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Un jeune pêcheur en kimono bleu, assis sur une grande tortue qui nage sous la mer, parmi le corail rose et les dorades rouges ; au loin, la porte d’un palais.Originale

Urashima Taro

Anonyme

23 min de lecture à partir de 6 ans

Le lendemain du sauvetage d’une tortue, Urashima Taro entend une voix l’appeler par son nom, loin en mer. Sur le dos de la tortue, devenue assez grande pour le porter, il descend sans se mouiller jusqu’au palais du Roi Dragon, où une princesse l’attend sur le seuil.


Il était une fois, il y a bien longtemps, dans la province de Tango, au bord de la mer, un petit village de pêcheurs nommé Mizunoe. Là vivait un jeune homme qui s’appelait Urashima Taro. Son père avait été pêcheur avant lui, mais le fils était devenu bien plus habile encore : c’était le meilleur pêcheur de toute la contrée, et il rapportait en un jour plus de bonites et de dorades que ses camarades en une semaine.

Pourtant, au village, on le connaissait moins pour son adresse que pour son bon cœur. De toute sa vie, il n’avait jamais fait de mal à aucune créature, ni grande ni petite. Quand il était enfant, ses camarades se moquaient déjà de lui, car il refusait de tourmenter les bêtes avec eux et tâchait toujours de les empêcher de jouer à ce jeu cruel.

Un doux soir d’été, à l’heure du crépuscule, il rentrait chez lui après sa journée de pêche lorsqu’il tomba sur une bande d’enfants. Ils criaient tous à pleine voix et paraissaient très agités. Il s’approcha pour voir ce qui se passait et vit qu’ils tourmentaient une tortue. Un garçon la tirait d’un côté, un autre la tirait de l’autre, un troisième la frappait avec un bâton et le quatrième cognait sur sa carapace avec une pierre.

Urashima eut pitié de la pauvre bête et décida de la sauver. Il dit aux garçons :

— Voyons, les enfants, vous maltraitez tellement cette pauvre tortue qu’elle va bientôt mourir !

Les garçons étaient à cet âge où les enfants semblent prendre plaisir à faire du mal aux bêtes. Ils ne firent aucun cas de ce doux reproche et continuèrent de plus belle. L’un des plus grands répondit :

— Qu’elle vive ou qu’elle meure, qu’est-ce que ça peut faire ? Nous, ça nous est bien égal. Allez, les gars, continuez, continuez !

Et ils se mirent à tourmenter la pauvre tortue plus cruellement que jamais. Urashima attendit un moment en se demandant comment s’y prendre avec eux. Il décida d’essayer de les persuader de lui céder la tortue ; il leur sourit donc et leur dit :

— Je suis sûr que vous êtes tous de bons garçons, de gentils garçons ! Voyons, ne voulez-vous pas me donner cette tortue ? J’aimerais tant l’avoir !

— Non, on ne vous la donnera pas, dit l’un des garçons. Pourquoi est-ce qu’on vous la donnerait ? C’est nous qui l’avons attrapée.

— C’est vrai, ce que vous dites, reprit Urashima, mais je ne vous demande pas de me la donner pour rien. Je vais vous la payer : oui, je vous l’achète. Cela vous va, les enfants ?

Il leur montra son argent : des pièces enfilées sur une ficelle, passée par le trou percé au milieu de chacune.

— Regardez, les enfants, reprit-il. Avec cet argent, vous pourrez acheter tout ce qui vous fera envie. Il vous servira bien plus que cette pauvre tortue. Comme vous êtes sages de m’écouter !

Accroupi sur la plage au coucher du soleil, le jeune pêcheur tend des pièces enfilées sur une ficelle à quatre garçons souriants, la tortue posée sur le sable.

Les garçons n’étaient pas méchants du tout, ils étaient seulement espiègles. Tandis qu’Urashima parlait, son bon sourire et ses paroles douces les gagnèrent, et peu à peu ils se laissèrent convaincre. Un à un, ils s’approchèrent de lui, et le chef de la petite bande lui tendit la tortue.

