Version originaleLe Vilain Petit Canard
21 min de lecture5–12 ans
Dans la belle campagne estivale, une cane pond ses œufs sous les feuilles de bardane d'un vieux domaine et attend avec impatience que tous éclosent, y compris un dernier œuf qui tarde à craquer. Quand enfin naît le dernier caneton, il s'avère grand et difforme, et malgré les efforts de sa mère pour le défendre, il devient le souffre-douleur de toute la basse-cour avant de s'enfuir dans le grand marécage où vivent les canards sauvages.
Que la campagne était belle ! On était au cœur de l'été. Les blés dressaient leurs épis d'un jaune magnifique, l'avoine était toute verte, et dans les prairies le foin s'entassait en meules odorantes. La cigogne se promenait sur ses longues jambes rouges en bavardant dans sa langue d'Égypte, celle qu'elle avait apprise de sa mère. Tout autour des champs et des prés s'étendaient de grandes forêts, et au milieu des forêts dormaient des lacs profonds.
Oui, vraiment, la campagne était bien belle. En plein soleil s'élevait un vieux domaine entouré de larges canaux, et de grandes feuilles de bardane descendaient du mur jusqu'à l'eau ; elles étaient si hautes que les petits enfants pouvaient se tenir debout dessous, et l'on y trouvait une solitude aussi sauvage qu'au fond des bois. C'est là qu'une cane avait établi son nid et couvait ses œufs. Il lui tardait bien de voir éclore ses petits, mais elle commençait à trouver le temps long, car elle ne recevait guère de visites : les autres canes aimaient mieux nager dans les canaux que de venir jusque sous les bardanes barboter avec elle.
Enfin les œufs se mirent à craquer, l'un après l'autre. « Pip, pip ! » entendait-on : c'étaient les petits canards qui s'éveillaient et tendaient leur cou au dehors.
« Rap, rap ! » dirent-ils ensuite, en faisant tout le bruit qu'ils pouvaient.
Ils regardaient de tous côtés sous les feuilles vertes, et la mère les laissait faire, car le vert repose les yeux.
« Que le monde est grand ! » disaient les petits nouveau-nés ; ils avaient bien plus de place, à présent, que dans leur coquille.
« Croyez-vous donc que le monde finisse ici ? dit la mère. Oh non, il s'étend bien plus loin, de l'autre côté du jardin, jusque dans les champs du curé ; mais moi, je n'y suis jamais allée. Êtes-vous tous là ? » continua-t-elle en se levant. « Non, le plus gros œuf n'a pas bougé. Mon Dieu, que cela dure longtemps ! J'en ai assez. »
Et elle se remit à couver, mais d'un air contrarié.
« Eh bien ! comment cela va-t-il ? » dit une vieille cane venue lui rendre visite.
« Il n'y a plus que celui-là que je n'arrive pas à faire éclore, répondit la cane. Mais regardez donc les autres : ne sont-ce pas les plus jolis canetons qu'on ait jamais vus ? Ils ressemblent tous à leur père, d'une façon étonnante ; mais le coquin ne vient même pas me voir.
— Montrez-moi cet œuf qui ne veut pas éclore, dit la vieille. Ah ! croyez-moi, c'est un œuf de dinde. On m'a trompée ainsi, un jour, moi aussi, et j'ai eu toutes les peines du monde avec le petit ; car ces créatures-là ont une peur affreuse de l'eau. Impossible de l'y faire entrer. J'avais beau le happer et barboter devant lui, rien n'y faisait. Que je le regarde encore… Oui, c'est bien un œuf de dinde. Laissez-le là et apprenez plutôt à nager aux autres enfants.
— Non, puisque j'ai déjà tant couvé, je puis bien rester un jour ou deux de plus, répondit la cane.
— Comme vous voudrez », répliqua la vieille, et elle s'en alla.
Enfin le gros œuf creva. « Pip, pip ! » fit le petit, et il sortit. Comme il était grand et vilain ! La cane le regarda et dit : « Quel énorme caneton ! Il ne ressemble à aucun de nous. Serait-ce vraiment un dindon ? Ce sera facile à vérifier : il faut qu'il aille à l'eau, quand je devrais l'y pousser moi-même. »
Le lendemain, il faisait un temps magnifique : le soleil brillait sur toutes les vertes bardanes. La mère des canards se rendit avec toute sa famille au canal. « Platch ! » et elle sauta dans l'eau. « Rap, rap ! » dit-elle, et chaque petit plongea l'un après l'autre ; l'eau se referma sur leurs têtes, mais bientôt ils reparurent et nagèrent à merveille. Les jambes allaient toutes seules, et tous se réjouissaient dans l'eau, même le vilain grand caneton gris.
