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Dans un château en ruine, un garçon souriant est assis près du feu, à côté d’un billot et d’un couteau ; l’un des deux chats noirs lui tend des cartes.Originale

Histoire de celui qui s’en alla apprendre la peur

Frères Grimm

20 min de lecture à partir de 8 ans

Un garçon que tout le monde trouve bête ne comprend pas ce que les autres veulent dire par « frissonner ». Chassé par son père avec cinquante écus, il part sur la grand-route percer ce mystère. Un aubergiste lui parle alors d’un château ensorcelé dont personne n’est encore ressorti.


Il était une fois un père qui avait deux fils. L’aîné était malin et réfléchi, et savait se débrouiller en tout ; le cadet, lui, était bête, ne comprenait rien et n’apprenait rien. Quand les gens le voyaient passer, ils disaient : « Avec celui-là, son père n’a pas fini de se faire du souci ! »

Quand il y avait quelque chose à faire, c’était toujours l’aîné qui s’en chargeait. Mais si le père l’envoyait chercher quelque chose tard le soir, ou même en pleine nuit, et que le chemin passait par le cimetière ou par un autre endroit sinistre, l’aîné répondait : « Oh non, papa, je n’y vais pas, ça me fait frissonner ! » Car il avait peur. Et le soir, au coin du feu, quand on racontait de ces histoires qui donnent la chair de poule, ceux qui écoutaient disaient souvent : « Oh, ça me fait frissonner ! »

Le cadet, assis dans son coin, écoutait tout cela sans comprendre ce que cela voulait dire. « Ils répètent sans arrêt : ça me fait frissonner, ça me fait frissonner ! se disait-il. Moi, je ne frissonne jamais. Ce doit être encore un de ces arts auxquels je ne comprends rien. »

Or, un jour, son père lui dit :

— Écoute-moi, toi, là-bas dans ton coin. Tu deviens grand et fort, il faut que tu apprennes, toi aussi, de quoi gagner ton pain. Regarde comme ton frère se donne du mal ; avec toi, c’est peine perdue.

— Mais, papa, répondit le garçon, je veux bien apprendre quelque chose. Tiens, si c’était possible, j’aimerais apprendre à frissonner. Ça, je n’y connais encore rien du tout.

Le frère aîné éclata de rire en l’entendant, et il se dit : « Mon Dieu, que mon frère est nigaud ! Il ne fera jamais rien de sa vie. Ce qu’on sera plus tard, ça se voit dès le berceau. »

Dans une chaumière, un garçon debout parle avec ardeur à son vieux père assis à la table près de l’âtre, et son frère aîné, penché sur la table, éclate de rire.

Le père soupira et lui répondit :

— Frissonner, tu l’apprendras bien assez tôt, mais ce n’est pas avec ça que tu gagneras ton pain.

Peu de temps après, le sacristain vint leur rendre visite. Le père lui confia son tourment et lui raconta combien son fils cadet était peu dégourdi en toute chose : il ne savait rien et n’apprenait rien.

— Figurez-vous que, lorsque je lui ai demandé comment il comptait gagner son pain, il m’a répondu qu’il voulait apprendre à frissonner !

— Si ce n’est que ça, répondit le sacristain, il peut l’apprendre chez moi. Envoyez-le-moi, je vais vous le dégrossir.

Le père fut content, car il pensait : « Au moins, le garçon sera un peu dégrossi. » Le sacristain le prit donc chez lui, et le garçon dut sonner la cloche. Au bout de quelques jours, le sacristain le réveilla à minuit et lui dit de se lever, de monter au clocher et de sonner. « Tu vas apprendre ce que c’est, frissonner », pensa le sacristain. Il partit devant en cachette, et quand le garçon arriva en haut et se retourna pour saisir la corde de la cloche, il vit, debout sur l’escalier, en face de l’ouverture du clocher, une forme blanche.

Dans un clocher de pierre éclairé par la lune, un garçon tenant la corde de la cloche se retourne vers une forme blanche drapée, immobile près d’une porte.

— Qui est là ? cria-t-il.