— D’accord, monsieur, on vous donne la tortue si vous nous donnez l’argent !

Urashima prit la tortue et donna l’argent aux garçons, qui détalèrent en s’appelant les uns les autres et disparurent bientôt.

Alors Urashima caressa le dos de la tortue en lui disant :

— Oh, ma pauvre petite ! Ma pauvre ! Là, là, tu ne crains plus rien. On dit que la cigogne vit mille ans, et la tortue dix mille. De toutes les créatures du monde, c’est toi qui as la vie la plus longue, et ces garçons cruels ont bien failli te la prendre. Heureusement que je passais par là ! Te voilà sauvée, et ta vie est toujours à toi. Je vais te ramener tout de suite chez toi, dans la mer. Ne te laisse plus attraper, car la prochaine fois, il n’y aurait peut-être personne pour te sauver !

Tout en parlant, le bon pêcheur marchait d’un pas vif vers le rivage, puis il s’avança sur les rochers. Il posa la tortue dans l’eau, la regarda disparaître et reprit le chemin de sa maison, car il était fatigué et le soleil s’était couché.

Le lendemain matin, Urashima partit en mer comme d’habitude. Il faisait beau ; la mer et le ciel étaient tout bleus et tout doux dans la brume légère de ce matin d’été. Il monta dans sa barque et s’éloigna du rivage, rêveur, en lançant sa ligne. Il dépassa bientôt les autres bateaux de pêche et les laissa derrière lui, si loin qu’il finit par les perdre de vue, et sa barque dériva toujours plus loin sur les eaux bleues.

Ce matin-là, sans savoir pourquoi, il se sentait plus heureux que d’habitude. Et il ne put s’empêcher de souhaiter avoir, comme la tortue qu’il avait libérée la veille, des milliers d’années à vivre, au lieu de sa courte vie d’homme.

Tout à coup, une voix le tira de sa rêverie. Quelqu’un l’appelait par son nom :

— Urashima ! Urashima !

Claire comme une clochette et douce comme le vent d’été, la voix glissait sur la mer.

Urashima se leva et regarda de tous côtés, pensant qu’un autre bateau l’avait rattrapé. Mais il eut beau scruter la vaste étendue d’eau, de près comme de loin, il n’y avait pas l’ombre d’une barque. Cette voix ne pouvait donc pas venir d’un être humain.

Saisi, se demandant qui avait bien pu l’appeler si clairement, il regarda encore tout autour de lui. Il aperçut alors une tortue qui était venue se placer contre sa barque sans qu’il l’entende arriver. Quelle ne fut pas sa surprise : c’était la tortue qu’il avait sauvée la veille !

Debout dans sa barque sur une mer calme et brumeuse, le pêcheur se penche, surpris, vers une tortue qui lève la tête hors de l’eau, tout près de la proue.

— Eh bien, madame la Tortue, dit Urashima, est-ce toi qui m’as appelé tout à l’heure ?

La tortue hocha la tête plusieurs fois et répondit :

— Oui, c’était moi. Hier, grâce à toi, j’ai eu la vie sauve. Je suis venue te remercier et te dire combien je te suis reconnaissante de ta bonté.

— Vraiment ? dit Urashima. C’est très aimable à toi. Monte donc dans la barque. Je t’offrirais bien une pipe, mais tu es une tortue, et je suppose que tu ne fumes pas.

Et le pêcheur rit de sa plaisanterie.

— Hi hi hi hi ! dit la tortue en riant. Ce que j’aime le mieux, c’est le saké, le vin de riz. Le tabac, très peu pour moi.

— Vraiment ? dit Urashima. Quel dommage que je n’aie pas de saké à t’offrir dans ma barque ! Mais monte, et viens sécher ton dos au soleil : les tortues adorent ça.

