
Rip Van Winkle
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Rip Van Winkle aide tous ses voisins, mais fuit son propre travail et les reproches de sa femme. Tout en haut des Catskill, où il chasse l’écureuil avec son chien Wolf, une voix l’appelle par son nom. Un petit vieillard vêtu à l’ancienne lui fait signe de l’aider à porter un tonnelet.
Au pied des monts Catskill, à l’ouest de l’Hudson, se trouve un très vieux village fondé par des colons hollandais. C’est là que vivait autrefois, du temps où le pays appartenait encore à l’Angleterre, un brave homme simple et de bonne humeur nommé Rip Van Winkle.
Rip était le meilleur voisin du monde, et un mari qui filait doux. Les femmes du village prenaient toujours son parti contre dame Van Winkle. Les enfants l’adoraient : il leur racontait des histoires de fantômes et de sorcières, et ils grimpaient sur son dos sans qu’il se fâche jamais.
Son grand défaut était une horreur invincible de tout travail qui rapporte. Il pouvait pourtant pêcher toute une journée sans attraper un seul poisson, ou marcher des heures pour tirer quelques écureuils, et il ne refusait jamais d’aider un voisin, même pour la besogne la plus rude. En un mot, Rip s’occupait volontiers des affaires de tout le monde, sauf des siennes.

Chez lui, à la ferme, rien n’allait, et ses terres avaient fondu arpent après arpent. Ses enfants allaient en haillons. Son fils, le jeune Rip, trottait derrière sa mère : c’était tout le portrait de son père, jusqu’à la vieille culotte paternelle qu’il retenait d’une main.
Matin, midi et soir, sa femme lui rebattait les oreilles de sa paresse et de la misère où il menait sa famille. Rip ne répondait jamais : il haussait les épaules, secouait la tête et levait les yeux au ciel. Cela lui valait aussitôt une nouvelle averse de reproches, si bien qu’il finissait par battre en retraite hors de la maison.
Son unique allié à la maison était son chien, Wolf, aussi malmené que son maître. Dame Van Winkle les tenait pour deux compagnons de paresse. Dans les bois, Wolf était courageux ; mais dès qu’il passait la porte, il avait la queue entre les jambes et, au premier mouvement de balai, filait dehors en glapissant.
Pendant longtemps, quand sa femme le chassait, Rip allait se consoler sur le banc d’une petite auberge, sous l’enseigne où rougeoyait le portrait du roi George III. Quand un voyageur oubliait un vieux journal, Derrick Van Bummel, le maître d’école, en faisait la lecture d’une voix traînante, et l’on discutait gravement de nouvelles vieilles de plusieurs mois.
Nicholas Vedder, le patron de l’auberge, faisait la pluie et le beau temps sur ce banc. Il ne parlait presque jamais ; il fumait sa pipe. Ses fidèles comprenaient pourtant, à la façon dont montait la fumée, si une nouvelle lui plaisait ou non.
Même de ce refuge, Rip finit par être délogé. Sa femme surgissait au milieu de l’assemblée et les traitait tous de bons à rien ; un jour, elle accusa même Nicholas Vedder d’encourager son mari à la paresse.
Il ne restait plus au pauvre Rip qu’à prendre son fusil et à s’en aller dans les bois. Là, il partageait le contenu de sa besace avec Wolf.
— Mon pauvre Wolf, disait-il, ta maîtresse te mène une vie de chien ! Mais ne t’en fais pas, mon vieux : tant que je vivrai, tu ne manqueras jamais d’un ami.
Wolf remuait la queue et levait vers son maître des yeux pleins de tendresse.
Un beau jour d’automne, en chassant l’écureuil, Rip grimpa jusqu’aux plus hauts sommets des Catskill. Vers la fin de l’après-midi, essoufflé, il se laissa tomber sur une butte herbeuse au bord d’un précipice. D’un côté, il voyait l’Hudson couler tout en bas, lent et majestueux ; de l’autre s’ouvrait un vallon sauvage, encombré de rochers. Le soir tombait. Il comprit qu’il ferait nuit noire bien avant son retour, et il soupira en pensant à l’accueil que lui réservait dame Van Winkle.
Comme il s’apprêtait à redescendre, il entendit une voix appeler au loin :
— Rip Van Winkle ! Rip Van Winkle !
Il ne vit qu’un corbeau qui traversait le ciel. Croyant avoir rêvé, il se remettait en route quand le même cri retentit :
— Rip Van Winkle ! Rip Van Winkle !
Wolf hérissa le poil et vint se serrer contre son maître en grondant, les yeux fixés sur le vallon. Rip aperçut alors une étrange silhouette qui montait lentement parmi les rochers, courbée sous un fardeau. Pensant qu’un voisin avait besoin d’aide, il se hâta de descendre vers lui.
C’était un petit vieillard trapu à barbe grise, vêtu à l’ancienne mode hollandaise, avec plusieurs culottes bouffantes l’une sur l’autre. Il portait sur l’épaule un gros tonnelet et fit signe à Rip de l’aider. Rip se méfiait un peu, mais il obéit. En se relayant sous la charge, ils grimpèrent par une étroite ravine, le lit desséché d’un torrent.