« Ce n'est pas un dindon, dit-elle. Voyez comme il se sert bien de ses jambes, comme il se tient droit ! C'est bien mon enfant. Au fond, il n'est pas si laid, quand on le regarde de près. Rap, rap ! Venez maintenant avec moi. Je vais vous faire faire votre entrée dans le monde et vous présenter dans la cour des canards. Seulement, ne vous éloignez pas de moi, pour qu'on ne vous marche pas dessus, et prenez bien garde au chat. »
Et ils entrèrent tous dans la cour des canards.
Quel vacarme on y faisait ! Deux familles s'y disputaient une tête d'anguille, et pour finir ce fut le chat qui l'emporta.
« Voilà comment vont les choses dans le monde », dit la cane en aiguisant son bec ; car elle aussi aurait bien voulu la tête d'anguille. « Allons, remuez les jambes, continua-t-elle. Tenez-vous bien ensemble et saluez le vieux canard là-bas. C'est le plus distingué de tous. Il est de race espagnole, c'est pour cela qu'il est si gros. Remarquez ce ruban rouge autour de sa jambe : c'est une chose magnifique, la plus grande distinction qu'on puisse accorder à un canard. Cela veut dire qu'on ne veut pas le perdre, et qu'il doit être reconnu des bêtes comme des hommes. Allons, tenez-vous droits ; non, ne mettez pas les pattes en dedans : un caneton bien élevé écarte bien les pattes, comme son père et sa mère. Regardez : comme ceci. Inclinez le cou et dites : Rap ! »
Ils obéirent ; mais les autres canards qui les entouraient les regardaient et disaient tout haut : « Voyez un peu ! En voilà encore d'autres, comme si nous n'étions pas déjà bien assez. Et fi donc ! Qu'est-ce que ce caneton-là ? Nous n'en voulons pas. »
Aussitôt un grand canard vola vers lui, se jeta sur lui et le mordit au cou.
« Laissez-le donc, dit la mère, il ne fait de mal à personne.
— D'accord ; mais il est si grand et si bizarre, dit l'agresseur, qu'il mérite bien d'être bousculé.
— Vous avez là de beaux enfants, la mère, dit le vieux canard au ruban rouge. Ils sont tous jolis, sauf celui-là ; il n'est pas réussi. Je voudrais que vous puissiez le refaire.
— C'est impossible, Votre Grâce, dit la mère cane. Il n'est pas beau, c'est vrai ; mais il a un si bon cœur ! Et il nage à la perfection, aussi bien que les autres, j'oserais même dire un peu mieux. Je pense qu'il grandira joliment et qu'avec le temps il s'arrangera. Il est resté trop longtemps dans l'œuf, voilà pourquoi il n'a pas la bonne forme. »
Tout en parlant, elle le tirait doucement par le cou et lissait son plumage. « Et puis, c'est un canard, la beauté n'a pas tant d'importance pour lui. Je crois qu'il deviendra fort et qu'il fera son chemin. Enfin, les autres sont charmants. Maintenant, mes enfants, faites comme chez vous, et si vous trouvez une tête d'anguille, apportez-la-moi. »
Et ils firent comme chez eux.
Mais le pauvre caneton, celui qui était sorti du dernier œuf et qui était si laid, fut mordu, poussé et bafoué, non seulement par les canards, mais aussi par les poules.
« Il est trop grand ! » disaient-ils tous. Et le coq d'Inde, qui était venu au monde avec des éperons et se croyait empereur, se gonfla comme un navire toutes voiles dehors et marcha droit sur lui, en grande fureur, tout rouge jusqu'aux yeux. Le pauvre caneton ne savait plus s'il devait rester ou s'enfuir : il avait bien du chagrin d'être si laid et d'être moqué de toute la basse-cour.
Voilà ce qui se passa dès le premier jour, et les choses allèrent de mal en pis. Le pauvre caneton était chassé de partout. Ses sœurs elles-mêmes étaient méchantes avec lui et répétaient sans cesse : « Si seulement le chat pouvait t'emporter, vilaine créature ! » Et la mère disait : « Je voudrais que tu sois bien loin. » Les canards le mordaient, les poules le battaient, et la servante qui donnait à manger aux bêtes le repoussait du pied.
Alors il s'enfuit et prit son vol par-dessus la haie. Les petits oiseaux, dans les buissons, s'envolèrent de frayeur. « Et tout cela parce que je suis vilain », pensa le caneton. Il ferma les yeux et continua tout de même son chemin. Il arriva ainsi au grand marécage où vivaient les canards sauvages. Il s'y coucha pour la nuit, bien triste et bien fatigué.