La tortue grimpa donc dans la barque, avec l’aide du pêcheur. Ils échangèrent quelques politesses, puis elle demanda :

— As-tu déjà vu Rin Gin, le palais du Roi Dragon des mers, Urashima ?

Le pêcheur secoua la tête et répondit :

— Non. Depuis des années, la mer est ma maison, et j’ai souvent entendu parler du royaume du Roi Dragon, au fond de la mer, mais je n’ai jamais vu ce lieu merveilleux. Il doit être bien loin, s’il existe vraiment !

— Vraiment ? Tu n’as jamais vu le palais du Roi des mers ? Alors tu as manqué l’une des plus grandes merveilles de l’univers. Il est loin, tout au fond de la mer, mais si je t’y conduis, nous y serons vite. Si tu as envie de voir le pays du Roi des mers, je serai ton guide.

— J’aimerais beaucoup y aller, bien sûr, et c’est très gentil à toi de penser à m’y emmener. Mais n’oublie pas que je ne suis qu’un pauvre mortel : je ne sais pas nager comme toi, qui es une créature de la mer…

Avant que le pêcheur ait pu en dire davantage, la tortue l’interrompit :

— Mais tu n’as pas besoin de nager ! Monte sur mon dos, et je t’emmènerai sans que tu aies le moindre effort à faire.

— Mais, dit Urashima, comment pourrais-je monter sur ton petit dos ?

— Cela te paraît peut-être absurde, mais je t’assure que tu le peux. Essaie donc tout de suite ! Viens, monte sur mon dos, et tu verras si c’est aussi impossible que tu le crois !

Quand la tortue eut fini de parler, Urashima regarda la carapace et, chose étrange, il vit qu’elle était soudain devenue si grande qu’un homme pouvait s’y asseoir sans peine.

— Voilà qui est vraiment étrange ! dit Urashima. Eh bien, madame la Tortue, avec ta permission, je monte sur ton dos. Hop là !

Et il sauta dessus.

La tortue, sans sourciller, comme si une chose aussi extraordinaire était la plus banale du monde, dit alors :

— Et maintenant, en route, sans nous presser.

À ces mots, elle bondit dans la mer avec Urashima sur le dos et plongea vers les profondeurs. Longtemps, les deux étranges compagnons voyagèrent ainsi à travers la mer. Urashima ne ressentait aucune fatigue, et ses vêtements ne se mouillaient pas. Enfin, tout au loin, une porte magnifique apparut, et derrière elle, à l’horizon, les longs toits en pente d’un palais.

— Oh ! s’écria Urashima. On dirait la porte d’un grand palais, là-bas ! Madame la Tortue, sais-tu quel est cet endroit que nous voyons ?

— C’est la grande porte du palais de Rin Gin. Le grand toit que tu vois derrière, c’est le palais du Roi des mers lui-même.

— Alors nous voici enfin arrivés au royaume du Roi des mers, devant son palais, dit Urashima.

— Oui, en effet, répondit la tortue. Tu ne trouves pas que nous sommes venus bien vite ?

Comme elle disait ces mots, elle arriva devant la porte.

— Nous y voilà, reprit-elle. À partir d’ici, il faut que tu marches, s’il te plaît.

La tortue passa devant et dit au gardien de la porte :

— Voici Urashima Taro, qui vient du Japon. J’ai eu l’honneur de l’amener en visite dans ce royaume. Veuillez lui montrer le chemin.

Alors le gardien, qui était un poisson, les précéda aussitôt et leur fit franchir la porte.

La dorade rouge, le flet, la sole, la seiche et tous les grands vassaux du Roi Dragon des mers sortirent à leur tour pour accueillir l’étranger, en s’inclinant avec cérémonie.

— Monsieur Urashima, monsieur Urashima ! Soyez le bienvenu au palais des mers, la demeure du Roi Dragon des mers. Soyez mille fois le bienvenu, vous qui venez d’un pays si lointain ! Et vous, madame la Tortue, nous vous sommes très obligés de la peine que vous avez prise pour nous amener monsieur Urashima.

