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Un caneton gris solitaire dérive au crépuscule sur un étang bordé de roseaux, le regard tourné vers un vol de cygnes blancs.Originale

Le Vilain Petit Canard

Hans Christian Andersen

21 min de lectureà partir de 6 ans

Le dernier caneton sorti de l’œuf est si grand et si gris que la basse-cour le mord et le bouscule, et il finit par s’enfuir seul. Au printemps, il ouvre ses ailes, trouve trois cygnes blancs sur l’eau d’un jardin en fleurs et y voit sa propre image : c’est un cygne, et les vieux cygnes s’inclinent devant lui.


Que la campagne était belle ! On était en plein été. Les blés dressaient des épis d’un beau jaune, l’avoine était encore verte, et dans les prés le foin séchait en meules odorantes. La cigogne se promenait sur ses longues pattes rouges et bavardait en égyptien, la langue qu’elle avait apprise de sa mère. Tout autour des champs et des prairies s’étendaient de grandes forêts, et au milieu des forêts dormaient des lacs profonds.

Oui, vraiment, la campagne était belle. En plein soleil se tenait un vieux domaine entouré de larges fossés, et du pied du mur jusqu’à l’eau poussaient de grandes feuilles de bardane, si hautes que des enfants auraient pu se tenir debout dessous. On y était aussi seul qu’au cœur d’une forêt. C’est là qu’une cane avait fait son nid et couvait ses œufs. Le temps commençait à lui durer, car ses petits tardaient à venir, et elle ne recevait guère de visites : les autres canes aimaient mieux nager dans les fossés que de monter jusque sous les bardanes pour bavarder avec elle.

Enfin les coquilles se fendirent, l’une après l’autre. Piou ! Piou ! Tous les jaunes d’œufs étaient devenus vivants et sortaient la tête.

— Coin, coin ! dit la mère.

Et les petits s’ébrouèrent tant qu’ils purent et regardèrent de tous les côtés sous les grandes feuilles vertes. Leur mère les laissa regarder autant qu’ils voulaient, car le vert repose les yeux.

— Comme le monde est grand ! dirent les canetons.

Ils avaient à présent bien plus de place que dans l’œuf.

— Vous croyez donc que le monde s’arrête ici ? dit la mère. Il va bien plus loin, de l’autre côté du jardin, jusque dans le champ du curé. Mais je n’y suis jamais allée. Vous êtes bien tous là ? ajouta-t-elle en se levant. Non, il en manque un : le plus gros œuf n’a pas bougé. Combien de temps cela va-t-il durer encore ? J’en ai vraiment assez.

Et elle se remit à couver.

— Eh bien, comment cela va-t-il ? demanda une vieille cane venue lui rendre visite.

— Il y a un œuf qui n’en finit pas, répondit la cane. Il ne veut pas se fendre. Mais regarde un peu les autres : ne sont-ce pas les plus jolis canetons qu’on ait jamais vus ? Ils ressemblent tous à leur père. Le vaurien ne vient même pas me voir.

— Montre-moi donc cet œuf qui ne veut pas se fendre, dit la vieille. Crois-moi, c’est un œuf de dinde. On m’a trompée de la même façon, autrefois, et j’ai eu toutes les peines du monde avec le petit, car ces bêtes-là ont une peur affreuse de l’eau. Impossible de l’y faire entrer. J’avais beau le happer et barboter devant lui, rien n’y faisait. Fais voir encore. Oui, c’est bien un œuf de dinde. Laisse-le là et va plutôt apprendre à nager aux autres.

— Je vais rester dessus encore un peu, dit la cane. J’y suis restée si longtemps que je peux bien y rester quelques jours de plus.

— Comme tu voudras, dit la vieille cane.

Et elle s’en alla.

Enfin le gros œuf se fendit. Piou ! fit le petit en sortant. Comme il était grand et laid ! La cane le regarda.