Au matin, quand les canards sauvages se levèrent, ils aperçurent leur nouveau camarade.
« Qu'est-ce que c'est que celui-là ? » dirent-ils. Le caneton se tourna de tous côtés et salua le mieux qu'il put.
« Tu peux te vanter d'être terriblement laid ! dirent les canards sauvages. Mais cela nous est bien égal, pourvu que tu n'épouses personne de notre famille. »
Le malheureux ! Songeait-il seulement à se marier, lui qui ne demandait que la permission de se coucher dans les roseaux et de boire un peu d'eau du marécage ?
Il resta là deux jours entiers. Alors arrivèrent deux jars sauvages. Ils étaient éclos depuis peu, et c'est pourquoi ils étaient si effrontés.
« Écoute, camarade, dirent ces nouveaux venus. Tu es si vilain que nous t'aimons bien ! Veux-tu nous accompagner et devenir un oiseau de passage ? Tout près d'ici, dans un autre marécage, il y a de charmantes oies sauvages, presque toutes demoiselles, qui savent joliment dire "Rap !" Qui sait si tu n'y feras pas ton bonheur, malgré ta laideur affreuse ! »
Tout à coup on entendit « Pif ! Paf ! » et les deux jars sauvages tombèrent morts dans les roseaux, et l'eau devint rouge comme du sang.
« Pif ! Paf ! » retentit encore, et des troupes d'oies sauvages s'envolèrent des roseaux. Puis d'autres coups de fusil éclatèrent. C'était une grande chasse : les chasseurs étaient couchés tout autour du marais ; quelques-uns s'étaient même postés sur les branches qui s'avançaient au-dessus des joncs. Une fumée bleue montait comme de petits nuages dans les arbres sombres et s'étendait au loin sur l'eau. Les chiens arrivèrent au marécage : « Platch, platch ! » et les joncs et les roseaux se courbaient de tous côtés. Quelle épouvante pour le pauvre caneton ! Il tourna la tête pour la cacher sous son aile, mais au même instant un grand chien terrible se dressa juste devant lui : sa langue pendait hors de sa gueule, et ses yeux farouches étincelaient de cruauté. Le chien tourna le museau vers le caneton, lui montra ses dents pointues et… « Platch, platch ! » il passa plus loin sans même le toucher.
« Dieu merci ! soupira le caneton. Je suis si vilain que le chien lui-même dédaigne de me mordre ! »
Et il resta ainsi immobile, tandis que le plomb sifflait à travers les joncs et que les coups de fusil se succédaient sans relâche.
Ce ne fut qu'à la fin du jour que le bruit cessa ; mais le pauvre petit n'osa pas encore se lever. Il attendit plusieurs heures, regarda autour de lui, puis s'enfuit du marais aussi vite qu'il put. Il traversa les champs et les prairies ; mais une tempête furieuse l'empêchait d'avancer.
Vers le soir, il arriva à une misérable cabane de paysan, si vieille et si délabrée qu'elle ne savait plus de quel côté tomber : c'est pour cela qu'elle restait debout. La tempête soufflait si fort autour du caneton qu'il fut obligé de s'asseoir et de s'arc-bouter contre elle : tout allait de mal en pis. Alors il remarqua qu'une porte avait quitté un de ses gonds et pendait de travers, laissant une fente par où se glisser dans la maison. C'est ce qu'il fit.
Là demeurait une vieille femme avec son matou et sa poule. Le matou, qu'elle appelait son petit-fils, savait faire le gros dos et ronronner ; il savait même lancer des étincelles, pourvu qu'on lui frottât le dos à rebrousse-poil. La poule avait des pattes toutes courtes, ce qui lui avait valu le nom de Courte-Patte. Elle pondait d'excellents œufs, et la bonne femme l'aimait comme sa fille.
Le lendemain matin, on remarqua tout de suite le caneton étranger. Le matou se mit à gronder, et la poule à glousser.
« Qu'y a-t-il ? » dit la femme en regardant autour d'elle. Mais comme elle avait la vue basse, elle crut que c'était une grosse cane égarée. « Voilà une belle prise ! dit-elle. J'aurai maintenant des œufs de cane. Pourvu que ce ne soit pas un mâle ! Enfin, nous verrons. »
Et le caneton fut pris à l'essai pour trois semaines ; mais les œufs ne vinrent pas. Dans cette maison, le matou était le maître et la poule était la dame ; ils avaient l'habitude de dire : « Nous et le monde ! » car ils croyaient être, à eux seuls, la moitié du monde, et de loin la meilleure moitié. Le caneton se permit de penser qu'on pouvait avoir un autre avis ; mais cela fâcha la poule.