Puis ils se tournèrent de nouveau vers le pêcheur :

— Suivez-nous par ici, je vous prie.

Dès lors, toute la troupe des poissons lui servit de guide.

Urashima n’était qu’un pauvre petit pêcheur et ne savait pas comment se tenir dans un palais. Pourtant, si étrange que tout cela fût pour lui, il ne se sentit ni honteux ni gêné, et il suivit bien tranquillement ses aimables guides jusqu’au cœur du palais.

Quand il arriva sur le seuil, une belle princesse vint l’accueillir avec ses suivantes. Elle était plus belle qu’aucune créature humaine. Elle portait de longues robes flottantes, rouges et d’un vert tendre comme le dessous d’une vague, et des fils d’or brillaient dans leurs plis. Ses longs cheveux noirs tombaient sur ses épaules, à la manière des filles de roi d’il y a bien des siècles, et sa voix, quand elle parlait, ressemblait à une musique sur l’eau.

Sous la mer, une princesse aux longs cheveux noirs, en robes vertes et rouges, sort par des portes vermillon avec deux suivantes, face au pêcheur ébahi.

Urashima la contemplait, émerveillé, sans pouvoir dire un mot. Puis il se souvint qu’il devait s’incliner. Mais avant qu’il ait pu faire une profonde révérence, la princesse le prit par la main et le conduisit dans une salle magnifique, jusqu’à la place d’honneur, tout au bout, où elle le pria de s’asseoir.

— Urashima Taro, c’est une grande joie pour moi de t’accueillir dans le royaume de mon père, dit la princesse. Hier, tu as rendu la liberté à une tortue. Je t’ai fait venir pour te remercier de m’avoir sauvé la vie, car cette tortue, c’était moi. Maintenant, si tu le veux, tu vivras ici pour toujours, au pays de l’éternelle jeunesse, où l’été ne meurt jamais et où le chagrin n’entre pas. Je serai ton épouse, si tu le veux bien, et nous vivrons heureux ensemble pour toujours !

En écoutant ces douces paroles et en contemplant ce beau visage, Urashima sentit son cœur se remplir d’émerveillement et de joie. Il lui répondit, en se demandant si tout cela n’était pas un rêve :

— Merci mille fois de tes bonnes paroles. Je ne pourrais rien souhaiter de plus que de rester ici avec toi, dans ce beau pays dont j’ai si souvent entendu parler sans jamais l’avoir vu jusqu’à ce jour. C’est de loin le lieu le plus merveilleux que j’aie jamais vu.

Pendant qu’il parlait, un cortège de poissons apparut, tous vêtus de longues robes de cérémonie qui traînaient derrière eux. Un à un, en silence et d’un pas solennel, ils entrèrent dans la salle. Sur des plateaux de corail, ils portaient des mets de poisson et d’algues tels que personne n’en avait jamais rêvé, et ce festin merveilleux fut servi devant les deux fiancés.

Les noces furent célébrées avec une splendeur éblouissante, et tout le royaume du Roi des mers fut en fête. Dès que les jeunes époux eurent bu ensemble la coupe nuptiale, trois fois trois gorgées, les musiciens se mirent à jouer, on chanta des chansons, et des poissons aux écailles d’argent et à la queue d’or sortirent des vagues pour danser. Urashima s’amusa de tout son cœur. Jamais de sa vie il ne s’était assis à un festin aussi merveilleux.

Quand le festin fut terminé, la princesse demanda à son époux s’il aimerait se promener dans le palais pour en voir toutes les merveilles. L’heureux pêcheur suivit donc son épouse, la fille du Roi des mers, qui lui fit découvrir tous les prodiges de ce pays enchanté, où la jeunesse et la joie vont de pair et où ni le temps ni l’âge n’ont de prise. Le palais était bâti de corail et orné de perles, et ses beautés étaient si grandes que les mots manquent pour les décrire.

