
Urashima Taro
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Urashima Taro, un jeune pêcheur au bon cœur, achète aux garçons du village la tortue qu’ils tourmentaient. Le lendemain, en pleine mer, une voix claire prononce son nom. La même tortue le prend sur son dos et plonge avec lui jusqu’à la porte du palais du Roi Dragon.
Il était une fois, dans la province de Tango, au bord de la mer, un petit village de pêcheurs nommé Mizunoe. Là vivait un jeune pêcheur appelé Urashima Taro. Personne dans toute la contrée ne pêchait aussi bien que lui : il rapportait en un jour plus de bonites et de dorades que ses camarades en une semaine.
Mais au village, on le connaissait surtout pour son bon cœur. De toute sa vie, il n’avait jamais fait de mal à aucune créature, ni grande ni petite. Enfant déjà, au lieu de tourmenter les bêtes avec les autres, il essayait toujours de les en empêcher, et ses camarades se moquaient de lui.
Un doux soir d’été, comme il rentrait de la pêche, il tomba sur une bande de garçons qui criaient très fort. Ils tourmentaient une tortue. L’un la tirait d’un côté, un autre de l’autre, un troisième la frappait avec un bâton, et le quatrième cognait sur sa carapace avec une pierre.
— Voyons, les enfants, dit Urashima, vous la traitez si mal qu’elle va bientôt mourir !
— Qu’elle vive ou qu’elle meure, ça nous est bien égal ! lui lança l’un des plus grands. Allez, vous autres, continuez !
Urashima réfléchit un instant, puis il leur sourit.
— Je suis sûr que vous êtes de bons garçons. Voulez-vous me donner cette tortue ? J’aimerais tant l’avoir !
— Non, monsieur, dit l’un d’eux. Pourquoi est-ce qu’on vous la donnerait ? C’est nous qui l’avons attrapée.
— C’est vrai, dit Urashima. Alors je vais vous l’acheter. Regardez, les enfants : avec cet argent, vous pourrez acheter tout ce qui vous plaira.
Et il leur montra ses pièces, enfilées sur une ficelle par le trou percé au milieu de chacune.

Les garçons n’étaient pas méchants, seulement espiègles. Le bon sourire d’Urashima les gagna, et le chef de la bande lui tendit la tortue.
— D’accord, monsieur, elle est à vous si vous nous donnez l’argent !
Urashima paya, et les garçons détalèrent en s’interpellant. Alors il caressa le dos de la tortue.
— Pauvre bête ! Là, là, te voilà sauvée. On dit que la cigogne vit mille ans, mais la tortue dix mille, et ces garçons ont bien failli abréger ta longue vie. Je vais te ramener chez toi, dans la mer. Ne te laisse plus attraper : la prochaine fois, il n’y aura peut-être personne pour te sauver.
Il la porta jusqu’aux rochers du rivage, la posa dans l’eau, la regarda disparaître, puis rentra chez lui, car il était fatigué et le soleil s’était couché.
Le lendemain matin, Urashima sortit en mer comme d’habitude. La mer et le ciel étaient d’un bleu très doux sous la brume légère de l’été. Rêveur, il lança sa ligne, et sa barque dériva bien au-delà des autres bateaux. Sans savoir pourquoi, il se sentait très heureux ce matin-là, et il se prit à souhaiter avoir, comme la tortue de la veille, des milliers d’années à vivre, au lieu d’une courte vie d’homme.
Soudain, une voix le tira de sa rêverie :
— Urashima ! Urashima !
La voix glissait sur la mer, claire comme le cristal et douce comme le vent d’été.
Il se leva et regarda de tous côtés, mais il n’y avait aucune barque, ni près ni loin : cette voix ne pouvait pas être celle d’un homme. Il s’aperçut alors qu’une tortue s’était approchée de sa barque. C’était celle-là même qu’il avait sauvée la veille.

