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Une fillette pas plus grande qu’un pouce est assise dans une tulipe ouverte et regarde une hirondelle traverser le ciel de l’aube.

Poucette

Hans Christian Andersen

13 min de lectureà partir de 5 ans

Haute comme un pouce, Poucette est enlevée par une crapaude, lâchée par un hanneton, puis promise à une taupe par la souris qui l’héberge tout l’hiver. Elle sauve une hirondelle transie, qui l’emporte par-dessus la mer et les montagnes jusqu’aux fleurs blanches où un prince ailé la fait reine de toutes les fleurs.


Une femme désirait de tout son cœur un tout petit enfant, mais elle ne savait pas où en trouver un. Elle alla donc frapper chez une vieille sorcière.

— Je voudrais tant avoir un petit enfant, dit-elle. Peux-tu me dire comment faire ?

— Rien de plus simple, répondit la sorcière. Voici un grain d’orge, et ce n’est pas celui que picorent les poules. Plante-le dans un pot de fleurs, et tu verras bien.

La femme la remercia, lui donna douze pièces et rentra planter le grain. Aussitôt sortit de terre une belle fleur pareille à une tulipe, dont les pétales restaient serrés comme ceux d’un bouton.

— Quelle jolie fleur ! dit la femme en l’embrassant sur ses pétales rouges et jaunes.

La fleur s’ouvrit avec un petit bruit sec. Au milieu, assise sur son cœur vert, il y avait une petite fille pas plus haute qu’un pouce. On l’appela donc Poucette.

Elle eut pour berceau une coque de noix, pour matelas des feuilles de violette et pour couverture un pétale de rose. Le jour, assise sur une feuille de tulipe, elle voguait d’un bord à l’autre d’une assiette pleine d’eau. Et elle chantait d’une voix si douce qu’on n’avait jamais rien entendu de semblable.

Une nuit, une vieille crapaude, énorme et humide, entra par un carreau brisé et sauta sur la table où Poucette dormait sous son pétale de rose.

Une crapaude énorme, entrée par un carreau brisé, se hisse sur une table près d’une coque de noix où dort une fillette sous une couverture rouge.

— Voilà une belle épouse pour mon fils ! dit-elle.

Elle emporta la coque de noix jusqu’au ruisseau dont la rive marécageuse lui servait de maison. Son fils était aussi laid qu’elle.

— Coac ! coac ! brekke-ke-kex ! fit-il en apercevant la petite fille.

— Ne parle pas si fort, tu la réveillerais, dit la vieille crapaude. Elle est légère comme un duvet de cygne, elle pourrait nous échapper. Posons-la sur une feuille de nénuphar, au milieu du ruisseau : ce sera une île pour elle. Pendant ce temps, nous préparerons votre chambre au fond du marais.

Elle nagea jusqu’à la feuille la plus éloignée et y déposa la coque de noix. Au petit matin, Poucette s’éveilla, vit l’eau tout autour d’elle et pleura amèrement.

Une fillette pieds nus, les mains serrées contre sa poitrine, se tient seule au milieu d’une large feuille de nénuphar, sur une eau sans rive.

La crapaude orna sa chambre de roseaux et de fleurs jaunes, puis revint avec son fils chercher le petit lit et s’inclina profondément dans l’eau.

— Voici mon fils, dit-elle. Il sera ton mari, et vous vivrez tous les deux dans une demeure magnifique, au fond du marais.

— Coac ! coac ! brekke-ke-kex ! fit le fils.

Restée seule, Poucette pleurait : elle ne voulait ni du marais ni de cet horrible mari. Mais les petits poissons avaient tout entendu, et ils la trouvèrent si gentille qu’ils rongèrent la tige. Le courant l’emporta là où les crapauds ne pouvaient plus l’atteindre.

Elle passa devant bien des villages, et les oiseaux chantaient en la voyant :

— Quelle charmante petite demoiselle !

Un papillon blanc vint se poser près d’elle. Poucette détacha sa ceinture, en noua un bout au papillon et l’autre à la feuille, qui glissa plus vite encore.