Mais aux yeux d’Urashima, le jardin qui entourait le palais était plus merveilleux encore. On y voyait en même temps les paysages des quatre saisons : les beautés de l’été et de l’hiver, du printemps et de l’automne s’offraient toutes à la fois aux yeux émerveillés du visiteur.

Quand il regardait vers l’est, il voyait les pruniers et les cerisiers en pleine floraison ; des rossignols chantaient dans les allées roses, et des papillons voletaient de fleur en fleur.

Vers le sud, tous les arbres étaient verts, dans la plénitude de l’été, et les cigales du jour et les grillons de la nuit chantaient à tue-tête.

Vers l’ouest, les érables d’automne flamboyaient comme un ciel au couchant, et les chrysanthèmes étaient dans toute leur splendeur.

Vers le nord, le changement fit sursauter Urashima : le sol était tout blanc de neige, les arbres et les bambous en étaient couverts eux aussi, et l’étang était pris sous une épaisse couche de glace.

Sur un pont de pierre, le pêcheur se tourne, saisi, vers un étang gelé et des bambous sous la neige, entre des cerisiers en fleur et des érables rouges.

Chaque jour apportait à Urashima de nouvelles joies et de nouvelles merveilles, et son bonheur était si grand qu’il oublia tout, même la maison qu’il avait quittée, ses parents et son pays. Trois jours passèrent ainsi sans qu’il pense une seule fois à tout ce qu’il avait laissé derrière lui.

Puis la mémoire lui revint. Il se rappela qui il était, et qu’il n’appartenait pas à ce pays merveilleux ni au palais du Roi des mers. Il se dit :

« Mon Dieu ! Je ne peux pas rester ici plus longtemps, j’ai mon vieux père et ma vieille mère à la maison. Que leur est-il arrivé pendant tout ce temps ? Comme ils ont dû s’inquiéter, ces jours-ci, en ne me voyant pas rentrer comme d’habitude ! Il faut que je reparte tout de suite, sans laisser passer un jour de plus. »

Et il se mit à préparer son départ en toute hâte.

Puis il alla trouver sa belle épouse, la princesse, qui s’appelait Otohime. Il s’inclina profondément devant elle et lui dit :

— Voilà longtemps que je vis heureux auprès de toi, princesse Otohime, et tu as été bonne pour moi plus que je ne saurais le dire. Mais maintenant, je dois te dire adieu. Il faut que je retourne auprès de mes vieux parents.

Alors la princesse Otohime se mit à pleurer et dit, d’une voix douce et triste :

— N’es-tu donc pas bien ici, Urashima, pour vouloir me quitter si vite ? Pourquoi tant de hâte ? Reste avec moi, ne serait-ce qu’un jour de plus !

Mais Urashima s’était souvenu de ses vieux parents. Or, au Japon, le devoir envers les parents passe avant tout le reste, avant le plaisir et même avant l’amour. Il ne se laissa pas fléchir et répondit :

— Non, vraiment, je dois partir. Ne crois pas que j’aie envie de te quitter. Ce n’est pas cela. Il faut que j’aille voir mes vieux parents. Laisse-moi partir pour un seul jour, et je reviendrai auprès de toi.

— Alors, dit la princesse tristement, il n’y a rien à faire. Je vais te renvoyer aujourd’hui même chez ton père et ta mère. Et au lieu d’essayer de te retenir un jour de plus, je vais te donner ceci en gage de notre amour. Emporte-le avec toi, je t’en prie.

Elle lui apporta un magnifique coffret laqué, noué d’un cordon de soie à pompons rouges.

Sur une galerie du palais, la princesse en larmes tend au pêcheur un coffret laqué noir noué d’un cordon de soie rouge, avec un jardin de corail derrière eux.

Urashima avait déjà tant reçu de la princesse qu’il se sentait un peu gêné d’accepter ce présent.

