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Dans une caverne éclairée par un feu, un géant à l’œil unique au milieu du front, assis sur un rocher, regarde un homme barbu lui tendre une coupe de vin.

Ulysse et le Cyclope

Homer

13 min de lectureà partir de 7 ans

Enfermé dans la caverne du Cyclope Polyphème, Ulysse l’enivre, se fait appeler Personne, l’aveugle et s’échappe sous le ventre des béliers. Le géant lance un rocher vers le navire, mais la vague pousse le bateau vers l’île où attend la flotte, et Zeus refuse le bélier qu’Ulysse lui offre.


Après la longue guerre de Troie, Ulysse, roi d’Ithaque, rentrait chez lui avec ses douze navires. Mais la mer est vaste, et le voyage du retour allait durer bien plus longtemps qu’il ne le croyait.

Une nuit, dans un brouillard si épais qu’on ne voyait ni la lune ni la côte, un dieu guida les bateaux jusqu’à une petite île. Les marins ne comprirent qu’ils avaient touché terre qu’au moment où les coques raclèrent le sable. Ils replièrent les voiles et dormirent sur la plage jusqu’à l’aube.

La nuit, sous un ciel étoilé, des navires aux voiles repliées glissent dans la brume vers une plage, au pied d’une côte boisée où marchent des chèvres sauvages.

Au matin, ils découvrirent une île couverte de forêts, sans maisons ni bergers, où vivaient des chèvres sauvages. La chasse fut si bonne que chaque navire en reçut neuf, et celui d’Ulysse dix. Tout le jour, ils festoyèrent sur le rivage.

En face, de l’autre côté de l’eau, on voyait monter des fumées, on entendait des voix et des bêlements. C’était le pays des Cyclopes, des géants qui n’avaient qu’un seul œil au milieu du front. Ils ne labouraient rien, n’avaient ni lois ni assemblées, et chacun vivait dans sa caverne, au sommet des montagnes, sans se soucier des autres.

Le lendemain, Ulysse réunit ses hommes.

— Restez ici avec les navires, mes amis. Moi, je vais aller voir avec mon équipage qui habite là-bas. Je veux savoir si ce sont des brutes sans foi ni loi, ou des gens qui accueillent les voyageurs et respectent les dieux.

Il monta à bord, ses rameurs s’assirent sur leurs bancs, et les rames frappèrent la mer.

Sur l’autre rive, ils aperçurent une haute caverne ombragée de lauriers, et devant elle un grand enclos de pierres où les moutons et les chèvres passaient la nuit. C’était la demeure d’un géant qui vivait seul, loin des autres, et ne pensait qu’à faire le mal. Il ressemblait moins à un homme qu’à une montagne boisée.

En plein soleil, Ulysse et ses compagnons en tunique passent devant une haute caverne ombragée de lauriers, près d’un enclos de pierres, au-dessus de la mer.

Ulysse laissa la plupart de ses hommes garder le navire et choisit les douze plus courageux. Il emporta une outre pleine d’un vin noir très précieux, que lui avait offert un prêtre nommé Maron pour le remercier de l’avoir épargné, lui et sa famille. Ce vin était si fort qu’on le mélangeait à vingt fois plus d’eau. Ulysse l’avait pris avec lui, car il pressentait qu’ils allaient rencontrer un être d’une force immense, qui ne connaissait ni la justice ni les lois.

La caverne était vide : son maître était parti faire paître ses bêtes. Les Grecs entrèrent, émerveillés. Des claies croulaient sous les fromages, les agneaux et les chevreaux étaient rangés dans leurs enclos, et des seaux pleins de lait attendaient dans un coin.

— Prenons quelques fromages, supplièrent les compagnons, emmenons les agneaux et retournons vite au bateau !

Ulysse refusa. Il voulait voir le géant de ses propres yeux, et il espérait recevoir de lui les cadeaux que l’on offre à un hôte. C’était une grave erreur, et ses compagnons allaient bientôt la payer cher.

Ils allumèrent donc un feu, goûtèrent aux fromages et attendirent.

Le soir, le géant revint. Il jeta à l’entrée un énorme fagot de bois sec, dans un fracas terrible, et les Grecs coururent se cacher au fond de la caverne. Le Cyclope fit entrer ses brebis et ses chèvres, puis il souleva un rocher gigantesque et le posa devant l’entrée pour la fermer. Vingt-deux chariots attelés n’auraient pas réussi à le déplacer.