Mais la forme ne répondit pas ; elle ne bougeait pas d’un pouce.

— Réponds, cria le garçon, ou va-t’en ! Tu n’as rien à faire ici en pleine nuit.

Le sacristain, lui, resta immobile, pour que le garçon le prenne pour un fantôme. Le garçon cria une deuxième fois :

— Qu’est-ce que tu veux ? Parle, si tu es un honnête homme, ou je te jette en bas de l’escalier !

« Il ne le pense sûrement pas », se dit le sacristain. Il ne fit pas le moindre bruit et resta planté là comme une statue de pierre. Le garçon l’appela une troisième fois, et comme cela ne servit à rien non plus, il prit son élan et poussa le fantôme dans l’escalier. Le fantôme dégringola dix marches et resta étendu dans un coin. Alors le garçon sonna la cloche, rentra, se coucha sans dire un mot et se rendormit.

La femme du sacristain attendit longtemps son mari, mais il ne revenait pas. À la fin, elle prit peur. Elle réveilla le garçon et lui demanda :

— Tu ne sais pas où est passé mon mari ? Il est monté au clocher avant toi.

— Non, madame, répondit le garçon. Mais il y avait quelqu’un debout sur l’escalier, en face de l’ouverture du clocher, et comme il ne voulait ni répondre ni s’en aller, je l’ai pris pour un vaurien et je l’ai poussé en bas. Allez donc voir si c’était lui ; j’en serais bien désolé.

La femme courut au clocher et trouva son mari étendu dans un coin, qui gémissait : il avait une jambe cassée.

Après l’avoir aidé à descendre, elle se précipita chez le père du garçon en poussant de hauts cris.

— Votre fils a causé un grand malheur ! dit-elle. Il a jeté mon mari en bas de l’escalier, si bien que le pauvre homme s’est cassé une jambe. Reprenez ce bon à rien, je ne veux plus de lui chez nous !

Le père prit peur. Il accourut et gronda son fils :

— Qu’est-ce que c’est que ces vilains tours ? C’est le diable qui te les a soufflés !

— Papa, répondit le garçon, écoute-moi, je suis tout à fait innocent. Il se tenait là, en pleine nuit, comme quelqu’un qui prépare un mauvais coup. Je ne savais pas qui c’était, et je lui ai dit trois fois de parler ou de s’en aller.

— Ah, dit le père, tu ne m’apportes que du malheur. Ôte-toi de ma vue, je ne veux plus te voir.

— Oui, papa, très volontiers. Attends seulement qu’il fasse jour : je partirai apprendre à frissonner. Comme ça, je saurai au moins un métier qui pourra me nourrir.

— Apprends ce que tu voudras, dit le père, tout m’est égal. Voici cinquante écus. Pars avec ça courir le monde, et ne dis à personne d’où tu viens ni qui est ton père, car j’ai honte de toi.

— Oui, papa, comme tu voudras. Si tu ne demandes que ça, je pourrai facilement m’en souvenir.

Quand le jour se leva, le garçon mit ses cinquante écus dans sa poche et s’en alla sur la grand-route en se répétant sans cesse :

— Ah ! si seulement je savais frissonner ! Ah ! si seulement je savais frissonner !

Un homme qui passait par là entendit ce que le garçon se disait tout seul. Quand ils eurent fait un bout de chemin ensemble et qu’on put apercevoir le gibet, l’homme lui dit :

— Tu vois cet arbre, là-bas ? Sept gaillards y dansent au bout d’une corde, et maintenant ils apprennent à voler. Assieds-toi dessous et attends que la nuit tombe : tu apprendras bien vite à frissonner.

— S’il ne faut rien de plus, répondit le garçon, c’est facile. Et si j’apprends à frissonner aussi vite que ça, je vous donnerai mes cinquante écus. Revenez me voir demain matin.

Le garçon alla donc au gibet, s’assit dessous et attendit le soir. Comme il avait froid, il fit du feu. Mais vers minuit, il se leva un vent si glacé que, malgré le feu, il n’arrivait pas à se réchauffer. Et quand le vent cogna les pendus les uns contre les autres et les fit se balancer, il se dit : « Toi, tu as froid en bas, près du feu. Alors eux, là-haut, comme ils doivent geler et grelotter ! »

Sur une colline au clair de lune, un garçon assis près d’un feu se chauffe les mains et lève les yeux vers sept pendus alignés sous la poutre d’un gibet.