— Eh bien, madame la Tortue, dit Urashima, est-ce toi qui viens de m’appeler ?
La tortue hocha la tête plusieurs fois.
— Oui, c’était moi. Hier, grâce à toi, j’ai eu la vie sauve, et je suis venue te remercier.
— C’est bien aimable à toi, dit Urashima. Monte donc dans ma barque, et viens sécher ton dos au soleil. Je t’offrirais bien de fumer avec moi, mais je suppose qu’une tortue ne fume pas.
— Hi, hi, hi ! dit la tortue en riant. Le saké, voilà ce que je préfère, mais le tabac ne me dit rien.
Elle grimpa dans la barque, et après quelques politesses, elle demanda :
— As-tu déjà vu Rin Gin, le palais du Roi Dragon des mers, Urashima ?
— Non, dit-il en secouant la tête. Voilà des années que la mer est ma maison, et j’en ai souvent entendu parler, mais je ne l’ai jamais vu. Ce doit être bien loin, s’il existe vraiment !
— Alors tu n’as jamais vu l’une des plus grandes merveilles du monde. Le palais est tout au fond de la mer, mais avec moi tu y seras vite. Si tu veux, je serai ton guide.
— J’aimerais beaucoup y aller. Mais je ne suis qu’un homme, et je ne sais pas nager comme une créature de la mer…
— Tu n’auras pas besoin de nager. Monte sur mon dos, je t’emmènerai.
— Mais comment pourrais-je monter sur un dos aussi petit que le tien ?
— Cela te paraît impossible, je sais. Essaie donc, et tu verras bien !
Urashima regarda la carapace et, ô merveille, il vit que la tortue était soudain devenue si grande qu’un homme pouvait s’asseoir sur son dos sans peine.
— Voilà qui est bien étrange ! dit-il. Eh bien, madame la Tortue, avec ta permission, je monte. Hop là !
La tortue, sans s’émouvoir, comme si c’était la chose la plus ordinaire du monde, plongea dans la mer, Urashima sur le dos. Longtemps, les deux compagnons voyagèrent ainsi sous les vagues. Urashima ne se fatiguait pas, et ses vêtements restaient secs. Enfin, très loin, apparut une porte magnifique, et derrière elle les longs toits en pente d’un palais.
— Madame la Tortue, s’écria Urashima, quel est donc cet endroit ?
— C’est la grande porte du palais de Rin Gin, et ce toit, là derrière, c’est le palais du Roi Dragon lui-même. Nous y voilà. À partir d’ici, il faut marcher.
La tortue passa devant et dit au gardien de la porte :
— Voici Urashima Taro, qui nous arrive du Japon. Veuillez lui montrer le chemin.
Le gardien, qui était un poisson, les conduisit aussitôt de l’autre côté de la porte. La dorade rouge, le flet, la sole, la seiche et tous les grands vassaux du Roi Dragon vinrent accueillir le visiteur en s’inclinant très bas.
— Monsieur Urashima, soyez mille fois le bienvenu au palais de la mer, vous qui venez d’un pays si lointain ! Et vous, madame la Tortue, merci de nous l’avoir amené. Monsieur Urashima, suivez-nous, je vous prie.
Urashima n’était qu’un pauvre pêcheur, mais il ne se sentit pas gêné et suivit tranquillement ses guides jusqu’au cœur du palais.
Sur le seuil, une princesse vint à sa rencontre avec ses suivantes. Elle était plus belle qu’aucune créature humaine. Sa robe flottante était rouge et d’un vert tendre, comme le dessous d’une vague, et des fils d’or brillaient dans ses plis. Ses longs cheveux noirs tombaient sur ses épaules, et quand elle parlait, on aurait dit une musique sur l’eau.
Urashima la regardait, émerveillé, sans pouvoir dire un mot. Avant même qu’il ait pu s’incliner, la princesse le prit par la main, le mena dans une belle salle et le fit asseoir à la place d’honneur.