— Il ne me semble pas juste d’accepter encore un cadeau de toi, après toutes les bontés que tu as eues pour moi, dit-il. Mais puisque tu le souhaites, je le prendrai.

Puis il ajouta :

— Dis-moi, qu’est-ce que c’est, ce coffret ?

— C’est le tamatebako, le Coffret de la Main de joyau, répondit la princesse, et il renferme quelque chose de très précieux. Tu ne dois pas l’ouvrir, quoi qu’il arrive ! Si tu l’ouvres, il t’arrivera quelque chose de terrible ! Maintenant, promets-moi que tu n’ouvriras jamais ce coffret !

Et Urashima promit qu’il n’ouvrirait jamais, jamais le coffret, quoi qu’il arrive.

Puis il fit ses adieux à la princesse Otohime et descendit vers le rivage, accompagné de la princesse et de ses suivantes. Là, il trouva une grande tortue qui l’attendait.

Il monta vite sur son dos, et elle l’emporta sur la mer étincelante, vers l’est. Il se retournait pour faire signe de la main à la princesse Otohime, jusqu’au moment où il ne la vit plus, et le pays du Roi des mers et les toits du merveilleux palais se perdirent dans le lointain. Alors, le visage tourné avec impatience vers son pays, il guetta les collines bleues qui allaient surgir à l’horizon.

Enfin, la tortue le porta dans la baie qui lui était si familière, jusqu’au rivage d’où il était parti. Il posa le pied sur la grève, tandis que la tortue repartait vers le royaume du Roi des mers.

Mais quelle était donc cette peur étrange qui saisit Urashima, debout sur le rivage, à regarder autour de lui ? Pourquoi dévisageait-il ainsi les gens qui passaient, et pourquoi, de leur côté, s’arrêtaient-ils pour le regarder ? Le rivage était le même, les collines étaient les mêmes, mais les gens qu’il voyait passer avaient des visages bien différents de ceux qu’il connaissait si bien autrefois.

Se demandant ce que cela pouvait signifier, il marcha d’un pas rapide vers sa vieille maison. Elle aussi avait changé d’aspect, mais une maison se dressait bien à cet endroit, et il appela :

— Papa, me voilà revenu !

Urashima allait entrer quand il vit sortir un inconnu.

« Mes parents sont peut-être allés vivre ailleurs pendant mon absence », pensa le pêcheur. Sans savoir pourquoi, il commençait à se sentir étrangement inquiet.

— Excusez-moi, monsieur, dit-il à l’homme qui le dévisageait, mais il y a quelques jours encore, j’habitais dans cette maison. Je m’appelle Urashima Taro. Où sont partis mes parents, que j’ai laissés ici ?

Une profonde stupeur se peignit sur le visage de l’homme. Sans quitter Urashima des yeux, il dit :

— Comment ? Vous êtes Urashima Taro ?

— Oui, dit le pêcheur, je suis Urashima Taro !

— Ha ha ! dit l’homme en riant. Il ne faut pas faire de telles plaisanteries. C’est vrai qu’autrefois, un homme appelé Urashima Taro a vécu dans ce village, mais c’est une histoire vieille de trois cents ans. Il ne peut plus être en vie !

En entendant ces paroles étranges, Urashima prit peur et dit :

— Je vous en prie, je vous en prie, ne vous moquez pas de moi, je suis bien assez troublé comme cela. Je suis vraiment Urashima Taro, et je n’ai certainement pas vécu trois cents ans. Il y a quatre ou cinq jours encore, j’habitais ici même. Dites-moi ce que je veux savoir, sans plaisanter davantage, s’il vous plaît.

Mais le visage de l’homme devenait de plus en plus grave, et il répondit :

— Vous êtes peut-être Urashima Taro, peut-être pas, je n’en sais rien. Mais l’Urashima Taro dont j’ai entendu parler est un homme qui a vécu il y a trois cents ans. Seriez-vous son fantôme, revenu voir son ancienne maison ?

