Aller au contenu
Talerie
Le Vilain Petit Canard

Le Vilain Petit Canard

Hans Christian Andersen

11 min de lecture5–12 ans

Dans une tranquille campagne, une cane couve un étrange dernier œuf dont l'éclosion révèle un caneton gris et disgracieux, rejeté et moqué par toute la basse-cour qui le trouve trop laid et trop différent. Fuyant les cruautés de son entourage, le pauvre caneton traverse des épreuves hivernales terribles, seul et désespéré, jusqu'au jour du printemps où il se découvre transformé en un magnifique cygne blanc.

Version douceVersion originale

Que la campagne était belle, en plein été ! Les blés dressaient leurs épis dorés, l'avoine était toute verte, et dans les prairies le foin s'entassait en meules odorantes. La cigogne se promenait sur ses longues pattes rouges, bavardant dans sa langue à elle. Tout autour des champs s'étendaient de grandes forêts, et au milieu des forêts dormaient des lacs profonds.

En plein soleil s'élevait un vieux domaine entouré de larges canaux, et de grandes feuilles de bardane descendaient jusqu'à l'eau, si hautes que les enfants pouvaient se tenir dessous. C'est là, dans cette solitude tranquille, qu'une cane couvait ses œufs. Elle commençait à trouver le temps long, car les autres canes préféraient nager dans les canaux plutôt que de venir barboter sous les bardanes avec elle.

Enfin les œufs se mirent à craquer, l'un après l'autre. « Pip, pip ! » Les petits canards s'éveillaient et tendaient le cou dehors.

« Coin, coin ! » dirent-ils ensuite, de toute la force de leur petite voix.

« Que le monde est grand ! » s'émerveillaient-ils, en regardant sous les feuilles vertes.

« Croyez-vous que le monde finisse ici ? dit la mère. Oh non, il s'étend bien plus loin, jusque dans les champs du curé — mais moi, je n'y suis jamais allée. Êtes-vous tous là ? » Elle se leva et compta ses petits. « Non : le plus gros œuf n'a pas encore bougé. Que cela dure longtemps ! »

Une vieille cane vint lui rendre visite. « Montrez-moi cet œuf qui ne veut pas éclore, dit-elle. Ah, croyez-moi, c'est un œuf de dinde. On m'a trompée ainsi, autrefois, et j'ai eu bien du mal avec le petit, car ces créatures-là ont une peur affreuse de l'eau. Laissez-le là et apprenez plutôt à nager aux autres.

— Puisque j'ai déjà tant couvé, je peux bien attendre un jour ou deux de plus », répondit la mère.

Enfin le gros œuf se fendit. « Pip, pip ! » fit le petit en sortant. Comme il était grand et vilain ! « Quel énorme caneton, dit la cane, désolée. Il ne ressemble à aucun de nous. Serait-ce vraiment un dindon ? Il faudra bien voir : il ira à l'eau, même si je dois l'y pousser moi-même. »

Le lendemain, le soleil brillait sur les vertes bardanes. La mère mena toute sa famille au canal. « Plouf ! » Elle sauta dans l'eau, et chaque petit plongea à son tour ; l'eau se referma un instant sur leurs têtes, puis ils reparurent, nageant à merveille. Même le grand caneton gris et disgracieux nageait bien, et se réjouissait dans l'eau comme les autres.

« Ce n'est pas un dindon, dit la mère. Voyez comme il se tient droit, comme il nage bien. C'est mon enfant, après tout. Il n'est pas si laid, quand on le regarde de près. Venez, maintenant, je vais vous présenter dans la cour des canards. Restez près de moi, qu'on ne vous marche pas dessus, et prenez garde au chat. »

Ils entrèrent tous dans la cour. Quel vacarme ! Deux familles s'y disputaient une tête d'anguille, que le chat finit par emporter.