Un caneton gris se dresse dans un gros œuf brisé, à côté de trois canetons jaunes et de la cane brune, sous de larges feuilles de bardane.

— En voilà un caneton énorme, dit-elle. Aucun des autres ne lui ressemble. Serait-ce un dindonneau ? Nous le saurons bien vite : il ira à l’eau, quand je devrais l’y pousser moi-même.

Le lendemain, il faisait un temps splendide, et le soleil brillait sur toutes les bardanes vertes. La mère cane descendit au fossé avec toute sa famille. Plouf ! elle sauta dans l’eau.

— Coin, coin ! dit-elle.

Et les canetons plongèrent l’un après l’autre. L’eau se referma sur leurs têtes, mais ils remontèrent aussitôt et nagèrent à merveille. Les pattes allaient toutes seules, et ils étaient tous à l’eau, même le grand caneton gris et laid.

— Non, ce n’est pas un dindonneau, dit la mère. Voyez comme il se sert bien de ses pattes, comme il se tient droit ! C’est bien mon enfant. Au fond, il n’est pas si laid, quand on le regarde de près. Coin, coin ! Venez avec moi, je vais vous faire entrer dans le monde et vous présenter dans la cour des canards. Mais restez tout près de moi, qu’on ne vous marche pas dessus, et méfiez-vous du chat.

Et ils entrèrent dans la cour des canards. Quel vacarme il y avait ! Deux familles s’y disputaient une tête d’anguille, et pour finir ce fut le chat qui l’emporta.

— Vous voyez, c’est ainsi que va le monde, dit la mère en aiguisant son bec, car elle aussi aurait bien voulu la tête d’anguille. Allons, servez-vous de vos pattes ! Montrez que vous savez vous remuer, et inclinez le cou devant la vieille cane, là-bas : c’est la plus distinguée d’ici. Elle est de sang espagnol, voilà pourquoi elle est si grosse. Et regardez : elle porte un ruban rouge autour de la patte. C’est une chose magnifique, la plus grande distinction qu’on puisse accorder à une cane. Cela veut dire qu’on ne veut pas la perdre, et que les bêtes comme les gens doivent la reconnaître. Remuez-vous ! Ne mettez pas les pattes en dedans : un caneton bien élevé écarte les pattes, comme son père et sa mère. Regardez, comme ceci. Maintenant, inclinez le cou et dites : coin !

Ils obéirent. Mais les autres canards, tout autour, les regardaient et disaient bien haut :

— Et voilà, il va falloir supporter toute cette bande ! Comme si nous n’étions pas déjà assez nombreux. Et pouah, de quoi a-t-il l’air, celui-là ? Nous n’en voulons pas.

Aussitôt une cane s’envola vers lui et le mordit à la nuque.

— Laissez-le donc, dit la mère. Il ne fait de mal à personne.

— Oui, mais il est trop grand et trop bizarre, dit celle qui l’avait mordu. Il faut le corriger.

— Vous avez de beaux enfants, la mère, dit la vieille cane au ruban rouge. Ils sont tous jolis, sauf celui-là : il n’est pas réussi. Je voudrais bien que vous puissiez le refaire.

— Cela ne se peut pas, madame, répondit la mère cane. Il n’est pas beau, c’est vrai, mais il a le cœur bon, et il nage aussi bien que les autres. J’oserais même dire un peu mieux. Je crois qu’il embellira en grandissant et qu’avec le temps il paraîtra moins grand. Il est resté trop longtemps dans l’œuf, et c’est pour cela qu’il n’a pas tout à fait la bonne forme.

Elle le prit doucement par la nuque et lissa son plumage.

— D’ailleurs, c’est un mâle, ajouta-t-elle, alors cela n’a pas tant d’importance. Je crois qu’il deviendra fort et qu’il fera son chemin.

— Les autres canetons sont charmants, dit la vieille cane. Faites comme chez vous, et si vous trouvez une tête d’anguille, apportez-la-moi.

Et ils firent comme chez eux.