Tout à coup, un grand hanneton arriva en bourdonnant, la saisit par la taille et s’envola avec elle dans un arbre. La feuille descendit le ruisseau, et le papillon avec elle, attaché sans pouvoir se libérer. Poucette eut grand-peur, et elle se désolait pour lui, qui mourrait de faim. Le hanneton, lui, ne s’en souciait pas : il l’installa sur la plus grande feuille, lui donna le suc des fleurs et lui répéta qu’elle était ravissante.

Un gros hanneton luisant tient une fillette contre lui dans les branches d’un arbre. En bas, un papillon blanc reste attaché par un ruban à une feuille.

Puis tous les hannetons de l’arbre vinrent la voir en remuant leurs antennes.

— Elle n’a que deux jambes, dit une demoiselle hanneton. Quelle misère !

— Et pas la moindre antenne, dit une autre. On dirait une créature humaine. Qu’elle est laide !

Poucette était pourtant bien jolie, et celui qui l’avait emportée le savait. Mais à force d’entendre les autres, il finit par les croire : on la posa sur une pâquerette et on lui rendit sa liberté. Elle pleura de se croire si laide, elle qui était la plus délicate petite créature qu’on puisse imaginer.

Poucette passa l’été seule dans le grand bois, dans un lit d’herbes suspendu sous une feuille pour être à l’abri de la pluie, se nourrissant du suc des fleurs. Puis vint le long hiver glacé : les oiseaux s’en allèrent, les fleurs se fanèrent, sa feuille s’enroula sur elle-même. Ses vêtements tombaient en lambeaux et elle grelottait. Il se mit à neiger, et chaque flocon qui tombait sur elle pesait autant qu’une pelletée entière sur nous, car elle ne mesurait qu’un pouce.

Une fillette en robe déchirée, pieds nus dans la neige, serre ses genoux sous une grande feuille brune givrée, au milieu d’un bois gelé.

Tout près du bois s’étendait un champ moissonné, où le chaume sec se dressait sur la terre gelée comme une forêt. Tremblante de froid, Poucette arriva devant la porte d’une souris des champs, qui vivait bien au chaud sous les tiges. Elle demanda un morceau de grain d’orge, car elle n’avait rien mangé depuis deux jours.

— Pauvre petite ! dit la souris, qui avait bon cœur. Entre te mettre au chaud et mange avec moi.

Poucette lui plut beaucoup.

— Tu peux passer l’hiver chez moi, ajouta-t-elle. Mais tu tiendras ma chambre bien propre et tu me raconteras des histoires : j’aime beaucoup les histoires.

Poucette accepta.

— Nous allons recevoir une visite, dit un jour la souris. Mon voisin vient chaque semaine ; il est mieux installé que moi et porte une pelisse de velours noir. Si tu pouvais l’épouser, tu serais bien pourvue. Il n’y voit goutte, alors raconte-lui tes plus belles histoires.

Mais Poucette n’avait aucune envie de ce voisin, car c’était une taupe. Elle vint en visite dans sa pelisse et parla mal du soleil et des fleurs, qu’elle n’avait jamais vus. Poucette dut chanter, et elle chanta « Hanneton, vole, vole, vole ! », puis « Quand le moine s’en va aux champs ». La taupe s’éprit de cette belle voix, mais elle n’en dit pas un mot, car c’était une personne réfléchie.

Elle venait de creuser un long couloir entre les deux maisons et permit à ses voisines de s’y promener, en les priant de ne pas s’effrayer de l’oiseau mort qui gisait là. Elle prit entre ses dents un morceau de bois pourri, qui luit comme du feu dans le noir, et marcha devant elles pour les éclairer, puis poussa de son museau la terre du plafond. Le jour descendit sur une hirondelle couchée là, la tête cachée sous ses plumes. Poucette en eut le cœur gros, elle qui aimait tant les oiseaux. Mais la taupe repoussa l’oiseau de sa patte.

— Celle-là ne sifflera plus, dit-elle. Quel malheur de naître oiseau ! Une pareille créature n’a rien pour vivre que son quivit, et quand l’hiver arrive, elle meurt de faim.

— Vous parlez sagement, dit la souris. À quoi lui sert tout ce quivit, l’hiver venu ? À avoir faim et froid, voilà tout.