— Pourquoi vous moquez-vous de moi ? dit Urashima. Je ne suis pas un fantôme ! Je suis un homme vivant. Ne voyez-vous pas mes pieds ?

Et, boum, boum ! il frappa le sol, d’un pied puis de l’autre, pour le montrer à l’homme, car au Japon, les fantômes n’ont pas de pieds.

Le coffret sous le bras, le pêcheur frappe du pied le chemin du village, tandis qu’un homme en kimono gris, un balai à la main, le dévisage depuis sa porte.

— Mais Urashima Taro a vécu il y a trois cents ans, c’est tout ce que je sais, insista l’homme, qui ne pouvait croire ce que disait le pêcheur. C’est écrit dans les chroniques du village.

Urashima resta là, perdu et désemparé. Il regardait tout autour de lui, le cœur serré ; et en effet, rien n’avait tout à fait l’air de ce qu’il avait connu avant son départ. Peu à peu, l’horrible pensée lui vint que l’homme disait peut-être vrai. Il lui semblait faire un rêve étrange.

Les quelques jours qu’il avait passés au palais du Roi des mers, par-delà les flots, n’avaient pas été des jours : c’étaient des centaines d’années. Pendant ce temps, ses parents étaient morts, et tous les gens qu’il avait connus, et sa propre histoire était écrite dans les chroniques du village. Inutile de rester ici plus longtemps. Il fallait qu’il retourne auprès de sa belle épouse, par-delà la mer.

Il redescendit vers la plage, le coffret que la princesse lui avait donné à la main. Mais par où passer ? Seul, il ne trouverait jamais le chemin ! Soudain, il pensa au coffret, au tamatebako, et il se dit :

« Quand la princesse m’a donné ce coffret, elle m’a dit de ne jamais l’ouvrir, qu’il contenait une chose très précieuse. Mais maintenant que je n’ai plus de maison, maintenant que j’ai perdu tout ce qui m’était cher ici et que mon cœur se consume de tristesse, si j’ouvre le coffret, j’y trouverai sûrement quelque chose qui m’aidera, quelque chose qui me montrera le chemin pour retrouver ma belle princesse, par-delà la mer. Je n’ai plus rien d’autre à faire. Oui, oui, je vais ouvrir le coffret et regarder dedans ! »

Ainsi son cœur consentit à cette désobéissance, et il essaya de se persuader qu’il avait raison de manquer à sa promesse.

Lentement, très lentement, il dénoua le cordon de soie rouge ; lentement, se demandant ce qu’il allait trouver, il souleva le couvercle du précieux coffret. Et qu’y trouva-t-il ? Chose étrange, rien qu’un joli petit nuage violet, qui s’éleva du coffret en trois douces volutes. Un instant, il lui couvrit le visage et flotta autour de lui, comme s’il hésitait à partir, puis il s’éloigna sur la mer comme une brume.

À genoux sur une plage grise au crépuscule, le pêcheur soulève le couvercle du coffret noir ; un nuage violet en sort, le cordon rouge dénoué sur le sable.

Urashima, qui jusqu’à cet instant avait été un jeune homme de vingt-quatre ans, fort et beau, devint tout à coup très, très vieux. Son dos se courba sous le poids des ans, ses cheveux devinrent blancs comme la neige, son visage se couvrit de rides, et il tomba mort sur la plage.

Pauvre Urashima ! À cause de sa désobéissance, il ne put jamais retourner au royaume du Roi des mers, auprès de la belle princesse, par-delà les flots.

Petits enfants, ne désobéissez jamais à ceux qui sont plus sages que vous, car la désobéissance fut le commencement de tous les malheurs et de tous les chagrins de la vie.

