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À l’aube sur la grève, un génie barbu sort en fumée d’un vase de cuivre jaune, près du couvercle de plomb ; le vieux pêcheur, couteau en main, le regarde.

Le Pêcheur et le Génie

Antoine Galland

11 min de lectureà partir de 6 ans

Un vieux pêcheur pauvre remonte dans ses filets un vase de cuivre scellé d’où sort un génie qui veut le tuer, mais le pêcheur l’y enferme par la ruse. Délivré sur serment, le génie mène le pêcheur à un étang aux poissons de quatre couleurs ; le sultan paie au pêcheur quatre cents pièces d’or pour quatre d’entre eux.


Il était une fois un pêcheur très âgé et si pauvre qu’il gagnait à peine de quoi nourrir sa femme et ses trois enfants. Chaque jour, il partait pêcher de grand matin, et il s’était fait une règle de ne jeter ses filets que quatre fois, pas une de plus.

Un matin, il descendit au bord de la mer au clair de lune et jeta ses filets. Ils étaient lourds, et il crut déjà tenir une belle pêche. Mais au lieu de poissons, il n’y trouva que la carcasse d’un âne, qui avait déchiré les mailles.

Le cœur gros, il raccommoda ses filets et les jeta une deuxième fois. Il n’en tira qu’un grand panier rempli de gravier et de boue.

— Ô Fortune, s’écria-t-il, cesse donc de t’acharner contre moi ! Je suis venu ici gagner ma vie, et c’est ma mort que tu m’annonces. Tu combles les méchants et tu oublies les honnêtes gens !

Il jeta le panier au loin, lava ses filets et les lança une troisième fois. Il ne ramena que des pierres, des coquillages et des ordures. Son désespoir fut tel qu’il faillit en perdre la raison. Comme le jour se levait, il fit sa prière du matin et y ajouta ces mots :

— Seigneur, vous savez que je ne jette mes filets que quatre fois par jour. Je les ai jetés trois fois pour rien. Il ne m’en reste qu’une : rendez-moi la mer favorable, comme vous l’avez fait pour Moïse.

Alors le pêcheur jeta ses filets pour la quatrième fois. Il eut du mal à les ramener ; pourtant ils ne contenaient pas un seul poisson, seulement un vase de cuivre jaune, si lourd qu’il semblait plein. Il était fermé par un couvercle de plomb marqué d’un sceau.

« Je le vendrai au fondeur, se dit-il tout content, et avec l’argent j’achèterai une mesure de blé. »

Il secoua le vase : rien ne bougeait à l’intérieur. Ce silence et ce sceau lui firent penser que le vase renfermait quelque chose de précieux. Il prit son couteau et, non sans peine, ouvrit le couvercle. Il pencha le vase vers le sol ; rien n’en sortit. Il le posa devant lui pour l’examiner.

Assis pieds nus sur un rocher au bord de la mer, le vieux pêcheur colle l’oreille contre le vase de cuivre jaune, fermé par son couvercle de plomb scellé.

C’est alors qu’une fumée très épaisse s’échappa du vase, et le pêcheur recula de quelques pas. Elle monta jusqu’aux nuages et s’étendit sur la mer et sur le rivage comme un grand brouillard, puis elle se rassembla et prit corps : devant le pêcheur se dressait un génie deux fois plus grand que le plus grand des géants. Le pauvre homme voulut s’enfuir, mais il avait si peur que ses jambes refusèrent de le porter.

— Salomon, Salomon, grand prophète de Dieu, s’écria le génie, pardon, pardon ! Jamais plus je ne m’opposerai à vos volontés !

En entendant ces mots, le pêcheur reprit un peu courage.

— Esprit orgueilleux, que dites-vous là ? Salomon, le prophète de Dieu, est mort depuis plus de dix-huit cents ans. Dites-moi plutôt pourquoi vous étiez enfermé dans ce vase.

Le génie le toisa d’un air hautain.

— Parle-moi sur un autre ton, pêcheur, avant que je te tue.

— Et pourquoi me tueriez-vous ? répondit le pêcheur. Je viens de vous rendre la liberté. L’avez-vous déjà oublié ?

— Non, je m’en souviens, dit le génie. Mais cela ne m’empêchera pas de te faire mourir. Je ne t’accorde qu’une seule grâce : choisir de quelle façon tu veux mourir.

— Mais quel mal vous ai-je fait ? Est-ce ainsi que vous me remerciez ?