— Urashima Taro, je suis très heureuse de t’accueillir dans le royaume de mon père, dit-elle. Hier, tu as libéré une tortue. Je t’ai fait venir pour te remercier de m’avoir sauvé la vie, car cette tortue, c’était moi. Si tu le veux, tu vivras ici pour toujours, au pays de l’éternelle jeunesse, où l’été ne finit jamais et où le chagrin n’entre pas. Je serai ta femme, et nous vivrons heureux ensemble.
Le cœur d’Urashima déborda de joie, et il se demanda s’il ne rêvait pas.
— Merci mille fois, répondit-il. Je ne pourrais rien souhaiter de plus que de rester ici avec toi. C’est le plus bel endroit que j’aie jamais vu.
Alors un cortège de poissons en habits de cérémonie à longue traîne entra dans la salle, en silence et d’un pas solennel. Ils portaient sur des plateaux de corail des mets de poisson et d’algues plus fins que tout ce qu’on peut imaginer. Les noces furent célébrées avec une splendeur éblouissante. Dès que les jeunes mariés eurent bu trois fois trois gorgées à la coupe nuptiale, la musique s’éleva, on chanta, et des poissons aux écailles d’argent et à la queue d’or sortirent des vagues pour danser. Jamais de sa vie Urashima n’avait connu pareille fête.
Ensuite, la princesse lui fit visiter le palais. Il était bâti de corail et orné de perles, et si beau que les mots manquent pour le décrire. Mais plus merveilleux encore était le jardin qui l’entourait, car on y voyait les quatre saisons à la fois.
À l’est, les pruniers et les cerisiers étaient en fleur, les rossignols chantaient dans les allées roses, et les papillons volaient de fleur en fleur.
Au sud, les arbres étaient verts, au plus fort de l’été, et les cigales et les grillons s’en donnaient à cœur joie.
À l’ouest, les érables d’automne flamboyaient comme un ciel au couchant, et les chrysanthèmes étaient dans toute leur splendeur.
Au nord, la vue du sol blanc de neige le fit sursauter : les arbres et les bambous en étaient couverts, et l’étang était gelé.

Chaque jour apportait de nouvelles joies, et Urashima était si heureux qu’il oublia tout : sa maison, ses parents, son pays. Trois jours passèrent ainsi sans qu’il y songe une seule fois. Puis la mémoire lui revint, et il se rappela qu’il n’appartenait pas à ce pays merveilleux.
« Mon Dieu, se dit-il, j’ai un vieux père et une vieille mère à la maison ! Comme ils ont dû s’inquiéter de ne pas me voir rentrer ! Il faut que je reparte sans attendre un jour de plus. »
Il alla trouver sa femme et s’inclina profondément devant elle.
— J’ai été très heureux auprès de toi, princesse Otohime, et ta bonté pour moi a été sans pareille. Mais à présent, je dois te dire adieu. Il faut que je retourne auprès de mes vieux parents.
La princesse Otohime se mit à pleurer.
— N’es-tu pas bien ici, Urashima, pour vouloir me quitter si vite ? Reste encore un jour avec moi, rien qu’un jour !
Mais au Japon, le devoir envers les parents passe avant tout, avant le plaisir et même avant l’amour, et Urashima ne se laissa pas convaincre.
— Ne crois pas que je veuille te quitter, ce n’est pas cela. Laisse-moi partir un seul jour, et je reviendrai.
— Alors il n’y a rien à faire, dit tristement la princesse. Prends ceci en gage de notre amour.
Elle lui apporta un beau coffret laqué, noué d’un cordon de soie rouge à pompons.