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Adapté par Talerie, source : Japanese Fairy Tales (s’ouvre dans une nouvelle fenêtre) Domaine public

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À propos de ce conte

Urashima Taro est une histoire japonaise ancienne : un poème du Man’yōshū la raconte, et la chronique Nihon shoki (720) parle d’un Urashimako qui épouse une tortue changée en femme. Notre texte vient du recueil Japanese Fairy Tales de Yei Theodora Ozaki, traduit librement de la version moderne de Sadanami Sanjin.

Le recueil d’Ozaki s’adresse aux enfants d’Occident, et sa préface, datée « Tokio, 1908 », prévient que ces contes ne sont pas des traductions littérales. Nos deux versions françaises partent de ce texte anglais : la « Plus douce » le resserre, l’« Originale » le suit paragraphe par paragraphe.

Ozaki et une version japonaise

Ozaki, 1908Kusuyama Masao
La tortueachetée à des garçons qui la maltraitentachetée à cinq ou six enfants
La princessec’est la tortue elle-mêmeOtohime, qui n’est pas la tortue
Le mariageoui, avec un repas de nocesaucun, seulement un festin
Séjour au palaistrois jours, croit-iltrois ans, croit-il
Au villagetrois cents ans ont passétrois cents ans ont passé
Du coffret sortun petit nuage violetun nuage violet
La fintrès vieux, il tombe mortdevenu vieillard, il reste en vie
La moralene jamais désobéir à plus sage que soiaucune
Afficher plus
Tu ne dois jamais l’ouvrir, quoi qu’il arrive !
Yei Theodora Ozaki, 1908 : You must not open this box, whatever happens!

Le conte d’Ozaki dans nos deux versions

Les deux versions gardent toute l’intrigue d’Ozaki. Urashima achète la tortue aux garçons contre des pièces enfilées sur une ficelle et la rend à la mer ; le lendemain, la tortue l’emporte sur son dos jusqu’au palais de Rin Gin, chez le Roi Dragon. Là, la princesse lui révèle qu’elle était cette tortue, et ils se marient. Au bout de trois jours, il veut revoir ses vieux parents : la princesse, qui se nomme Otohime, lui confie alors le tamatebako en lui défendant de l’ouvrir. Au village, trois cents ans se sont écoulés. La version « Originale » (124 paragraphes contre 89) reprend aussi des détails d’Ozaki que l’autre laisse de côté, comme le sens du nom du coffret, « le Coffret de la Main de joyau ».

Mieux vaut savoir d’avance que, dans les deux versions, des garçons frappent la tortue au début, qu’Urashima apprend la mort de ses parents et qu’il meurt lui-même sur la plage. Sa mort tient en une phrase, sans souffrance décrite, et l’histoire se clôt sur une morale d’obéissance.

D’autres récits d’Urashima et une confusion

Le poème 1740 du livre 9 du Man’yōshū, tiré, selon une note, du recueil de Takahashi no Mushimaro, raconte la légende sans tortue : le jeune pêcheur rencontre par hasard la fille du dieu de la mer, et quand il ouvre le coffret qu’elle lui a confié, un nuage blanc s’en échappe ; sa peau se ride, ses cheveux blanchissent et il meurt. Dans le Nihon shoki, une grande tortue pêchée en mer se change en femme et le couple gagne le mont Hōrai. Chez Kusuyama Masao, Urashima finit en vieillard bien vivant et comprend que le coffret renfermait la durée de la vie humaine. Dans The Fisher-Boy Urashima, de Basil Hall Chamberlain, Urashima vit trois ans au palais et, à son retour, quatre cents ans ont passé au village ; Lafcadio Hearn reprend la légende dans un essai de voyage de son livre Out of the East (1895).

Rip Van Winkle, autre conte de notre bibliothèque, raconte un retour semblable : Rip rentre au village après vingt ans qui ne lui ont paru qu’une seule nuit, et d’abord personne ne le reconnaît. Les deux histoires se ressemblent, mais rien dans nos sources ne rattache l’une à l’autre.

Sources

Textes d’époque

Commentaire

Vérifié sur ces sources le 2 novembre 2026.

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