« Sais-tu pondre des œufs ? demanda-t-elle.
— Non.
— Eh bien ! alors, tu auras la bonté de te taire. »
Et le matou lui demanda à son tour : « Sais-tu faire le gros dos ? Sais-tu ronronner et lancer des étincelles ?
— Non.
— Alors tu n'as pas le droit d'avoir une opinion, quand des gens raisonnables discutent ensemble. »
Et le caneton se coucha tristement dans un coin. Mais voilà que l'air frais et le soleil pénétrèrent dans la pièce, et cela lui donna une si grande envie de nager qu'il ne put s'empêcher d'en parler à la poule.
« Qu'est-ce qui te prend ? dit-elle. Tu n'as rien à faire, et voilà que des lubies te passent par la tête. Ponds des œufs, ou ronronne, et ces fantaisies te passeront.
— C'est pourtant si joli de nager sur l'eau, dit le caneton. Quel bonheur de la sentir se refermer sur sa tête, et de plonger jusqu'au fond !
— En voilà, un grand plaisir ! répondit la poule. Je crois que tu es devenu fou. Demande donc au chat, l'être le plus sage que je connaisse, s'il aime nager ou plonger dans l'eau. Je ne parle pas de moi. Demande même à notre vieille maîtresse : personne au monde n'est plus expérimenté qu'elle. Crois-tu qu'elle ait envie de nager et de sentir l'eau se refermer sur sa tête ?
— Vous ne me comprenez pas, dit le caneton.
— Nous ne te comprenons pas ? Mais qui pourrait donc te comprendre ! Te crois-tu plus savant que le chat et que la maîtresse ? Sans parler de moi. Ne t'imagine rien, mon enfant, et remercie plutôt le Créateur de tout le bien qu'on t'a fait. N'es-tu pas arrivé dans une chambre bien chaude, dans une compagnie qui pourrait t'instruire ? Mais tu es un bavard, et il n'est vraiment pas agréable de vivre avec toi. Crois-moi, je te veux du bien ; je te dis des choses désagréables, mais c'est à cela qu'on reconnaît ses vrais amis. Tâche donc de pondre des œufs, ou d'apprendre à ronronner et à lancer des étincelles.
— Je crois que je vais plutôt m'en aller courir le vaste monde, répondit le caneton.
— Comme tu voudras », dit la poule.
Et le caneton s'en alla. Il nageait sur l'eau, il plongeait ; mais tous les animaux le méprisaient à cause de sa laideur.
L'automne arriva. Les feuilles de la forêt devinrent jaunes et brunes ; le vent les saisissait et les faisait tournoyer. Là-haut, dans les airs, il faisait bien froid ; les nuages pesaient, chargés de grêle et de neige. Sur la haie, le corbeau croassait « Cra ! Cra ! » tant il était gelé : rien que d'y penser, on grelottait. Le pauvre caneton n'était vraiment pas à son aise.
Un soir que le soleil se couchait dans toute sa gloire, une troupe de grands et beaux oiseaux sortit des buissons. Le caneton n'en avait jamais vu de pareils : ils étaient d'une blancheur éblouissante, avec de longs cous souples. C'étaient des cygnes. Ils poussaient un cri tout particulier, déployèrent leurs longues ailes magnifiques et s'envolèrent, quittant ce pays froid pour chercher, dans les contrées chaudes, des lacs toujours ouverts. Ils montaient si haut, si haut, que le vilain petit canard en fut étrangement remué. Il tourna dans l'eau comme une roue, dressa le cou et le tendit vers les cygnes voyageurs, et poussa un cri si perçant et si étrange qu'il en eut peur lui-même. Il ne pouvait oublier ces oiseaux si beaux et si heureux ; dès qu'il ne les vit plus, il plongea jusqu'au fond, et lorsqu'il remonta, il était comme hors de lui. Il ne savait ni comment s'appelaient ces oiseaux, ni où ils allaient ; et pourtant il les aimait comme il n'avait jamais aimé personne. Il ne les enviait pas le moins du monde : comment aurait-il pu songer à souhaiter pour lui-même une grâce si parfaite ? Il aurait été trop heureux si seulement les canards avaient consenti à le supporter, le pauvre être si vilain !