À la lueur du feu, le Cyclope à l’œil unique pose un énorme rocher devant l’entrée, tandis que les Grecs se serrent, effrayés, au fond de la caverne.

Il s’assit, se mit à traire ses bêtes une à une et glissa chaque petit sous sa mère. Puis il ralluma le feu, et c’est alors que son œil unique tomba sur les étrangers.

— Qui êtes-vous ? D’où venez-vous par la mer ? Êtes-vous des marchands, ou bien des pirates ?

Sa grosse voix fit trembler les Grecs, mais Ulysse lui répondit.

— Nous sommes des Grecs qui rentrons de Troie, et les vents nous ont égarés. Nous venons à toi en suppliants et nous te demandons l’hospitalité. Respecte les dieux, ô puissant : Zeus lui-même protège les étrangers.

Le Cyclope lui répondit d’une voix dure.

— Tu es bien naïf, étranger, pour me demander de craindre les dieux ! Nous autres Cyclopes, nous nous moquons de Zeus et de tous les autres, car nous sommes plus forts qu’eux. Mais dis-moi, où as-tu laissé ton bateau ? Loin d’ici, ou tout près ?

Ulysse comprit le piège. Si le géant apprenait où se trouvait le navire, il irait le détruire, et plus personne ne pourrait s’enfuir. Ulysse mentit donc.

— Poséidon, le dieu de la mer, a brisé mon bateau contre les rochers, au bout de ton pays. Je n’ai échappé à la mort qu’avec ces hommes-là.

Le Cyclope ne répondit rien. D’un geste brusque, il attrapa deux des compagnons d’Ulysse et les dévora pour son souper, comme un lion des montagnes. Les autres, horrifiés, levaient les bras vers Zeus en pleurant. Puis le géant but du lait à grandes gorgées, s’étendit au milieu de ses bêtes et s’endormit.

Ulysse porta la main à son épée. Il voulait se jeter sur le monstre et le frapper en plein cœur. Mais une autre pensée le retint : si le Cyclope mourait, qui déplacerait le rocher de l’entrée ? Aucun d’eux n’avait la force de le faire bouger, et ils resteraient enfermés là pour toujours. Alors ils attendirent le jour en gémissant.

À l’aube, le géant se mit à traire ses bêtes, puis il prit encore deux hommes pour son repas. Ensuite il écarta sans effort le grand rocher, fit sortir son troupeau et remit la pierre en place, aussi facilement qu’on referme le couvercle d’un carquois.

Resté seul avec ses compagnons, Ulysse chercha longtemps comment les sauver tous. Enfin, il eut une idée. Dans la caverne traînait la massue du Cyclope, un tronc d’olivier encore vert, aussi long que le mât d’un navire. Ulysse en coupa un morceau, le fit dégrossir par ses hommes, en tailla lui-même la pointe et la durcit dans le feu. Puis il cacha le pieu sous le fumier qui couvrait le sol.

Agenouillé près du feu, Ulysse taille la pointe d’un long pieu avec un couteau, pendant que deux compagnons inquiets guettent près du grand rocher de l’entrée.

Il fit ensuite tirer au sort ceux qui l’aideraient à l’enfoncer dans l’œil du géant pendant son sommeil. Le sort désigna les quatre hommes qu’il aurait choisis lui-même, et Ulysse serait le cinquième.

Le soir, le Cyclope revint. Cette fois, il fit entrer toutes ses bêtes, même les béliers. Il referma l’entrée avec le rocher, se mit à traire ses brebis et ses chèvres et, comme la veille, il prit deux hommes pour son souper.

Alors Ulysse s’approcha de lui, une coupe de vin noir à la main.

— Tiens, Cyclope, bois ce vin après ton repas. Je te l’apportais en cadeau, dans l’espoir que tu aurais pitié de nous. Mais ta cruauté n’a pas de limites. Qui osera encore venir te voir, après une chose pareille ?

Le géant vida la coupe d’un trait. Le vin lui plut tellement qu’il en redemanda.