— Je ne peux pas faire autrement, dit le génie. Écoute mon histoire. Tous les génies se sont soumis au grand Salomon, fils de David ; moi, j’ai refusé de lui obéir. Pour me punir, il m’a enfermé dans ce vase, il a scellé le couvercle de plomb avec son sceau, où est gravé le grand nom de Dieu, et il m’a fait jeter à la mer.

Le génie poursuivit d’une voix sombre :

— Pendant le premier siècle de ma prison, j’ai juré que si quelqu’un me délivrait, je le rendrais riche, lui et ses enfants après lui. Personne n’est venu. Pendant le deuxième siècle, j’ai juré d’ouvrir à mon libérateur tous les trésors de la terre. Personne n’est venu. Pendant le troisième, j’ai promis d’en faire un puissant roi et de lui accorder chaque jour trois souhaits, quels qu’ils soient. Personne n’est venu.

Sa voix se fit terrible :

— Alors, fou de rage, j’ai juré que celui qui me délivrerait, je le tuerais sans pitié, et que je lui laisserais pour seule grâce le choix de sa mort. C’est toi qui m’as délivré aujourd’hui : choisis donc comment tu veux mourir.

Le pêcheur fut accablé, moins pour lui-même que pour ses trois enfants, qu’il voyait déjà réduits à la misère.

— Ayez pitié de moi, en souvenir de ce que j’ai fait pour vous ! s’écria-t-il. Pardonnez-moi, et Dieu vous pardonnera.

— Je te l’ai déjà dit, répondit le génie : c’est justement pour cela que je dois te tuer.

— Vous voulez donc rendre le mal pour le bien ? Le proverbe a raison : qui fait du bien à un ingrat en est toujours mal payé.

— Assez de discours, coupa le génie. Dis-moi vite comment tu veux mourir.

Le pêcheur était au pied du mur, et c’est là qu’il eut une idée.

— Puisque je ne peux pas échapper à la mort, dit-il, je me soumets à la volonté de Dieu. Mais avant de choisir, je vous conjure, par le grand nom de Dieu gravé sur le sceau de Salomon, de répondre franchement à une question.

En entendant ce nom, le génie trembla, car il ne pouvait plus refuser de dire la vérité.

— Demande ce que tu veux, et dépêche-toi !

— Je voudrais savoir si vous étiez vraiment dans ce vase. Oseriez-vous le jurer par le grand nom de Dieu ?

— Oui, je le jure par ce grand nom : j’y étais.

— Je ne peux pas vous croire, dit le pêcheur. Ce vase ne pourrait même pas contenir un de vos pieds !

— Je te jure pourtant que j’y étais, tel que tu me vois. Tu ne me crois donc pas, après un pareil serment ?

— Non, vraiment. Je ne vous croirai que si je le vois de mes yeux.

Aussitôt, le corps du génie se changea en fumée. La fumée s’étendit comme la première fois sur la mer et sur le rivage, puis elle se rassembla et commença à rentrer dans le vase, lentement, régulièrement, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien dehors. Une voix sortit alors du vase :

— Eh bien, pêcheur incrédule, me voici dans le vase. Me crois-tu, maintenant ?

Le bras levé, l’air furieux, le génie tourne en spirale de fumée et rentre dans le vase, tandis que le pêcheur, penché à côté, tient prêt le couvercle de plomb.

Au lieu de répondre, le pêcheur saisit le couvercle de plomb et referma vivement le vase.

— Génie, cria-t-il, demande-moi grâce à ton tour, et choisis de quelle mort tu veux mourir ! Mais non : il vaut mieux que je te rejette à la mer, à l’endroit même d’où je t’ai tiré. Ensuite, je bâtirai une maison sur ce rivage pour avertir tous les pêcheurs : qu’ils se gardent bien de repêcher un méchant génie comme toi !

Furieux, le génie fit tous ses efforts pour sortir, mais le sceau de Salomon le retenait. Voyant que le pêcheur avait désormais le dessus, il cacha sa colère.

— Pêcheur, dit-il d’une voix radoucie, garde-toi bien de faire cela. Je plaisantais : il ne fallait pas me prendre au sérieux.

— Ô génie, toi qui étais tout à l’heure le plus grand des génies et qui en es maintenant le plus petit, tes belles paroles ne te serviront à rien. Tu retourneras à la mer jusqu’au jour du Jugement. Je t’ai supplié de me laisser la vie, et tu n’as rien voulu entendre ; je te rends la pareille.

— Ouvre le vase, je t’en supplie, rends-moi la liberté, et tu seras content de moi.

