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Les Musiciens de Brême

Les Musiciens de Brême

Frères Grimm

8 min de lecture5–12 ans

Quatre animaux âgés, échappant à la mort, se rencontrent sur la route et décident de partir à Brême pour devenir musiciens de la ville. Ils se servent de leur musique pour effrayer les brigands d'une maison et s'y installent confortablement.


Un homme avait un âne qui, pendant de longues années, avait porté sans se plaindre les sacs jusqu’au moulin. Mais ses forces l’abandonnaient peu à peu, et il devenait chaque jour moins bon au travail. Son maître songea donc à ne plus le nourrir ; l’âne, sentant que le vent tournait mal, s’enfuit et prit la route de Brême. « Là, se disait-il, je pourrai bien devenir musicien de la ville. »

Il avait marché un moment lorsqu’il rencontra sur le chemin un chien de chasse, couché et haletant comme une bête qui s’est épuisée à courir. « Eh bien, camarade, pourquoi souffles-tu ainsi ? lui demanda l’âne.

— Ah ! répondit le chien, parce que je suis vieux, que je m’affaiblis chaque jour et que je ne peux plus suivre à la chasse. Mon maître a voulu m’assommer, alors j’ai pris la clef des champs. Mais comment vais-je gagner mon pain, maintenant ?

— Eh bien, dit l’âne, je vais à Brême me faire musicien de la ville. Viens avec moi, et fais-toi engager, toi aussi, dans la musique. Je jouerai du luth, et toi tu battras les timbales. »

Le chien accepta, et ils continuèrent leur route ensemble. Ils n’étaient pas allés bien loin lorsqu’ils trouvèrent un chat assis au bord du chemin, la mine longue comme trois jours de pluie. « Eh bien, vieux frise-moustache, dit l’âne, qu’est-ce donc qui te contrarie ?

— Qui peut être gai quand il craint pour sa tête ? répondit le chat. Parce que je prends de l’âge, que mes dents s’émoussent et que j’aime mieux rester derrière le poêle à ronronner que courir après les souris, ma maîtresse a voulu me noyer. Je me suis sauvé à temps, mais me voilà bien embarrassé : où aller, à présent ?

— Viens avec nous à Brême. Tu t’y connais en musique de nuit, tu te feras musicien de la ville comme nous. »

Le chat trouva le conseil bon et partit avec eux. Bientôt, nos trois fuyards passèrent devant une cour où, perché sur le portail, un coq criait à tue-tête. « Tu nous perces la moelle des os, dit l’âne. Qu’as-tu donc à crier de la sorte ?

— J’ai annoncé le beau temps, dit le coq, car c’est aujourd’hui le jour où Notre-Dame lave les petites chemises de l’Enfant Jésus et veut les faire sécher. Mais comme on attend des invités demain, pour le dîner du dimanche, la maîtresse de maison est sans pitié : elle a dit à la cuisinière qu’elle me mangerait en potage, et ce soir on doit me couper le cou. Aussi je crie de toutes mes forces tant que je le peux encore.

— Allons, crête rouge, dit l’âne, viens plutôt avec nous. Nous allons à Brême, et partout tu trouveras mieux que la mort. Tu as une bonne voix, et quand nous ferons de la musique ensemble, notre concert aura fière allure. »

Le coq trouva la proposition à son goût, et tous les quatre s’en allèrent ensemble. Mais ils ne pouvaient atteindre Brême en un seul jour, et le soir venu ils arrivèrent dans une forêt où ils comptaient passer la nuit. L’âne et le chien s’étendirent sous un grand arbre, le chat et le coq montèrent dans les branches ; le coq, lui, s’envola jusqu’à la cime, là où il se sentait le plus en sûreté. Avant de s’endormir, il jeta encore un regard aux quatre vents, et il lui sembla apercevoir au loin une petite lueur. Il cria à ses compagnons qu’il devait y avoir une maison à peu de distance, puisqu’une lumière brillait. « Alors mettons-nous en route et allons-y, dit l’âne, car l’auberge n’est guère bonne ici. » Et le chien ajouta que quelques os avec un peu de viande lui feraient bien plaisir.