Pendant la montée, Rip entendit de longs roulements, comme un tonnerre lointain, qui sortaient d’une gorge droit devant eux. Il pensa à un orage passager et continua. Au bout de la gorge, ils arrivèrent dans un creux pareil à un petit amphithéâtre, entouré de falaises. Les deux hommes n’avaient pas échangé un mot : l’inconnu avait quelque chose d’étrange qui retenait les questions.
Là, une compagnie de personnages bizarres jouait aux quilles. Ils portaient d’énormes culottes comme celles du guide, et de longues barbes de toutes les couleurs. Leur chef, un gros vieux monsieur au visage tanné, portait un chapeau à plume et des bas rouges.
Ce qui étonnait surtout Rip, c’était que ces hommes, qui de toute évidence s’amusaient, gardaient des visages graves et un silence complet. Seules les boules troublaient le calme du lieu, et leur fracas roulait dans les montagnes comme le tonnerre.
Quand les deux hommes approchèrent, les joueurs s’arrêtèrent net et fixèrent sur Rip un regard si immobile que ses genoux se mirent à trembler. Le vieillard vida le tonnelet dans de grands pichets et lui fit signe de servir. Rip obéit, la peur au ventre ; les joueurs burent en silence et retournèrent à leur partie.

Peu à peu, sa crainte se dissipa. Quand personne ne le regardait, il osa goûter la boisson : c’était un excellent genièvre de Hollande. Rip n’avait jamais été homme à refuser un verre. Une gorgée en appela une autre ; il retourna si souvent au pichet que sa tête se mit à tourner, et il tomba dans un profond sommeil.
Quand il se réveilla, il était étendu sur la butte herbeuse, et c’était un beau matin ensoleillé.
« Je n’ai tout de même pas dormi ici toute la nuit ? » se dit Rip.
« Oh ! ce maudit pichet ! pensa-t-il. Quelle excuse vais-je trouver pour dame Van Winkle ? »
À la place de son fusil bien huilé, il ne trouva près de lui qu’une vieille arme rongée de rouille, à la crosse mangée par les vers. Ces graves joueurs de quilles s’étaient sans doute moqués de lui. Wolf aussi avait disparu. Rip siffla, cria son nom ; seul l’écho lui répondit.
Il voulut retourner réclamer son chien et son fusil. En se levant, il sentit qu’il avait les membres tout raides. Il retrouva la ravine de la veille, mais un torrent y dévalait maintenant en écumant de rocher en rocher. Là où la gorge s’ouvrait sur l’amphithéâtre, il n’y avait plus qu’une haute muraille de pierre, d’où le torrent tombait dans un bassin noir.
Il appela encore son chien ; seuls lui répondirent les croassements des corbeaux. La matinée avançait, et notre homme avait l’estomac dans les talons. Il secoua la tête, mit le vieux fusil sur l’épaule et, le cœur plein d’inquiétude, prit le chemin de la maison.
Près du village, il croisa des gens qu’il ne connaissait pas, vêtus d’une façon qu’il n’avait jamais vue. Tous le dévisageaient et se caressaient le menton. Rip fit le même geste sans y penser… et découvrit, stupéfait, qu’il avait une barbe longue d’un pied !
Une bande de gamins qu’il ne connaissait pas se mit à le suivre en montrant du doigt sa barbe grise. Le village avait grandi ; il y avait des maisons nouvelles, des noms inconnus sur les portes, des visages étrangers aux fenêtres. C’était pourtant bien son village, avec ses montagnes et son fleuve.
« Ce pichet d’hier soir m’a drôlement brouillé la cervelle ! » pensa-t-il.
Il trouva sa maison en ruine : le toit effondré, les fenêtres brisées, les portes arrachées. Un chien efflanqué qui ressemblait à Wolf rôdait autour. Rip l’appela, mais le chien gronda, montra les dents et passa son chemin.
— Même mon chien m’a oublié ! soupira le pauvre Rip.
La maison était vide. Oubliant combien il avait toujours tremblé devant sa femme, il appela à grands cris dame Van Winkle et ses enfants. Sa voix résonna un instant dans les pièces désertes, puis tout retomba dans le silence.