Poucette ne dit rien. Mais quand les deux autres eurent tourné le dos, elle écarta les plumes du petit oiseau et déposa un baiser sur ses yeux fermés.

« C’est peut-être lui qui chantait si joliment pour moi cet été, pensa-t-elle. Que de joie il m’a donnée ! »

Cette nuit-là, Poucette ne put pas dormir. Elle tressa un tapis de foin, l’étendit sur l’hirondelle et la borda de ouate de fleurs, pour que la terre froide ne lui fasse pas de mal.

Agenouillée dans un couloir de terre éclairé par un morceau de bois pourri qui luit au sol, une fillette lisse les plumes d’une hirondelle bleue immobile.

— Adieu, bel oiseau, dit-elle. Merci pour tes chansons de l’été, quand les arbres étaient verts et que le soleil nous réchauffait.

Puis elle posa la tête contre la poitrine de l’hirondelle et se releva aussitôt, tout effrayée : elle avait senti un battement léger. L’oiseau n’était pas mort, seulement engourdi par le froid, et la chaleur venait de le ranimer. Poucette tremblait encore, car il était immense auprès d’elle, mais elle reprit courage et le couvrit de sa feuille de menthe.

La nuit suivante, l’hirondelle vivait encore, mais elle était si faible qu’elle n’ouvrit les yeux qu’un instant pour regarder la petite fille et son bout de bois luisant.

— Merci, chère petite enfant, dit-elle. Tu m’as si bien réchauffée. Bientôt je reprendrai des forces et je volerai dehors, en plein soleil.

— Oh non, dit Poucette, il neige et il gèle. Reste dans ton lit bien chaud, je te soignerai.

Elle lui apporta de l’eau dans un pétale de fleur. L’hirondelle but, puis raconta qu’elle s’était déchiré une aile aux épines d’un buisson et n’avait pas pu suivre les autres vers les pays chauds.

Tout l’hiver, Poucette la soigna de tout son cœur, sans que la taupe ni la souris en sachent rien. Au printemps, l’hirondelle lui demanda de partir avec elle, sur son dos, jusqu’au fond du bois vert. Mais Poucette savait que la vieille souris en aurait du chagrin.

— Non, je ne peux pas, dit-elle.

— Adieu, adieu, gentille petite fille ! dit l’hirondelle.

Elle s’envola dans le soleil, et les larmes vinrent aux yeux de Poucette.

— Quivit ! quivit ! chanta l’oiseau, et il disparut vers le bois vert.

On ne permettait plus à Poucette de sortir au soleil, et le blé au-dessus de la maison avait poussé si haut qu’il formait une forêt pour une petite fille d’un pouce.

— Te voilà fiancée, dit la souris des champs. Mon voisin a demandé ta main. Il va falloir coudre ton trousseau : rien ne doit te manquer quand tu seras la femme de la taupe.

Poucette dut tourner le fuseau, et la souris engagea quatre araignées qui filaient jour et nuit. Chaque soir, la taupe venait dire qu’elle épouserait Poucette à la fin de l’été. Matin et soir, la petite se glissait jusqu’à la porte, et quand le vent écartait les épis, elle apercevait un peu de ciel bleu et pensait à l’hirondelle, qui ne revenait pas.

Quand vint l’automne, le trousseau était achevé.

— Dans quatre semaines, la noce ! dit la souris.

Poucette pleura et dit qu’elle ne voulait pas de la taupe ennuyeuse.

— Quelle bêtise ! dit la souris. Ne fais pas l’entêtée, ou je te mords de mes dents blanches. La reine elle-même n’a pas une pelisse pareille à la sienne. Remercie le ciel !

Le jour de la noce, la taupe vint chercher Poucette pour l’emmener sous la terre, où la petite ne reverrait jamais le soleil. Elle fit quelques pas hors de la maison, au milieu du chaume.

— Adieu, beau soleil ! dit-elle en levant les bras.

Elle serra dans ses bras une petite fleur rouge qui fleurissait là.

— Adieu, adieu ! Salue la petite hirondelle de ma part, si tu la vois.

— Quivit ! quivit ! entendit-elle soudain au-dessus de sa tête.