Et l'hiver devint froid, très froid. Le caneton devait nager sans cesse à la surface de l'eau pour l'empêcher de geler tout à fait ; mais chaque nuit, le trou où il nageait se rétrécissait davantage. Il gelait si fort qu'on entendait la glace craquer ; le caneton devait agiter les pattes sans relâche pour que le trou ne se refermât pas autour de lui. Enfin il se sentit épuisé de fatigue ; il resta immobile et se trouva pris dans la glace.
Le lendemain matin, un paysan vint sur le bord et vit ce qui se passait ; il s'approcha, brisa la glace avec son sabot et emporta le caneton chez lui, pour le donner à sa femme. Là, il revint à la vie.
Les enfants voulurent jouer avec lui ; mais le caneton, croyant qu'ils allaient lui faire du mal, se jeta de peur en plein dans le pot au lait, si bien que le lait gicla dans toute la pièce. La femme frappa des mains de colère, et lui, tout effrayé, se réfugia dans la baratte, puis dans la huche à farine, puis s'envola au-dehors. Dieu, quel spectacle ! La femme criait et courait après lui, voulant le frapper avec les pincettes ; les enfants se bousculaient pour l'attraper, ils riaient et poussaient des cris. Heureusement, la porte était ouverte, et le caneton put se glisser entre les branchages, dans la neige fraîche. Là, il se blottit, tout épuisé.
Il serait trop triste de raconter toute la misère et toutes les souffrances qu'il eut à endurer pendant ce rude hiver.
Il était couché dans le marécage, entre les roseaux, lorsqu'un jour le soleil recommença à briller, doux et chaud. Les alouettes chantaient. C'était un printemps délicieux.
Alors, tout à coup, le caneton put battre des ailes : elles bruissaient plus fort qu'autrefois, assez fortes pour le porter au loin. Avant même de bien s'en rendre compte, il se trouva dans un grand jardin où les pommiers étaient en pleine floraison, où le sureau embaumait et penchait ses longues branches vertes jusqu'aux canaux. Comme tout y était beau, comme tout y respirait le printemps !
Et du fond du bois sortirent trois cygnes blancs et magnifiques. Ils bruissaient de leurs plumes et glissaient légèrement sur l'eau. Le caneton reconnut ces beaux oiseaux, et une tristesse indicible le saisit.
« Je veux aller les trouver, ces oiseaux royaux. Ils me tueront, pour avoir osé, moi si vilain, m'approcher d'eux ; mais cela m'est bien égal. Mieux vaut être tué par eux que d'être mordu par les canards, battu par les poules, repoussé du pied par la servante de la basse-cour, et de souffrir toutes les misères de l'hiver. »
Il s'élança dans l'eau et nagea à la rencontre des cygnes. Ceux-ci l'aperçurent et se précipitèrent vers lui, les plumes soulevées. « Tuez-moi ! » dit le pauvre animal, et il pencha la tête vers la surface de l'eau, attendant la mort.
Mais que vit-il dans l'eau limpide ? Il vit sa propre image, au-dessous de lui : ce n'était plus un oiseau lourd et mal fait, d'un gris noir, vilain et repoussant ; il était lui-même un cygne !
Il n'y a pas de mal à être né dans une basse-cour, quand on est sorti d'un œuf de cygne.
Il se réjouissait maintenant de toutes les misères et de tous les chagrins qu'il avait endurés ; pour la première fois, il goûtait tout son bonheur en voyant la splendeur qui l'entourait. Et les grands cygnes nageaient autour de lui et le caressaient de leur bec.
De petits enfants vinrent au jardin et jetèrent du pain et du grain dans l'eau, et le plus petit s'écria : « En voilà un nouveau ! » Et les autres poussèrent des cris de joie : « Oui, oui, c'est vrai ! Il en est arrivé un nouveau ! » Ils frappaient des mains et dansaient sur la rive ; ils coururent chercher leur père et leur mère, et l'on jeta encore du pain et du gâteau dans l'eau, et tous disaient : « Le nouveau est le plus beau ! Comme il est jeune, comme il est superbe ! » Et les vieux cygnes s'inclinèrent devant lui.
Alors il se sentit tout confus et cacha sa tête sous son aile ; il ne savait plus comment se tenir, tant il était heureux. Mais il n'était pas fier : un bon cœur ne le devient jamais. Il songeait combien il avait été persécuté et moqué partout, et voilà qu'il les entendait tous dire qu'il était le plus beau de tous ces beaux oiseaux ! Le sureau lui-même inclinait vers lui ses branches jusqu'à l'eau, et le soleil versait une lumière chaude et bienfaisante. Alors ses plumes se gonflèrent, son cou élancé se dressa, et du fond du cœur il s'écria : « Comment aurais-je pu rêver tant de bonheur, quand je n'étais qu'un vilain petit canard ! »