Mais le pauvre caneton, le dernier sorti de l’œuf et si laid, fut mordu, bousculé et moqué, par les canards comme par les poules.

— Il est trop grand ! disaient-ils tous.

Et le dindon, qui était venu au monde avec des éperons et se croyait empereur pour cette raison, se gonfla comme un navire toutes voiles dehors et marcha droit sur lui en glougloutant, la tête toute rouge. Le pauvre caneton ne savait plus où se mettre. Il avait bien du chagrin d’être si laid et d’être la risée de toute la cour.

Un caneton gris se tient au milieu d’une cour de ferme, cerné par des poules et des canards au bec ouvert, un grand dindon gonflé derrière lui.

Voilà comment se passa le premier jour, et ensuite ce fut de pis en pis. Le pauvre caneton était chassé par tout le monde. Ses sœurs elles-mêmes étaient méchantes avec lui et répétaient sans cesse :

— Si seulement le chat pouvait t’emporter, vilaine créature !

Et sa mère disait :

— Si seulement tu étais bien loin d’ici !

Les canards le mordaient, les poules le battaient, et la fille qui donnait à manger aux bêtes le repoussait du pied.

Alors il se sauva et passa la haie d’un coup d’ailes. Les petits oiseaux des buissons s’envolèrent, effrayés. « Tout cela parce que je suis si laid », pensa le caneton. Il ferma les yeux, mais il continua tout de même son chemin, et il arriva ainsi au grand marais où vivaient les canards sauvages. Il y resta couché toute la nuit, fatigué et plein de chagrin.

Au matin, les canards sauvages s’envolèrent et regardèrent leur nouveau camarade.

— Qu’est-ce que tu es, toi ? demandèrent-ils.

Le caneton se tourna de tous les côtés et salua de son mieux.

— Tu es extraordinairement laid, dirent les canards sauvages. Mais cela nous est bien égal, pourvu que tu n’épouses personne de notre famille.

Le pauvre ! Il ne songeait vraiment pas à se marier. Il demandait seulement la permission de rester couché dans les roseaux et de boire un peu d’eau du marais.

Il resta là deux jours entiers. Puis arrivèrent deux oies sauvages, ou plutôt deux jars. Ils étaient sortis de l’œuf depuis peu, et c’est pour cela qu’ils étaient si effrontés.

— Écoute, camarade, dirent-ils. Tu es si laid que tu nous plais bien. Veux-tu partir avec nous et devenir oiseau migrateur ? Tout près d’ici, dans un autre marais, il y a de charmantes oies sauvages, toutes demoiselles, et qui savent toutes dire : coin ! Tu pourrais bien y faire ton bonheur, si laid que tu sois.

Pif, paf ! retentit à cet instant, et les deux jars tombèrent morts dans les roseaux, et l’eau devint rouge de sang. Pif, paf ! entendit-on encore, et des troupes entières d’oies sauvages s’élevèrent des roseaux. Puis les coups repartirent. C’était une grande chasse : les chasseurs cernaient le marais, couchés tout autour, et quelques-uns s’étaient même postés dans les branches qui s’avançaient au-dessus des joncs. Une fumée bleue montait en petits nuages entre les arbres sombres et s’étendait loin sur l’eau. Les chiens arrivèrent dans le marécage, flac, flac, et les joncs et les roseaux se couchaient de tous les côtés. Quelle épouvante pour le pauvre caneton ! Il tourna la tête pour la cacher sous son aile, et au même instant un chien énorme et terrible se dressa tout près de lui. Sa langue pendait hors de sa gueule et ses yeux brillaient d’un éclat affreux. Il avança le museau jusqu’au caneton, lui montra ses dents pointues, puis, flac, flac, il repartit sans le prendre.

Un gros chien sombre à collier de cuir montre les dents au-dessus d’un caneton gris couché dans les roseaux, des coups de feu éclatant au loin.