C’était l’hirondelle. Toute joyeuse, elle descendit se poser auprès de sa petite bienfaitrice. Poucette lui raconta en pleurant qu’on la mariait à la vilaine taupe, sous la terre, où le soleil n’entre jamais.

— L’hiver froid arrive, dit l’hirondelle, et je pars pour les pays chauds. Veux-tu venir avec moi, sur mon dos ? Nous fuirons loin de la vilaine taupe et de sa maison obscure, par-dessus les montagnes, jusqu’aux pays où c’est toujours l’été. Viens, toi qui m’as sauvé la vie quand je gisais, glacée, dans le sombre couloir de terre.

— Oui, je viens avec toi, dit Poucette.

Elle s’assit sur le dos de l’oiseau et noua sa ceinture à une des plumes les plus solides. L’hirondelle s’éleva au-dessus des forêts, de la mer et des montagnes couvertes de neige. Poucette avait froid ; elle se glissa sous les plumes chaudes et ne laissa passer que sa tête, pour admirer ce qui défilait sous elle.

Une fillette agrippée aux plumes du dos d’une hirondelle en plein vol, sa longue robe flottant derrière elle, au-dessus de la mer et des montagnes.

Aux pays chauds, le soleil brillait bien plus clair : des citrons et des oranges pendaient dans les bois, et sur les chemins couraient des enfants qui jouaient avec de grands papillons bigarrés. Au bord d’un lac bleu s’élevait un vieux château de marbre blanc, aux hautes colonnes couvertes de vignes. Tout en haut, il y avait quantité de nids, dont celui de l’hirondelle.

— Voici ma maison, dit-elle. Mais il ne conviendrait pas que tu y habites avec moi. Choisis toi-même une des belles fleurs qui poussent là en bas : je t’y déposerai, et tu y seras heureuse.

— Quel bonheur ! dit Poucette en battant de ses petites mains.

Entre les trois morceaux d’une colonne de marbre tombée à terre poussaient de grandes fleurs blanches, et l’hirondelle posa Poucette sur l’une des larges feuilles. Quelle ne fut pas sa surprise ! Au milieu de la fleur se tenait un petit homme, blanc et transparent comme du verre, une couronne d’or sur la tête et des ailes brillantes aux épaules, pas plus grand qu’elle. C’était l’ange de la fleur : dans chaque fleur vivait ainsi un petit homme ou une petite femme, et celui-ci régnait sur tous les autres.

— Mon Dieu, qu’il est beau ! murmura Poucette à l’oreille de l’hirondelle.

Le petit prince prit peur en voyant l’oiseau, un géant pour lui. Mais dès qu’il aperçut Poucette, il fut tout heureux : jamais il n’avait vu de si jolie jeune fille. Il ôta sa couronne d’or, la posa sur la tête de la petite et lui demanda son nom, puis si elle voulait devenir sa femme et la reine de toutes les fleurs. Voilà un mari bien différent du fils de la crapaude ou de la taupe à la pelisse noire ! Elle dit oui.

De chaque fleur sortirent une dame et un monsieur, et chacun apporta un présent. Le plus beau fut une paire d’ailes transparentes, prises à une grande mouche blanche : on les attacha aux épaules de Poucette, et elle put voler d’une fleur à l’autre. L’hirondelle, en haut dans son nid, chanta la chanson de noces du mieux qu’elle put, mais au fond du cœur elle était triste.

Un prince couronné pose une couronne d’or sur la tête d’une fillette, parmi de larges pétales blancs, tandis que de petits êtres ailés apportent des présents.

— Tu ne t’appelleras plus Poucette, dit l’ange de la fleur. C’est un vilain nom, et tu es bien trop jolie pour le porter. Nous t’appellerons Maïa.

— Adieu, adieu ! dit la petite hirondelle.

Elle repartit jusqu’au Danemark, où elle avait un petit nid au-dessus de la fenêtre de l’homme qui sait raconter les contes. C’est à lui qu’elle chanta son « Quivit ! quivit ! », et voilà comment nous connaissons toute cette histoire.

Adapté par Talerie, Source : Contes d’Andersen (s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)

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