Il courut à l’auberge. Elle avait disparu, elle aussi. À sa place se dressait une grande bâtisse de bois branlante, avec cette inscription au-dessus de la porte : « Hôtel de l’Union, Jonathan Doolittle ». Le grand arbre qui ombrageait autrefois l’auberge avait fait place à un haut mât d’où flottait un drapeau couvert d’étoiles et de rayures. Sur l’enseigne, Rip reconnut le visage rubicond du roi George ; mais l’habit rouge était devenu bleu, la main tenait une épée au lieu d’un sceptre, et en dessous on avait peint : GÉNÉRAL WASHINGTON.

Devant la porte se pressait une foule agitée. Rip y chercha en vain Nicholas Vedder et Van Bummel. À leur place, un grand maigre à la mine aigre pérorait sur les droits des citoyens, les élections, la liberté, les héros de soixante-seize, et sur bien d’autres choses qui étaient pour Rip du chinois.
Avec sa longue barbe, son fusil rouillé et la troupe d’enfants qui le suivait, il ne tarda pas à attirer l’attention. L’orateur lui demanda pour qui il votait. Le pauvre homme resta bouche bée. Alors un vieux monsieur plein d’importance, coiffé d’un tricorne, se fraya un chemin à coups de coude et se planta devant lui.
— Que venez-vous faire aux élections avec un fusil sur l’épaule et toute une foule derrière vous ? demanda-t-il d’un ton sévère. Avez-vous l’intention de déclencher une émeute ?
— Hélas, messieurs, s’écria Rip, je suis un pauvre homme paisible, né dans ce pays, et un loyal sujet du roi, que Dieu le bénisse !
Aussitôt, une clameur s’éleva parmi les badauds :
— Un tory ! Un espion ! Qu’on le chasse !
L’homme au tricorne eut grand-peine à rétablir l’ordre. Il demanda à l’inconnu qui il cherchait. Rip assura humblement qu’il ne voulait de mal à personne : il cherchait seulement quelques voisins.
— Où est Nicholas Vedder ? demanda-t-il.
Il y eut un silence, puis un vieillard répondit d’une petite voix flûtée :
— Nicholas Vedder ? Mais il est mort depuis dix-huit ans !
— Et Brom Dutcher ?
— Il est parti à la guerre et n’est jamais revenu.
— Et Van Bummel, le maître d’école ?
— Il est devenu général pendant la guerre, et maintenant il siège au Congrès.
Le cœur de Rip se serra. Il se retrouvait seul au monde, et chaque réponse parlait d’années écoulées et de choses qu’il ne comprenait pas. Il n’eut pas le courage de demander des nouvelles d’autres amis.
— Personne ici ne connaît donc Rip Van Winkle ? s’écria-t-il, désespéré.
— Oh, Rip Van Winkle ! s’exclamèrent deux ou trois voix. Bien sûr ! C’est lui, là-bas, appuyé contre l’arbre.
Rip regarda et vit son portrait tout craché, tel qu’il était en partant pour la montagne, aussi paresseux et aussi déguenillé. Il ne savait plus s’il était lui-même ou un autre. C’est alors que l’homme au tricorne lui demanda comment il s’appelait.
— Dieu seul le sait ! s’écria Rip. Je ne suis pas moi… Moi, je suis là-bas… Non, ça, c’est quelqu’un d’autre ! Je me suis endormi dans la montagne, et on m’a changé mon fusil, et tout a changé, et je ne sais plus qui je suis !
Les badauds se tapotèrent le front. On chuchota qu’il faudrait prendre son fusil au vieux fou ; à ces mots, l’homme au tricorne recula précipitamment. À cet instant, une jeune femme fendit la foule. Elle portait dans les bras un enfant joufflu qui, effrayé par le vieillard à barbe grise, se mit à pleurer.
— Chut, Rip, dit-elle, tais-toi donc, petit bêta ! Le vieux monsieur ne va pas te faire de mal.
Le nom de l’enfant, l’air de la mère, le son de sa voix réveillèrent en Rip tout un flot de souvenirs.
— Comment vous appelez-vous, madame ? demanda-t-il.
— Judith Gardenier.
— Et votre père ?
— Le pauvre homme ! Il s’appelait Rip Van Winkle, mais il est parti avec son fusil il y a vingt ans, et on n’a plus jamais entendu parler de lui. Son chien est revenu seul. Personne ne sait ce que mon père est devenu. Je n’étais alors qu’une petite fille.
Il ne restait à Rip qu’une question, et il la posa d’une voix tremblante :
— Et votre mère ?
— Elle est morte il y a peu. Elle s’est mise dans une telle colère contre un colporteur de la Nouvelle-Angleterre qu’un vaisseau sanguin s’est rompu.
Cette nouvelle-là, du moins, n’était pas sans consolation. Rip ne put se contenir davantage et prit dans ses bras sa fille et l’enfant.