— Dieu merci, soupira le caneton. Je suis si laid que même le chien ne veut pas me mordre.

Et il resta couché sans bouger, pendant que les plombs sifflaient dans les roseaux et que les coups se succédaient sans relâche.

Ce n’est que tard dans la journée que tout redevint calme, mais le pauvre petit n’osa pas encore se lever. Il attendit plusieurs heures avant de regarder autour de lui, puis il s’enfuit du marais aussi vite qu’il put. Il courut par les champs et par les prés. Il soufflait une telle tempête qu’il avait bien du mal à avancer.

Vers le soir, il atteignit une pauvre petite cabane de paysan. Elle était si délabrée qu’elle ne savait pas elle-même de quel côté tomber, et c’est pour cela qu’elle restait debout. La tempête sifflait si fort autour du caneton qu’il dut s’asseoir et s’arc-bouter contre elle, et cela allait de mal en pis. Il remarqua alors que la porte était sortie d’un gond et penchait assez pour qu’il pût se glisser par la fente jusque dans la pièce. C’est ce qu’il fit.

Là vivait une vieille femme avec son chat et sa poule. Le chat, qu’elle appelait Minet, savait faire le gros dos et ronronner. Il lançait même des étincelles, mais pour cela il fallait le caresser à rebrousse-poil. La poule avait de toutes petites pattes très basses, et on l’appelait pour cette raison Courte-Patte. Elle pondait de bons œufs, et la femme l’aimait comme son enfant.

Au matin, on remarqua tout de suite le caneton étranger. Le chat se mit à gronder et la poule à glousser.

— Qu’est-ce que c’est ? dit la femme en regardant autour d’elle.

Mais elle voyait mal, et elle crut que le caneton était une grosse cane qui s’était égarée.

— Voilà une belle prise, dit-elle. Je vais avoir des œufs de cane. Pourvu que ce ne soit pas un mâle ! Nous allons bien voir.

Le caneton fut donc pris à l’essai pour trois semaines, mais il ne vint pas d’œufs. Or le chat était le maître de la maison et la poule en était la dame, et ils disaient toujours « nous et le monde », car ils se croyaient la moitié du monde, et de loin la meilleure moitié. Le caneton pensait qu’on pouvait être d’un autre avis, mais la poule ne le supportait pas.

— Sais-tu pondre des œufs ? demanda-t-elle.

— Non.

— Alors tu auras la bonté de te taire.

Et le chat demanda à son tour :

— Sais-tu faire le gros dos, ronronner et lancer des étincelles ?

— Non.

— Alors tu n’as pas à donner ton avis quand les gens raisonnables parlent.

Et le caneton resta dans son coin, de bien mauvaise humeur. Puis l’air frais et le soleil entrèrent dans la pièce, et il lui vint une si étrange envie de nager sur l’eau qu’il ne put s’empêcher d’en parler à la poule.

Dans une pièce éclairée par le feu, un chat tigré fait le gros dos près d’une poule brune, tandis qu’un caneton gris reste à l’écart contre le mur.

— Qu’est-ce qui te prend ? dit-elle. Tu n’as rien à faire, alors tu te montes la tête. Ponds des œufs ou apprends à ronronner, et cela te passera.

— Mais c’est si bon de nager sur l’eau, dit le caneton. Si bon de la sentir se refermer sur sa tête et de plonger jusqu’au fond !

— Voilà un grand plaisir, en effet, dit la poule. Tu es devenu fou, ma parole. Demande donc à Minet, l’être le plus sensé que je connaisse, s’il aime nager sur l’eau ou plonger dessous. Je ne parle pas de moi. Demande même à notre maîtresse, la vieille femme : personne au monde n’est plus savant qu’elle. Crois-tu qu’elle ait envie de nager et de sentir l’eau se refermer sur sa tête ?

— Vous ne me comprenez pas, dit le caneton.