Comme il avait bon cœur, il appuya l’échelle contre le gibet, grimpa, détacha les pendus l’un après l’autre et les descendit tous les sept. Puis il attisa le feu, souffla dessus et les assit tout autour pour qu’ils se réchauffent. Mais ils restaient là sans bouger, et le feu prit à leurs vêtements.

— Faites attention, leur dit-il, ou je vous raccroche là-haut.

Mais les morts n’entendaient rien. Ils se taisaient et laissaient leurs haillons brûler. Alors le garçon se fâcha :

— Si vous ne voulez pas faire attention, je ne peux rien pour vous. Je n’ai pas envie de brûler avec vous !

Et il les raccrocha l’un après l’autre. Puis il s’assit près de son feu et s’endormit.

Le lendemain matin, l’homme vint le trouver pour avoir les cinquante écus.

— Alors, dit-il, tu sais maintenant ce que c’est, frissonner ?

— Non, répondit le garçon. Comment est-ce que je le saurais ? Ceux de là-haut n’ont pas ouvert la bouche, et ils étaient si bêtes qu’ils ont laissé brûler les quelques vieilles guenilles qu’ils ont sur le dos.

L’homme comprit qu’il ne repartirait pas ce jour-là avec les cinquante écus. Il s’en alla en disant :

— Un comme ça, je n’en avais encore jamais vu.

Le garçon reprit lui aussi son chemin et se remit à parler tout seul :

— Ah ! si seulement je savais frissonner ! Ah ! si seulement je savais frissonner !

Un charretier qui marchait derrière lui l’entendit et lui demanda :

— Qui es-tu ?

— Je ne sais pas, répondit le garçon.

— D’où viens-tu ? demanda encore le charretier.

— Je ne sais pas.

— Qui est ton père ?

— Je n’ai pas le droit de le dire.

— Qu’est-ce que tu marmonnes sans arrêt ?

— Eh bien, répondit le garçon, je voudrais savoir frissonner, mais personne ne peut me l’apprendre.

— Arrête de dire des bêtises, dit le charretier. Viens avec moi, je vais tâcher de te trouver un endroit où dormir.

Le garçon partit avec le charretier, et le soir ils arrivèrent à une auberge pour y passer la nuit. En entrant dans la salle, le garçon répéta tout haut :

— Ah ! si seulement je savais frissonner ! Ah ! si seulement je savais frissonner !

L’aubergiste l’entendit, se mit à rire et dit :

— Si c’est ça que tu cherches, tu devrais trouver ton bonheur ici.

— Oh, tais-toi donc ! dit la femme de l’aubergiste. Plus d’un curieux l’a déjà payé de sa vie. Ce serait bien dommage pour de si beaux yeux, s’ils ne devaient plus jamais revoir le jour.

Mais le garçon répondit :

— Si difficile que ce soit, je veux l’apprendre. C’est pour ça que je suis parti de chez moi.

Il ne laissa pas l’aubergiste en paix jusqu’à ce que celui-ci lui raconte qu’il y avait, non loin de là, un château ensorcelé. On pouvait y apprendre ce que c’était, frissonner, si l’on voulait bien y veiller trois nuits. Le roi avait promis sa fille en mariage à celui qui oserait le faire, et c’était la plus belle jeune fille que le soleil ait jamais éclairée. Le château renfermait aussi de grands trésors, gardés par de mauvais esprits ; celui qui veillerait les trois nuits les délivrerait, et il y aurait de quoi rendre riche un pauvre homme. Beaucoup étaient déjà entrés dans ce château, mais aucun n’en était encore ressorti.

Le lendemain matin, le garçon se présenta devant le roi et lui dit :

— Si vous le permettez, Sire, je voudrais bien veiller trois nuits dans le château ensorcelé.