Ils marchèrent donc vers l’endroit d’où venait la lumière. Bientôt ils la virent luire plus fort et grandir, jusqu’à ce qu’enfin ils arrivent devant une maison de brigands tout illuminée. L’âne, le plus grand, s’approcha de la fenêtre et regarda à l’intérieur. « Que vois-tu, grison ? demanda le coq.

— Ce que je vois ? répondit l’âne. Une table couverte de bons mets et de bonnes boissons, et tout autour des brigands qui s’en donnent à cœur joie.

— Ce serait bien notre affaire, dit le coq.

— Oui, oui, ah ! si nous étions là ! » soupira l’âne.

Alors les animaux se concertèrent pour trouver le moyen de chasser les brigands, et ils finirent par en imaginer un. L’âne se dressa, posant ses pattes de devant sur le rebord de la fenêtre ; le chien sauta sur le dos de l’âne, le chat grimpa sur le chien, et le coq, enfin, s’envola pour se poser sur la tête du chat. Cela fait, à un signal, ils entonnèrent tous ensemble leur musique : l’âne se mit à braire, le chien à aboyer, le chat à miauler et le coq à chanter. Puis ils se précipitèrent par la fenêtre dans la salle, faisant voler les carreaux en éclats. Les voleurs, épouvantés par ce vacarme affreux, bondirent sur leurs pieds, persuadés qu’un fantôme entrait chez eux, et s’enfuirent tout tremblants dans la forêt. Alors les quatre compagnons s’attablèrent, se régalèrent de ce qui restait, et mangèrent comme s’ils avaient dû jeûner tout un mois.

Quand les quatre musiciens eurent fini, ils éteignirent la lumière et cherchèrent chacun un coin pour dormir, selon sa nature et sa commodité. L’âne se coucha sur le fumier, le chien derrière la porte, le chat sur l’âtre près de la cendre chaude, et le coq se percha sur une poutre. Comme ils étaient fatigués de leur longue marche, ils s’endormirent bientôt. Après minuit, quand les brigands virent de loin qu’il n’y avait plus de lumière dans la maison et que tout semblait tranquille, le capitaine dit : « Nous n’aurions pas dû nous laisser mettre en fuite ainsi. » Et il envoya l’un des siens reconnaître ce qui se passait dans la maison. L’homme trouva tout paisible ; il entra dans la cuisine pour allumer une chandelle, et comme les yeux brillants et enflammés du chat lui parurent deux braises ardentes, il en approcha une allumette pour y prendre du feu. Mais le chat n’entendait pas la plaisanterie : il lui sauta au visage, cracha et griffa. Saisi d’une frayeur terrible, l’homme courut vers la porte de derrière pour s’enfuir ; mais le chien, couché tout près, se dressa et le mordit à la jambe. Et comme il traversait la cour en passant près du fumier, l’âne lui décocha une bonne ruade de ses pattes de derrière, tandis que le coq, réveillé par le bruit et tout alerte, criait du haut de sa poutre : « Cocorico ! »

Le brigand courut de toutes ses forces jusqu’à son capitaine et lui dit : « Ah ! il y a dans la maison une affreuse sorcière qui a soufflé sur moi et m’a griffé la figure de ses longs doigts. Devant la porte se tient un homme armé d’un couteau, qui m’a piqué la jambe. Dans la cour est couché un monstre noir, qui m’a assommé d’un coup de massue. Et là-haut, sur le toit, se tient le juge, qui criait : “Amenez-moi ce coquin !” Aussi me suis-je dépêché de déguerpir. »

Depuis ce jour, les brigands n’osèrent plus s’aventurer dans la maison ; et les quatre musiciens de Brême s’y trouvèrent si bien qu’ils ne voulurent plus jamais en repartir. Et celui qui a raconté cela le dernier a encore la bouche toute chaude.