— Je suis ton père ! s’écria-t-il. Le jeune Rip Van Winkle d’autrefois, le vieux Rip Van Winkle d’aujourd’hui ! Personne ne reconnaît donc le pauvre Rip Van Winkle ?
Tous restèrent stupéfaits. Enfin, une vieille femme sortit de la foule en chancelant, mit la main en visière et le dévisagea.
— Mais oui ! dit-elle. C’est bien lui ! Sois le bienvenu, mon vieux voisin. Où donc es-tu passé pendant ces vingt longues années ?
Rip raconta son histoire : pour lui, ces vingt années n’avaient duré qu’une seule nuit. Certains voisins échangèrent des clins d’œil moqueurs, et l’homme au tricorne secoua la tête ; aussitôt, toute l’assemblée secoua la tête avec lui.
On décida pourtant de demander l’avis du vieux Peter Vanderdonk, le plus vieil habitant du village. Il reconnut Rip tout de suite et confirma son histoire. Les monts Catskill, dit-il, avaient toujours été hantés. Le grand Hendrick Hudson, qui avait découvert le fleuve et le pays, y revenait tous les vingt ans avec l’équipage de son navire, la Demi-Lune, pour veiller sur sa découverte. Le père de Peter les avait vus jouer aux quilles dans un creux de la montagne, et Peter lui-même avait entendu, par un après-midi d’été, le bruit de leurs boules, pareil à un tonnerre lointain.
La foule retourna enfin à l’élection. Judith emmena son père vivre chez elle. Son mari, un fermier jovial, était l’un des garnements qui grimpaient autrefois sur le dos de Rip. Quant au jeune Rip, on l’employa à la ferme, mais il montra un penchant héréditaire à s’occuper de tout, sauf de son travail.
Parvenu à cet âge heureux où l’on peut être oisif sans que personne y trouve à redire, Rip reprit sa place sur le banc, devant la porte de l’auberge, et on le vénéra comme un des patriarches du village. Il lui fallut du temps pour comprendre qu’il y avait eu une guerre et qu’au lieu d’être un sujet du roi George III, il était maintenant un libre citoyen des États-Unis. Mais une autre tyrannie avait pris fin, qui comptait bien davantage pour lui : celle de sa femme. Il pouvait désormais entrer et sortir à sa guise. Chaque fois qu’on prononçait le nom de dame Van Winkle, il haussait les épaules et levait les yeux au ciel, et l’on ne savait pas si c’était de résignation ou de joie.

Il racontait son histoire à chaque voyageur qui descendait à l’hôtel de M. Doolittle, et bientôt tout le voisinage la connut par cœur. Certains prétendaient que Rip avait perdu la tête. Mais les vieux Hollandais du pays y croient presque tous. Aujourd’hui encore, quand le tonnerre gronde sur les Catskill par un après-midi d’été, ils disent que c’est Hendrick Hudson et son équipage qui jouent aux quilles ; et dans le voisinage, les maris menés à la baguette rêvent de boire une gorgée au pichet de Rip Van Winkle.
Adapté par Talerie, source : The Sketch-Book of Geoffrey Crayon (s’ouvre dans une nouvelle fenêtre) Domaine public Copiez ce texte, adaptez-le, utilisez-le comme bon vous semble. Un lien vers Talerie nous fait plaisir, mais il n’est pas obligatoire. CC0 1.0 (s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)