Le roi le regarda, et comme le garçon lui plaisait, il lui dit :

— Tu peux demander trois choses à emporter dans le château, mais il faut que ce soient des choses sans vie.

— Alors, répondit le garçon, je demande du feu, un tour à bois, et un établi avec son étau et son couteau.

Le roi fit porter tout cela au château pendant la journée. Quand la nuit approcha, le garçon y monta, alluma un beau feu dans une chambre, posa l’établi et le couteau à côté et s’assit sur le tour, comme sur un banc.

— Ah ! si seulement je savais frissonner ! dit-il. Mais ici non plus, je ne l’apprendrai pas.

Vers minuit, il voulut ranimer son feu. Comme il soufflait dessus, quelque chose se mit soudain à crier dans un coin :

— Miaou ! Miaou ! Que nous avons froid !

— Espèces de nigauds, cria-t-il, pourquoi criez-vous ? Si vous avez froid, venez vous asseoir près du feu et réchauffez-vous.

À peine avait-il dit cela que deux grands chats noirs arrivèrent d’un bond formidable, s’assirent de chaque côté de lui et le fixèrent d’un air féroce avec leurs yeux de braise. Au bout d’un moment, quand ils se furent réchauffés, ils lui dirent :

— Camarade, si on faisait une partie de cartes ?

— Pourquoi pas ? répondit-il. Mais montrez-moi d’abord vos pattes.

Les chats sortirent leurs griffes.

— Oh ! dit le garçon, comme vous avez les ongles longs ! Attendez, il faut d’abord que je vous les coupe.

Là-dessus, il les attrapa par la peau du cou, les souleva sur l’établi et leur serra les pattes dans l’étau.

— Maintenant que j’ai bien vu vos griffes, dit-il, je n’ai plus envie de jouer aux cartes.

Et il les tua et les jeta dehors, dans l’eau.

Il venait de s’en débarrasser et allait se rasseoir près de son feu quand, de tous les coins et recoins, surgirent des chats noirs et des chiens noirs qui traînaient des chaînes rougies au feu. Il en venait toujours plus, tant et si bien qu’il ne savait plus où se mettre. Ils poussaient des cris affreux, piétinaient son feu et en éparpillaient les bûches pour l’éteindre. Il les regarda faire un moment sans s’émouvoir. Mais quand cela devint trop fort, il saisit son couteau et cria :

— Dehors, sale engeance !

Et il frappa dans le tas. Une partie s’enfuit ; les autres, il les tua et les jeta dans l’étang.

Quand il fut revenu, il ranima son feu en soufflant sur les braises et se réchauffa. Assis là, il sentit ses yeux se fermer malgré lui et eut envie de dormir. Il regarda autour de lui et vit dans un coin un grand lit.

— Voilà qui tombe bien, dit-il.

Et il s’y coucha. Mais au moment où il fermait les yeux, le lit se mit à rouler tout seul et l’emmena à travers tout le château.

— Très bien, dit le garçon, mais plus vite !

Un garçon hilare, allongé dans un grand lit de bois sculpté, file à toute allure le long d’un couloir voûté éclairé de torches, la main levée.

Alors le lit fila, comme si six chevaux y étaient attelés, par-dessus les seuils, en haut et en bas des escaliers. Tout à coup, hop là ! il se renversa, sens dessus dessous, et lui retomba dessus comme une montagne. Mais le garçon envoya promener couvertures et oreillers, sortit de là et dit :

— Maintenant, se promènera qui voudra !

Puis il se coucha près de son feu et dormit jusqu’au jour.

Le matin, le roi arriva. En le voyant étendu par terre, il crut que les fantômes l’avaient tué.

— Quel dommage, dit-il, un si beau garçon !

Le garçon l’entendit, se redressa et dit :

— On n’en est pas encore là !

Le roi en fut stupéfait, mais il s’en réjouit et lui demanda comment la nuit s’était passée.

— Très bien, répondit le garçon. En voilà une de passée ; les deux autres passeront aussi.

Quand il retourna chez l’aubergiste, celui-ci ouvrit de grands yeux.

