

Il les attrapa par la peau du cou et leur serra les pattes dans l’étau.

— Je vous ai vus venir, dit-il, et je n’ai plus envie de jouer aux cartes.

Puis il les tua et les jeta dans l’eau, au pied du château.

Alors, de tous les coins, surgirent des chats noirs et des chiens noirs traînant des chaînes rougies au feu, toujours plus nombreux. Ils hurlaient et piétinaient son feu. Quand c’en fut trop, le garçon saisit son couteau et frappa dans le tas. Une partie s’enfuit ; il tua les autres et les jeta dans l’étang.

Puis, pris de sommeil, il se coucha dans un grand lit qui se trouvait là. Aussitôt, le lit se mit à rouler tout seul à travers le château.

— Très bien, dit le garçon. Plus vite !

Allongé dans un grand lit sculpté, le garçon file à toute allure dans un couloir voûté du château éclairé de torches et lève la main en riant.

Le lit fila comme tiré par six chevaux, franchit les seuils, dévala les escaliers, et soudain, hop ! se renversa sur lui comme une montagne. Le garçon envoya promener couvertures et oreillers et dit :

— Roulera qui voudra, maintenant.

Il se coucha près de son feu et dormit jusqu’au jour.

Au matin, le roi trouva le garçon étendu par terre et le crut mort.

— Quel dommage, un si beau garçon ! dit-il.

Le garçon se redressa.

— Je n’en suis pas encore là, Sire ! Une nuit est passée, les deux autres passeront aussi.

À l’auberge, l’aubergiste ouvrit de grands yeux.

— Je ne pensais pas te revoir vivant. Alors, tu as appris à frissonner ?

— Non. Si seulement quelqu’un pouvait me l’expliquer !

La deuxième nuit, il s’assit près du feu et reprit sa vieille chanson :

— Ah ! si seulement je savais frissonner !

Vers minuit, il y eut un grand vacarme, et une moitié d’homme dégringola par la cheminée.

— Hé ! cria le garçon. Il manque l’autre moitié !

L’autre moitié tomba à son tour. Le temps que le garçon ranime son feu, les deux morceaux s’étaient rejoints, et un homme affreux était assis à sa place.

— Ah non, ce n’est pas de jeu, dit le garçon. Ce banc est à moi.

Il chassa l’homme de force et reprit sa place. D’autres hommes tombèrent alors par la cheminée, avec neuf os de mort et deux crânes ; ils dressèrent les os comme des quilles et se mirent à jouer.

— Dites, je peux être des vôtres ? demanda le garçon.

— Oui, si tu as de l’argent.

— De l’argent, j’en ai assez. Mais vos boules ne sont pas bien rondes.

Il mit les crânes sur son tour et les arrondit.

— Voilà, elles rouleront mieux. On va bien s’amuser !

Agenouillé dans une salle en ruine, le garçon pose la main sur un crâne face à neuf os dressés comme des quilles ; trois hommes pâles le regardent.

Il joua et perdit un peu d’argent ; aux douze coups de l’horloge, tout disparut, et il s’endormit tranquillement.

Le lendemain matin, le roi vint aux nouvelles.

— Tu n’as donc pas frissonné, cette fois ?

— Pensez-vous ! J’ai joué aux quilles et perdu quelques sous. Si seulement je savais ce que c’est, frissonner !

La troisième nuit, il se rassit sur son banc et dit, tout maussade :

— Ah ! si seulement je savais frissonner !

Tard dans la soirée, six grands hommes entrèrent en portant un cercueil.

— Ha ha ! s’écria le garçon. C’est sûrement mon cousin, qui est mort il y a quelques jours. Viens, mon cousin, viens !

Les hommes posèrent le cercueil. Quand le garçon en souleva le couvercle, il vit un mort, froid comme la glace.

— Attends, je vais te réchauffer un peu.

Le garçon posa sur le visage du mort une main chauffée au feu, puis lui frotta les bras, en vain. « À deux dans un lit, on se tient chaud », se dit-il. Il porta le mort dans le lit et se coucha à côté de lui.

Au bout d’un moment, le mort se réchauffa et commença à remuer.

— Tu vois, mon cousin ? Heureusement que je t’ai réchauffé !

Mais le mort se dressa et cria :

— Maintenant, je vais t’étrangler !

— C’est comme ça que tu me remercies ? Retourne tout de suite dans ton cercueil !

Le garçon le rejeta dans le cercueil et rabattit le couvercle. Les six hommes revinrent l’emporter.

— Je n’arrive pas à frissonner, dit le garçon. Ici, je ne l’apprendrai jamais de ma vie.

Alors entra un vieillard plus grand que tous les autres, à l’air terrible, avec une longue barbe blanche.

— Petit misérable, cria-t-il, tu vas bientôt savoir ce que c’est, frissonner, car tu vas mourir !

— Pas si vite, répondit le garçon. Je suis aussi fort que toi, et sans doute plus fort encore.

— C’est ce qu’on va voir. Si tu es plus fort que moi, je te laisserai partir.

Le vieillard le mena jusqu’à une forge et, d’un coup de hache, enfonça une enclume dans le sol.

— Je peux faire mieux, dit le garçon.

Il alla vers une autre enclume. Le vieillard se pencha pour regarder, sa barbe pendante ; d’un coup de hache, le garçon fendit l’enclume et y coinça la barbe.

— Je te tiens. C’est toi qui vas mourir, maintenant.

Dans une forge, un vieillard à longue barbe blanche tire sur sa barbe coincée dans une enclume fendue ; à côté, le garçon tient une barre de fer.

Il frappa le vieillard avec une barre de fer jusqu’à ce que celui-ci gémisse, le supplie d’arrêter et lui promette de grandes richesses. Alors le garçon le libéra.

Le vieillard le conduisit dans une cave et lui montra trois coffres pleins d’or.

— Une part est pour les pauvres, dit-il, une autre pour le roi, et la troisième pour toi.

Minuit sonna, et le vieillard disparut. Le garçon retrouva sa chambre à tâtons et s’endormit près du feu.

Le lendemain matin, le roi arriva.

— Cette fois, tu as sûrement appris à frissonner ?

— Non, Sire. Mon cousin mort est venu, puis un barbu m’a montré de l’or, mais personne ne m’a dit ce que c’est, frissonner.

— Tu as délivré le château, dit le roi, et tu épouseras ma fille.

— C’est très bien, mais je ne sais toujours pas ce que c’est, frissonner.

On remonta l’or de la cave et l’on célébra les noces. Le jeune roi aimait beaucoup sa femme et il était heureux ; pourtant, il répétait sans cesse :

— Ah ! si seulement je savais frissonner !

Cela finit par agacer la jeune reine. Sa femme de chambre lui dit :

— Laissez-moi faire, Madame. Je vais bien le lui apprendre, moi, à frissonner.

La femme de chambre fit puiser au ruisseau du jardin un plein seau d’eau, avec des goujons dedans. La nuit, pendant que le jeune roi dormait, sa femme retira la couverture et lui renversa dessus le seau d’eau froide, si bien que les petits poissons se mirent à frétiller tout autour de lui.

La nuit, dans une chambre royale, la jeune reine soulève la couverture et renverse un seau d’eau pleine de petits poissons sur le jeune roi endormi.

Il se réveilla en criant :

— Oh ! comme je frissonne, ma femme, comme je frissonne ! Oui, maintenant je sais ce que c’est, frissonner !

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Adapté par Talerie, source : Kinder- und Hausmärchen (s’ouvre dans une nouvelle fenêtre) Domaine public