— Donne-m’en encore, mon ami, et dis-moi vite ton nom : je veux te faire un cadeau qui te réjouira. Ce vin-là, c’est un vrai nectar des dieux !

Ulysse le servit une deuxième fois, puis une troisième, et trois fois le Cyclope but sans réfléchir. Quand le vin lui eut embrouillé l’esprit, Ulysse lui parla d’une voix douce.

— Tu veux savoir mon nom, Cyclope ? Je m’appelle Personne. Mon père, ma mère et tous mes compagnons m’appellent Personne.

— Eh bien, Personne, répondit le géant, je te mangerai en dernier, après tous tes amis. Voilà mon cadeau.

Sur ces mots, il bascula en arrière et s’effondra sur le sol, terrassé par le vin et le sommeil.

Aussitôt, Ulysse sortit le pieu de sa cachette et en plongea la pointe sous la braise. Il rassura ses compagnons à voix basse, pour que la peur ne les fasse pas reculer au dernier moment. Quand le bois vert se mit à rougeoyer, il le retira du feu. Ses quatre compagnons se tenaient autour de lui, et un dieu leur donna du courage.

Quatre Grecs sont accroupis autour du feu, où rougeoie la pointe du pieu, pendant que le Cyclope, l’œil unique fermé, dort assis contre la paroi de la caverne.

Ensemble, ils soulevèrent le pieu brûlant et l’enfoncèrent dans l’œil unique du Cyclope. Ulysse pesait dessus de tout son poids et le faisait tourner, comme un charpentier qui perce une planche. On entendit un sifflement, pareil à celui du fer rouge que le forgeron plonge dans l’eau froide.

Le géant poussa un hurlement si terrible que les rochers en résonnèrent. Les Grecs s’enfuirent dans le noir, épouvantés. Le Cyclope arracha le pieu et appela à grands cris les autres Cyclopes, qui vivaient dans les cavernes alentour. Ils accoururent de toutes parts devant l’entrée.

— Qu’as-tu donc, Polyphème, à crier ainsi en pleine nuit ? Quelqu’un te vole tes moutons ? Quelqu’un veut te tuer, par la force ou par la ruse ?

Du fond de sa caverne, Polyphème leur répondit.

— Mes amis, c’est Personne ! Personne ne me tue par la force, c’est par la ruse ! Personne ne me tue !

Ses voisins haussèrent les épaules.

— Si personne ne te fait de mal, et que tu es seul, c’est que ton mal vient du grand Zeus, et contre lui, nous ne pouvons rien. Prie donc ton père, Poséidon, le roi de la mer.

Et ils s’en retournèrent chez eux. Au fond de lui, Ulysse riait : son faux nom les avait tous trompés.

Gémissant de douleur, le Cyclope avança à tâtons jusqu’à l’entrée, repoussa le rocher et s’assit en travers du passage, les bras tendus, pour attraper quiconque essaierait de sortir avec les moutons. Mais Ulysse cherchait déjà comment sauver ses compagnons.

Dans le troupeau se trouvaient de beaux béliers, grands et forts, à la laine épaisse et sombre. Sans bruit, Ulysse les attacha trois par trois avec des brins d’osier. Sous celui du milieu, il attacha un homme ; les deux autres, de chaque côté, servaient à le cacher.

Pour lui-même, il garda le plus grand et le plus beau bélier du troupeau. Il se glissa sous son ventre, agrippa à pleines mains sa laine épaisse et s’y tint, sans bouger. Ils attendirent ainsi l’aube, le cœur battant.

Au lever du jour, les béliers se pressèrent vers la sortie pour gagner les pâturages. Le Cyclope, toujours souffrant, passait la main sur le dos de chaque bête qui sortait, mais il ne pensa jamais à tâter dessous. Les compagnons d’Ulysse passèrent l’un après l’autre.

Le grand bélier sortit le dernier, alourdi par l’homme qui s’y cachait, et Ulysse, sous lui, retenait son souffle. Polyphème caressa le bélier et lui parla doucement.

Le Cyclope, son œil unique fermé, pose la main sur le grand bélier sous le ventre duquel Ulysse s’agrippe, un compagnon caché sous un autre bélier.