— Je ne pensais pas te revoir vivant, dit-il. Alors, as-tu appris ce que c’est, frissonner ?

— Non, répondit le garçon, c’est peine perdue. Si seulement quelqu’un pouvait me le dire !

La deuxième nuit, il remonta au vieux château, s’assit près du feu et reprit sa vieille chanson :

— Ah ! si seulement je savais frissonner !

Quand minuit approcha, on entendit des bruits et des coups sourds, d’abord tout doucement, puis de plus en plus fort. Ensuite tout se tut un instant, et enfin, avec un grand cri, une moitié d’homme tomba par la cheminée, juste devant lui.

— Holà ! cria le garçon. Il en manque encore une moitié, ça ne suffit pas.

Alors le vacarme reprit de plus belle, ça hurlait, ça tempêtait, et l’autre moitié tomba à son tour.

— Attends, dit le garçon, je vais d’abord ranimer un peu le feu pour toi.

Quand il l’eut fait et qu’il se retourna, les deux morceaux s’étaient rejoints, et un homme affreux était assis à sa place.

— Ah non, ce n’est pas de jeu, dit le garçon. Ce banc est à moi.

L’homme voulut le repousser, mais le garçon ne se laissa pas faire : il l’écarta de force et se rassit à sa place. Alors d’autres hommes tombèrent encore par la cheminée, l’un après l’autre. Ils apportèrent neuf os de mort et deux têtes de mort, dressèrent les os en quilles et se mirent à jouer. Le garçon eut envie de jouer, lui aussi.

— Dites donc, demanda-t-il, est-ce que je peux être de la partie ?

— Oui, si tu as de l’argent.

— De l’argent, j’en ai assez, répondit-il. Mais vos boules ne sont pas bien rondes.

Il prit les têtes de mort, les fixa sur le tour et les arrondit.

— Voilà, dit-il, maintenant elles rouleront mieux. Hop là, on va bien s’amuser !

Dans une salle en ruine, un garçon accroupi va faire rouler une tête de mort vers neuf os dressés en quilles, sous le regard de trois hommes pâles et spectraux.

Il joua avec eux et perdit un peu de son argent. Mais quand sonnèrent les douze coups de minuit, tout disparut sous ses yeux. Il se coucha et s’endormit tranquillement.

Le lendemain matin, le roi vint prendre des nouvelles.

— Comment cela s’est-il passé, cette fois ? demanda-t-il.

— J’ai joué aux quilles, répondit le garçon, et j’ai perdu quelques sous.

— Tu n’as donc pas frissonné ?

— Pensez-vous ! dit le garçon. Je me suis bien amusé. Si seulement je savais ce que c’est, frissonner !

La troisième nuit, il se rassit sur son banc et dit d’un air tout maussade :

— Ah ! si seulement je savais frissonner !

Quand il se fit tard, six grands hommes entrèrent en portant un cercueil.

— Ha, ha ! dit le garçon, c’est sûrement mon cousin, qui est mort il y a quelques jours à peine.

Il lui fit signe du doigt et l’appela :

— Viens, mon cousin, viens !

Les hommes posèrent le cercueil par terre. Le garçon s’approcha et souleva le couvercle : un mort y était couché. Il lui toucha le visage ; il était froid comme la glace.

— Attends, dit le garçon, je vais te réchauffer un peu.

Il alla au feu, se chauffa la main et la posa sur le visage du mort, mais le mort resta froid. Alors il le sortit du cercueil, s’assit près du feu, le prit sur ses genoux et lui frotta les bras pour que le sang se remette à circuler. Comme cela ne servait à rien non plus, il lui vint une idée : « Quand on est deux dans un lit, on se tient chaud. » Il porta le mort dans le lit, le couvrit et se coucha à côté de lui. Au bout d’un moment, le mort se réchauffa et commença à remuer.

— Tu vois, mon cousin, dit le garçon, heureusement que je t’ai réchauffé !

Mais le mort se dressa et cria :

— Maintenant, je vais t’étrangler !

— Quoi ? dit le garçon. C’est comme ça que tu me remercies ? Tu vas retourner tout de suite dans ton cercueil !