— Nous ne te comprenons pas ? Et qui donc te comprendrait ? Tu ne vas pas prétendre être plus sage que Minet et que la vieille femme, sans parler de moi. Ne va pas t’imaginer des choses, mon petit, et remercie plutôt le Créateur pour tout le bien qu’on t’a fait. Tu es entré dans une chambre bien chaude, tu as trouvé une compagnie dont tu pourrais apprendre quelque chose, et tu ne fais que raisonner. On n’a vraiment aucun plaisir à vivre avec toi. Tu peux me croire, je te veux du bien : je te dis des choses désagréables, et c’est à cela qu’on reconnaît ses vrais amis. Tâche donc de pondre des œufs, ou d’apprendre à ronronner et à lancer des étincelles.

— Je crois que je vais partir dans le vaste monde, dit le caneton.

— Oui, fais donc cela, dit la poule.

Et le caneton partit. Il nagea sur l’eau, il plongea dessous, mais toutes les bêtes le dédaignaient à cause de sa laideur.

Puis vint l’automne. Les feuilles de la forêt jaunirent et brunirent, le vent les prit et les fit danser. En haut, dans l’air, il faisait très froid, les nuages pendaient lourds de grêle et de flocons, et sur la haie le corbeau criait tant il était gelé. Rien que d’y penser, on grelottait. Le pauvre caneton n’était vraiment pas à son aise.

Un soir que le soleil se couchait dans toute sa gloire, une troupe de grands oiseaux magnifiques sortit des buissons. Le caneton n’en avait jamais vu d’aussi beaux. Ils étaient d’une blancheur éblouissante, avec de longs cous souples. C’étaient des cygnes. Ils poussèrent un cri tout particulier, déployèrent leurs longues et splendides ailes et quittèrent ce pays froid pour des contrées plus chaudes, vers des lacs jamais pris par la glace. Ils montaient si haut, si haut, que le vilain petit canard en fut tout remué. Il tourna dans l’eau comme une roue, tendit le cou en l’air vers eux et poussa un cri si fort et si étrange qu’il en eut peur lui-même. Oh, il ne pouvait pas oublier ces beaux oiseaux heureux ! Dès qu’il cessa de les voir, il plongea jusqu’au fond, et quand il revint à la surface il était comme hors de lui. Il ne savait pas comment ces oiseaux s’appelaient, ni où ils allaient, mais il les aimait comme il n’avait jamais aimé personne. Il ne les enviait pas : comment lui serait-il venu à l’idée de souhaiter pour lui une pareille beauté ? Il aurait déjà été content si les canards avaient seulement voulu de lui, le pauvre animal si laid.

Et l’hiver devint froid, très froid. Le caneton devait nager sans arrêt pour empêcher l’eau de geler tout à fait, mais chaque nuit le trou où il nageait devenait plus petit. Il gelait si fort qu’on entendait craquer la glace. Le caneton devait remuer les pattes continuellement pour que le trou ne se referme pas sur lui. À la fin, épuisé, il resta immobile et se trouva pris dans la glace.

Un caneton gris nage dans un petit trou d’eau libre au milieu de la glace, sous un ciel sombre d’où tombe la neige, entre des roseaux gelés.

Le lendemain matin, de bonne heure, un paysan passa par là. Il vit ce qui se passait, s’avança, brisa la glace d’un coup de sabot et rapporta le caneton chez lui, à sa femme. Là, il revint à la vie.

Les enfants voulurent jouer avec lui, mais le caneton crut qu’ils voulaient lui faire du mal et, de frayeur, il sauta en plein dans le pot au lait, si bien que le lait gicla dans toute la pièce. La femme leva les mains au ciel, et lui, affolé, se jeta dans la baratte, puis dans la huche à farine, d’où il ressortit aussitôt. De quoi avait-il l’air ! La femme criait et le poursuivait avec les pincettes, les enfants se renversaient les uns les autres pour l’attraper, ils riaient et hurlaient. Heureusement pour lui, la porte était ouverte : il se glissa dehors, entre les broussailles, dans la neige fraîche, et il resta là, à bout de forces.