— Tu n’es qu’un traître, répondit le pêcheur. Je serais bien fou de me fier à toi : tu me traiterais comme un certain roi grec a traité le médecin Douban. Si ce roi avait laissé vivre le médecin, Dieu l’aurait laissé vivre lui aussi ; mais il est resté sourd à ses prières, et Dieu l’a puni. Toi non plus, tu n’as pas voulu m’épargner : à mon tour d’être sans pitié.

— Pêcheur, mon ami, supplia le génie, ne fais pas une chose si cruelle ! Il n’est pas beau de se venger ; il est bien plus beau de rendre le bien pour le mal.

— Non, assez parlé. Je vais te jeter au fond de la mer.

Pieds nus sur un rocher battu par les vagues, le vieux pêcheur, l’air sévère, brandit le vase de cuivre jaune au-dessus de l’épaule pour le jeter à la mer.

— Encore un mot, pêcheur ! Je te promets de ne te faire aucun mal. Bien au contraire, je t’enseignerai le moyen de devenir très riche.

L’espoir de sortir enfin de la pauvreté fit hésiter le pêcheur.

— Jure-moi par le grand nom de Dieu que tu tiendras parole, dit-il, et je t’ouvrirai. Tu n’oseras pas trahir un pareil serment.

Le génie le jura, et le pêcheur ôta aussitôt le couvercle. La fumée sortit, le génie reprit sa forme, et la première chose qu’il fit fut d’envoyer le vase dans la mer d’un grand coup de pied. Le pêcheur prit peur.

— Génie, que signifie cela ? Ne voulez-vous pas tenir le serment que vous venez de faire ?

La peur du pêcheur fit rire le génie.

— Rassure-toi, pêcheur. J’ai jeté ce vase pour m’amuser et voir si tu aurais peur. Et pour te prouver que je tiens parole, prends tes filets et suis-moi.

Il se mit en marche, et le pêcheur le suivit avec ses filets, sans être tout à fait rassuré. Ils passèrent devant la ville, montèrent au sommet d’une montagne, puis descendirent dans une vaste plaine, au bout de laquelle s’étendait un étang, entre quatre collines.

— Jette tes filets, dit le génie, et prends du poisson.

L’étang était plein de poissons, et le pêcheur fut stupéfait de voir qu’ils étaient de quatre couleurs : il y en avait des blancs, des rouges, des bleus et des jaunes. Il jeta ses filets et en ramena quatre, un de chaque couleur. Jamais il n’en avait vu de pareils, et il ne se lassait pas de les admirer.

— Porte ces poissons à ton sultan, lui dit le génie. Il t’en donnera plus d’argent que tu n’en as jamais eu entre les mains. Tu pourras venir pêcher ici tous les jours, mais je te préviens : ne jette tes filets qu’une seule fois par jour, sinon il t’arrivera malheur.

Sur ces mots, il frappa la terre du pied. Le sol s’ouvrit, l’engloutit et se referma sur lui.

Au bord d’un étang, le pêcheur lève les yeux vers le génie géant dont le pied fend le sol. Quatre poissons, blanc, rouge, bleu et jaune, gisent dans son filet.

Bien décidé à obéir, le pêcheur se garda de jeter ses filets une seconde fois. Il reprit le chemin de la ville, ravi de sa pêche, et alla tout droit au palais présenter ses poissons au sultan.

Le sultan fut émerveillé. Après avoir longuement admiré les poissons l’un après l’autre, il dit à son grand vizir :

— Portez ces poissons à l’habile cuisinière que l’empereur des Grecs m’a envoyée. Je pense qu’ils seront aussi bons qu’ils sont beaux.

Dans une salle du palais aux arcs de faïence, le sultan à genoux se penche, émerveillé, sur un plateau de quatre poissons, devant le grand vizir et le pêcheur.

Le grand vizir les porta lui-même à la cuisinière, puis il revint auprès de son maître, qui le chargea de donner au pêcheur quatre cents pièces d’or.

Dans une pièce modeste, le pêcheur verse des pièces d’or d’un sac. Sa femme lève les mains de joie et les trois enfants fixent le tas, les yeux écarquillés.

Le pêcheur n’avait jamais possédé une telle somme. Il avait peine à croire à son bonheur et se demandait s’il ne rêvait pas. Mais tout était bien réel, et il put enfin donner à sa femme et à ses trois enfants tout ce dont ils avaient besoin.

Adapté par Talerie, source : Les Mille et Une Nuits (s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Licence : Domaine public