Il le souleva, le jeta dedans et referma le couvercle. Alors les six hommes revinrent et l’emportèrent.

— Je n’arrive pas à frissonner, dit le garçon. Ici, je ne l’apprendrai jamais de ma vie.

C’est alors qu’entra un homme plus grand que tous les autres, d’un aspect effrayant. Il était vieux et portait une longue barbe blanche.

— Misérable vermisseau, cria-t-il, tu vas bientôt apprendre ce que c’est, frissonner, car tu vas mourir !

— Pas si vite, répondit le garçon. Si je dois mourir, j’ai bien mon mot à dire.

— Je vais t’attraper, moi ! dit le monstre.

— Doucement, doucement, ne fais pas tant le fier. Je suis aussi fort que toi, et sans doute plus fort encore.

— C’est ce qu’on va voir, dit le vieillard. Si tu es plus fort que moi, je te laisserai partir. Viens, faisons l’essai.

Il le mena par de sombres couloirs jusqu’à une forge, prit une hache et, d’un seul coup, enfonça une des enclumes dans le sol.

— Je peux faire mieux que ça, dit le garçon.

Et il alla vers l’autre enclume. Le vieillard se pencha tout près pour regarder, et sa barbe blanche pendait jusque sur l’enclume. Alors le garçon saisit la hache, fendit l’enclume d’un seul coup et y coinça la barbe du vieillard.

Dans une forge, un énorme vieillard à longue barbe blanche se penche sur une enclume fendue où sa barbe est coincée ; le garçon tient une barre de fer.

— Je te tiens, dit le garçon. C’est toi qui vas mourir, maintenant.

Puis il saisit une barre de fer et frappa le vieillard jusqu’à ce qu’il gémisse et le supplie d’arrêter : il lui donnerait de grandes richesses. Le garçon retira la hache et le libéra.

Le vieillard le ramena dans le château et lui montra, dans une cave, trois coffres pleins d’or.

— Le premier, dit-il, est pour les pauvres, le deuxième pour le roi, et le troisième est à toi.

À cet instant sonnèrent les douze coups de minuit, et l’esprit disparut, si bien que le garçon se retrouva dans le noir.

— Je saurai bien me débrouiller, dit-il.

Il avança à tâtons, retrouva le chemin de la chambre et s’endormit près de son feu.

Le lendemain matin, le roi vint et lui dit :

— Cette fois, tu as sûrement appris ce que c’est, frissonner ?

— Non, répondit le garçon. Qu’est-ce que ça peut bien être ? Mon cousin mort est venu, puis un homme barbu, qui m’a montré beaucoup d’argent en bas, dans la cave, mais ce que c’est, frissonner, personne ne me l’a dit.

Alors le roi déclara :

— Tu as délivré le château, et tu vas épouser ma fille.

— Tout ça, c’est très bien, répondit le garçon, mais je ne sais toujours pas ce que c’est, frissonner.

On remonta l’or de la cave et on célébra les noces. Mais le jeune roi avait beau aimer tendrement sa femme et être bien heureux, il répétait sans cesse :

— Ah ! si seulement je savais frissonner ! Ah ! si seulement je savais frissonner !

À la fin, la jeune reine en fut agacée. Sa femme de chambre lui dit :

— Je vais vous aider, Madame. Il va l’apprendre, ce que c’est, frissonner.

Elle descendit au ruisseau qui traversait le jardin et en fit rapporter tout un seau plein de goujons.

Dans une chambre royale, une jeune femme en chemise de nuit soulève la couverture et verse un seau d’eau pleine de petits poissons sur le jeune homme endormi.

La nuit, pendant que le jeune roi dormait, sa femme lui retira sa couverture et lui versa dessus le seau d’eau froide avec tous les goujons, si bien que les petits poissons frétillaient tout autour de lui. Alors il se réveilla et s’écria :

— Oh ! que je frissonne, que je frissonne, ma chère femme ! Oui, maintenant je sais ce que c’est, frissonner !

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Adapté par Talerie, source : Kinder- und Hausmärchen (s’ouvre dans une nouvelle fenêtre) Domaine public