« Voilà comment vont les choses dans ce monde », dit la mère, un peu envieuse elle aussi. « Allons, tenez-vous bien, et saluez le vieux canard là-bas : c'est le plus distingué de tous, avec son ruban rouge à la patte — la plus grande distinction qu'on puisse recevoir. Inclinez le cou et dites : Coin ! »

Ils obéirent. Mais les autres canards les regardaient de travers. « En voilà encore ! disaient-ils. Comme si nous n'étions pas déjà assez nombreux. Et fi, celui-là, quel drôle d'oiseau ! Nous n'en voulons pas. » Un grand canard fondit sur le pauvre caneton et le mordit au cou.

« Laissez-le, il ne fait de mal à personne, dit la mère.

— Il est si grand et si étrange qu'il mérite d'être bousculé », répondit l'autre.

Le vieux canard au ruban rouge dit encore : « Vos enfants sont bien jolis, sauf celui-là ; il n'est pas réussi.

— Il n'est pas beau, c'est vrai, dit la mère, mais il a bon cœur, et il nage aussi bien que les autres, sinon mieux. Il s'arrangera avec le temps, je crois. Il est resté trop longtemps dans l'œuf, voilà tout. »

Mais le pauvre caneton, celui du dernier œuf, fut mordu, poussé et moqué par les canards comme par les poules. « Il est trop grand ! » disaient-ils. Le dindon lui-même, qui se croyait empereur, se gonfla de colère et marcha sur lui. Le pauvre petit ne savait plus où se mettre, tant il avait de chagrin d'être si laid et si moqué.

Les jours suivants furent pires encore. Ses propres sœurs répétaient : « Si seulement le chat pouvait t'emporter ! » Et sa mère elle-même finit par dire : « Je voudrais que tu sois loin d'ici. »

Alors il s'enfuit, par-dessus la haie, et les petits oiseaux s'envolèrent de peur en le voyant passer. « C'est parce que je suis laid », pensa-t-il, et il continua son chemin, les yeux fermés, jusqu'à un grand marécage où vivaient des canards sauvages. Il s'y coucha pour la nuit, triste et fatigué.

Au matin, les canards sauvages le découvrirent. « Qu'est-ce que c'est que celui-là ? » Le caneton salua de son mieux. « Tu es terriblement laid, lui dirent-ils, mais cela nous est bien égal, du moment que tu n'épouses personne de la famille. » Le pauvre ne songeait guère à se marier ; il ne demandait qu'à dormir parmi les roseaux.

Deux jars sauvages, jeunes et effrontés, vinrent lui proposer de le suivre vers un autre marais, où vivaient de charmantes oies. Mais soudain des coups de fusil claquèrent dans l'air : « Pan ! Pan ! » Les deux jars tombèrent, et l'eau se troubla. C'était une grande chasse : des chasseurs entouraient le marécage, et des chiens fouillaient les roseaux en tous sens. Le caneton, glacé de peur, cacha sa tête sous son aile. Un grand chien s'approcha tout près de lui, la gueule ouverte — puis s'éloigna sans le toucher.

« Dieu merci, soupira le caneton. Je suis si vilain que même le chien ne veut pas de moi. »

Il resta immobile jusqu'à la fin du jour, puis s'enfuit du marais aussi vite qu'il put, à travers champs, malgré la tempête qui se levait.

Le soir, il trouva refuge dans une pauvre cabane si penchée qu'elle semblait ne plus savoir de quel côté tomber. Une porte de travers laissait un passage : il s'y glissa. Là vivaient une vieille femme, son chat et sa poule. Le chat savait ronronner et faire le gros dos ; la poule, aux pattes très courtes, pondait de bons œufs et était choyée comme une fille. Au matin, on découvrit l'étranger. La femme, qui voyait mal, le prit pour une belle cane égarée. « J'aurai des œufs, avec elle ! » dit-elle, et elle le garda à l'essai.

Mais aucun œuf ne vint. Dans cette maison, le chat et la poule se croyaient les maîtres du monde. « Sais-tu pondre des œufs ? demanda la poule.