— Mon bon bélier, pourquoi sors-tu le dernier aujourd’hui ? D’habitude, tu es toujours le premier à brouter l’herbe tendre, le premier à la rivière, le premier à rentrer le soir. Serais-tu triste pour l’œil de ton maître ? Ce misérable Personne me l’a pris, après m’avoir enivré. Ah, si tu pouvais parler et me dire où il se cache ! Je l’écraserais contre la paroi, et mon cœur serait enfin soulagé.

Puis il laissa passer le bélier.

Un peu plus loin, Ulysse se laissa glisser à terre et détacha ses compagnons. Vite, ils poussèrent les plus gras des moutons jusqu’au navire. Leurs amis les accueillirent avec joie, puis se mirent à pleurer ceux qui ne revenaient pas. D’un froncement de sourcils, Ulysse leur fit signe de se taire : il fallait partir sans attendre. Les rameurs s’assirent sur leurs bancs, et les rames frappèrent la mer.

Quand ils furent assez loin, mais encore à portée de voix, Ulysse ne put s’empêcher de crier.

— Cyclope ! Tu n’as pas eu honte de dévorer tes hôtes dans ta propre maison : voilà pourquoi Zeus et les autres dieux t’ont puni !

Fou de rage, le géant arracha le sommet d’une montagne et le lança vers eux. Le rocher tomba juste devant le navire, et la vague qu’il souleva les ramena d’un coup jusqu’au rivage. Ulysse saisit une longue perche, repoussa le bateau et, d’un signe de tête, ordonna à ses hommes de ramer de toutes leurs forces.

Debout sur la falaise, une main sur le visage, le Cyclope a lancé un énorme rocher vers le navire d’Ulysse, où les rameurs tirent sur les rames dans les vagues.

Quand ils furent de nouveau au large, Ulysse voulut encore parler au Cyclope. Ses compagnons le supplièrent de n’en rien faire.

— Malheureux, pourquoi le provoquer encore ? S’il entend ta voix, il nous écrasera sous un autre rocher, nous et le bateau !

Mais Ulysse, trop fier, ne les écouta pas.

— Cyclope ! Si un jour quelqu’un te demande qui t’a rendu aveugle, dis-lui que c’est Ulysse, fils de Laërte, qui habite à Ithaque !

Le Cyclope se mit à gémir.

— Hélas ! La vieille prophétie s’est réalisée ! Un devin, Télémos, m’avait annoncé autrefois qu’un certain Ulysse me priverait de la vue. Moi, j’attendais un homme grand et beau, d’une force immense, et c’est un petit homme de rien qui m’a aveuglé, après m’avoir assommé avec son vin ! Mais je suis le fils de Poséidon, et lui seul pourra me guérir, s’il le veut.

— Même Poséidon ne te rendra jamais ton œil, lui répondit Ulysse.

Alors le Cyclope leva les mains vers le ciel et pria son père.

— Écoute-moi, Poséidon ! Si je suis vraiment ton fils, fais qu’Ulysse, fils de Laërte, qui habite à Ithaque, ne revoie jamais son pays. Et si son destin est d’y rentrer malgré tout, qu’il n’y arrive que tard et à grand-peine, après avoir perdu tous ses compagnons, sur le navire d’un autre, et qu’il trouve le malheur dans sa maison !

Poséidon entendit la prière de son fils. Le Cyclope lança un rocher plus gros encore, qui tomba juste derrière le navire, mais cette fois la vague poussa le bateau vers le large, jusqu’à l’île où attendait le reste de la flotte. Leurs compagnons étaient assis sur la plage, tristes et inquiets, guettant toujours leur retour.

Ils partagèrent les moutons du Cyclope, pour que chacun ait sa juste part, et les compagnons d’Ulysse lui donnèrent en plus le grand bélier. Sur le rivage, Ulysse l’offrit en sacrifice à Zeus, le maître des nuages. Mais Zeus refusa son offrande : il songeait déjà à perdre tous les navires d’Ulysse et tous ses fidèles compagnons.

Ils mangèrent et burent sur la plage jusqu’au coucher du soleil, puis ils dormirent au bord de la mer. Au matin, les rameurs reprirent leurs places, et les rames frappèrent la mer. Tous étaient heureux d’avoir échappé à la mort, mais ils avaient le cœur lourd, car ils pensaient aux amis qu’ils avaient perdus.

Adapté par Talerie, Source : L’Odyssée (s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)

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