Un caneton gris barbote dans une jatte de lait qui déborde sur la table, une paysanne en coiffe blanche lève les mains et deux enfants reculent.

Il serait trop triste de raconter toute la misère et toutes les souffrances qu’il eut à endurer pendant ce dur hiver.

Il était couché dans le marais, parmi les roseaux, quand le soleil se remit à briller et à chauffer. Les alouettes chantaient. C’était un printemps splendide.

Alors, tout à coup, le caneton put ouvrir ses ailes. Elles battaient l’air plus fort qu’autrefois et l’emportèrent avec vigueur, et avant même qu’il s’en rende compte il se trouva dans un grand jardin où les pommiers étaient en pleine fleur, où le sureau embaumait et penchait ses longues branches vertes jusqu’aux fossés. Comme tout y était beau, comme tout y sentait le printemps !

Et du fond du bosquet sortirent trois cygnes blancs et magnifiques. Ils firent bruire leurs plumes et se laissèrent glisser légèrement sur l’eau. Le caneton reconnut ces oiseaux superbes, et une étrange tristesse le prit.

« Je vais aller vers eux, vers ces oiseaux royaux. Ils me tueront, parce que moi, si laid, j’ose m’approcher d’eux. Mais cela m’est bien égal : mieux vaut être tué par eux que d’être mordu par les canards, battu par les poules, repoussé du pied par la fille de la basse-cour et de souffrir tout un hiver. »

Il s’élança dans l’eau et nagea à la rencontre des cygnes magnifiques. Ceux-ci l’aperçurent et se précipitèrent vers lui, les plumes soulevées.

— Tuez-moi, dit le pauvre animal.

Et il pencha la tête vers la surface de l’eau et attendit la mort. Mais que vit-il dans l’eau claire ? Il vit sa propre image au-dessous de lui, et ce n’était plus un oiseau lourd, d’un gris noirâtre, laid et repoussant. C’était un cygne, lui aussi.

Il n’y a pas de mal à naître dans une basse-cour, quand on est sorti d’un œuf de cygne.

Il se sentait heureux de toute la détresse et de tout le tourment qu’il avait endurés. Il comprenait seulement maintenant son bonheur, en voyant toute la splendeur qui l’entourait. Et les grands cygnes nageaient autour de lui et le caressaient de leur bec.

Quelques petits enfants vinrent dans le jardin et jetèrent du pain et du grain dans l’eau, et le plus petit s’écria :

— En voilà un nouveau !

Et les autres enfants poussèrent des cris de joie :

— Oui, il en est arrivé un nouveau !

Ils battaient des mains et dansaient sur la rive, puis ils coururent chercher leur père et leur mère, et l’on jeta encore du pain et du gâteau dans l’eau, et tous disaient :

— Le nouveau est le plus beau ! Si jeune, et si superbe !

Trois cygnes blancs glissent sur l’eau dorée. Celui du premier plan penche le cou vers son reflet pendant que des enfants applaudissent et jettent du pain.

Et les vieux cygnes s’inclinèrent devant lui.

Alors il se sentit tout honteux et cacha sa tête sous son aile. Il ne savait plus comment se tenir, tant il était heureux, et pourtant il n’était pas fier : un bon cœur ne le devient jamais. Il pensait à la façon dont on l’avait poursuivi et bafoué, et voilà qu’il entendait tout le monde dire qu’il était le plus beau de tous ces beaux oiseaux. Le sureau lui-même penchait ses branches jusqu’à lui dans l’eau, et le soleil brillait, chaud et doux. Alors ses plumes frémirent, son cou élancé se dressa, et de tout son cœur il s’écria :

— Je n’aurais jamais osé rêver d’un pareil bonheur, quand j’étais le vilain petit canard !

Adapté par Talerie, Source : Contes d’Andersen (s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)

Licence : Domaine public