— Non.

— Alors tais-toi. »

Et le chat : « Sais-tu ronronner ?

— Non.

— Alors tu n'as pas d'avis à donner. »

Le caneton se coucha tristement dans un coin. Mais un jour, le soleil et l'air frais entrèrent dans la pièce, et il eut une telle envie de nager qu'il ne put s'empêcher d'en parler.

« Quelle idée étrange, dit la poule. Ponds des œufs, ou ronronne, et cela te passera.

— C'est si bon de nager, dit-il, de sentir l'eau se refermer sur sa tête, et de plonger.

— Tu es fou, répondit-elle. Demande au chat, le plus sage de nous tous, s'il aime cela. Tu ne trouveras nulle part une compagnie meilleure que la nôtre. Sois reconnaissant, au lieu de rêver.

— Je crois que je vais plutôt aller courir le vaste monde, dit le caneton.

— Comme tu voudras », répondit la poule.

Et il s'en alla. Il nagea, il plongea, mais partout on le méprisait pour sa laideur.

L'automne vint, puis l'hiver, froid et rude. Un soir, alors que le soleil se couchait dans une lumière dorée, de grands oiseaux blancs sortirent des buissons — d'une blancheur éclatante, avec de longs cous gracieux. C'étaient des cygnes. Ils déployèrent leurs ailes et s'envolèrent vers des pays plus chauds. Le caneton, en les regardant, sentit son cœur battre étrangement ; il tourna dans l'eau, tendit le cou vers eux et poussa un cri si étrange qu'il en eut peur lui-même. Il ne savait pas leur nom, ni où ils allaient, mais il les aima comme il n'avait jamais aimé personne — sans jalousie, seulement avec le désir d'être, lui aussi, accepté quelque part.

L'hiver devint si froid que l'eau gela peu à peu autour de lui, jusqu'à ce qu'il fût pris dans la glace, épuisé. Un paysan le trouva, brisa la glace et l'emporta chez lui. Les enfants voulurent jouer avec lui, mais le caneton, effrayé, se réfugia dans le pot au lait, puis dans la farine, semant la panique dans toute la maison, avant de s'échapper enfin dehors, dans la neige. Il serait trop triste de raconter toutes les peines qu'il endura cet hiver-là.

Puis vint le printemps. Un jour, couché parmi les roseaux, il sentit le soleil chaud sur son dos et entendit chanter les alouettes. Il battit des ailes — et elles le portèrent, plus fortes qu'avant, jusqu'à un grand jardin où les pommiers fleurissaient et où le sureau penchait ses branches sur l'eau.

Alors, du fond du jardin, trois cygnes magnifiques s'avancèrent, glissant sur l'eau. Le caneton les reconnut, et une tristesse profonde le saisit. « J'irai vers eux, pensa-t-il. Ils me tueront peut-être, pour avoir osé m'approcher, moi si laid — mais cela vaut mieux que cette vie de misère. »

Il nagea vers eux, la tête basse, attendant sa fin. Mais en se penchant, il vit son reflet dans l'eau claire : ce n'était plus un oiseau gris et disgracieux — c'était un cygne, lui aussi.

Peu importe d'être né dans une basse-cour, quand on est sorti d'un œuf de cygne.

Les grands cygnes l'entourèrent et le caressèrent doucement de leur bec. Des enfants vinrent au jardin, jetèrent du pain sur l'eau, et le plus petit s'écria : « Il y en a un nouveau ! » Tous applaudirent : « Oui, c'est vrai, il est arrivé un nouveau — et c'est le plus beau ! »

Le jeune cygne, tout confus, cacha sa tête sous son aile, ne sachant comment contenir son bonheur. Il n'était pas devenu fier pour autant — un cœur bon ne l'est jamais. Il se souvint de tout ce qu'il avait souffert, et, le cœur débordant, il se dit doucement :

« Jamais je n'aurais rêvé tant de bonheur, quand je n'étais que le vilain petit canard. »