— Tu m’as déjà tant donné, dit Urashima. Mais puisque tu le souhaites, je l’accepte. Qu’est-ce que ce coffret ?
— C’est le tamatebako, et il renferme quelque chose de très précieux. Tu ne dois jamais l’ouvrir, quoi qu’il arrive ! Si tu l’ouvres, il t’arrivera un terrible malheur. Promets-moi que tu ne l’ouvriras jamais !
Et Urashima promit qu’il ne l’ouvrirait jamais, jamais, quoi qu’il arrive.
La princesse Otohime l’accompagna jusqu’au rivage avec ses suivantes. Une grande tortue y attendait Urashima, et elle l’emporta sur la mer étincelante, vers l’est. Il se retourna pour faire signe à la princesse jusqu’à ce qu’il ne la voie plus, et les toits du palais se perdirent dans le lointain. Alors, tourné vers son pays, il guetta à l’horizon les collines bleues de chez lui.
Enfin, la tortue le déposa dans la baie qu’il connaissait si bien, puis elle repartit vers le royaume du Roi Dragon.
Le rivage était le même, les collines étaient les mêmes. Mais une peur sourde saisit Urashima : les gens qui passaient avaient des visages inconnus, et ils s’arrêtaient pour le regarder. Inquiet, il se hâta vers sa maison. Elle aussi avait changé, mais il y avait bien une maison à cet endroit.
— Papa, me voilà de retour ! cria-t-il.
Il allait entrer quand un inconnu sortit.
« Mes parents ont peut-être déménagé », pensa Urashima, et une angoisse le gagna, sans qu’il sache pourquoi.
— Excusez-moi, monsieur, mais il y a quelques jours encore, j’habitais ici. Je m’appelle Urashima Taro. Où sont partis mes parents ?
L’homme le dévisagea, stupéfait.
— Comment ? Vous êtes Urashima Taro ? Ha, ha ! Il ne faut pas plaisanter ainsi, monsieur. Un homme appelé Urashima Taro a bien vécu autrefois dans ce village, mais c’est une histoire vieille de trois cents ans !
— Je vous en prie, ne plaisantez pas, dit Urashima, effrayé. Je suis vraiment Urashima Taro, et il y a quatre ou cinq jours, je vivais ici.
— Vous êtes peut-être son fantôme, revenu voir sa maison ? dit l’homme, de plus en plus grave.
— Je ne suis pas un fantôme ! Je suis un homme vivant. Regardez, j’ai des pieds !
Et il frappa le sol d’un pied, puis de l’autre, car au Japon, on dit que les fantômes n’ont pas de pieds.

— Urashima Taro a vécu il y a trois cents ans, c’est tout ce que je sais, insista l’homme. C’est écrit dans les chroniques du village.
Urashima regarda autour de lui, perdu. Rien n’était plus comme dans son souvenir, et une terrible pensée lui vint : cet homme disait vrai. Les quelques jours passés au palais du Roi Dragon n’avaient pas été des jours, mais des centaines d’années. Ses parents étaient morts depuis longtemps, et avec eux tous ceux qu’il avait connus. Plus rien ne le retenait ici. Il devait retourner auprès de sa femme, de l’autre côté de la mer.
Il redescendit vers la plage, le coffret à la main. Mais par où passer ? Seul, il ne trouverait jamais le chemin !
« La princesse m’a dit de ne jamais ouvrir ce coffret, se dit-il. Mais je n’ai plus de maison, j’ai perdu tout ce qui m’était cher, et mon cœur se serre de tristesse. Si je l’ouvre, j’y trouverai peut-être de quoi me montrer le chemin jusqu’à ma princesse. Je n’ai pas d’autre choix. Oui, je vais l’ouvrir ! »
Et il se persuada qu’il avait raison de rompre sa promesse.
Lentement, très lentement, il dénoua le cordon de soie rouge et souleva le couvercle. Et qu’y trouva-t-il ? Rien qu’un joli petit nuage violet, qui s’éleva en trois douces volutes. Un instant, le nuage flotta devant son visage, comme s’il hésitait à partir, puis il s’éloigna au-dessus de la mer.

Alors Urashima, qui avait été jusque-là un beau jeune homme de vingt-quatre ans, devint en un instant très, très vieux. Son dos se courba, ses cheveux blanchirent comme neige, son visage se rida, et il tomba mort sur la plage.
Pauvre Urashima ! Pour avoir désobéi, il ne revit jamais le royaume du Roi Dragon, ni la belle princesse de l’autre côté de la mer.
Petits enfants, obéissez toujours à ceux qui sont plus sages que vous, car c’est de la désobéissance que sont venus tous les malheurs de la vie.
Adapté par Talerie, source : Japanese Fairy Tales (s’ouvre dans une nouvelle fenêtre) Domaine public Copiez ce texte, adaptez-le, utilisez-le comme bon vous semble. Un lien vers Talerie nous fait plaisir, mais il n’est pas obligatoire. CC0 1.0 (s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)

