
L’Oiseau bleu
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Enfermée tout en haut d’une tour par la nouvelle reine, la princesse Florine pleure le roi Charmant. Elle le croit marié à Truitonne, qui porte au pouce la bague du jeune roi. Une nuit, un oiseau au plumage bleu ciel se pose sur le rebord de sa fenêtre et lui parle comme un homme.
Il était une fois un roi très riche que la mort de sa femme avait rendu inconsolable. Une veuve en voiles noirs vint mêler ses larmes aux siennes ; un jour, elle souleva ses voiles, et le roi trouva si beaux les grands yeux bleus de la veuve qu’il l’épousa.
Le roi avait de son premier mariage une fille de quinze ans, Florine, belle comme Flore, la déesse des fleurs. La nouvelle reine avait, de son côté, une fille élevée chez sa marraine, la fée Soussio : Truitonne, au visage tacheté comme une truite.
La reine aimait Truitonne à la folie et détestait Florine, tellement plus belle. Quand le roi parla de marier les princesses, elle exigea que sa fille passe la première.
Peu après arriva le roi Charmant, le plus galant des rois. Ce jour-là, la reine fit dérober toutes les robes et tous les bijoux de Florine, qui dut se cacher dans un coin de la salle, vêtue d’une petite robe toute sale.
Le roi Charmant détourna les yeux de Truitonne, couverte de parures, et demanda s’il n’y avait pas une autre princesse.
— La voilà, dit Truitonne en montrant Florine du doigt. Elle se cache, tant elle a honte de ses guenilles.
Florine rougit, et elle devint si belle que Charmant en resta ébloui. Il lui fit une profonde révérence.

— Madame, votre beauté vous pare mieux que tous les ornements.
— Seigneur, répondit-elle, j’aurais préféré que vous ne me voyiez pas ainsi.
Et il resta trois heures à causer avec elle, sans plus regarder Truitonne.
Furieuses, la reine et Truitonne obtinrent du roi que Florine soit enfermée tant que durerait la visite. Le soir même, quatre hommes masqués la portèrent tout en haut d’une tour.
Charmant, qui ne savait rien, pria un jeune prince de ses amis de gagner à prix d’or une dame du palais. Elle promit que la princesse viendrait le soir même à une petite fenêtre basse, sur le jardin. Puis elle courut tout raconter à la reine, qui envoya Truitonne à la place de Florine.
La nuit était si noire que Charmant ne vit rien de la tromperie. Il offrit à Truitonne sa couronne et son cœur, et lui passa au doigt sa propre bague, en gage de sa parole. Le lendemain, il vint la chercher dans une chaise volante tirée par de grosses grenouilles ailées, cadeau d’un enchanteur de ses amis. Truitonne, bien cachée sous son voile, demanda à se marier chez sa marraine, et les grenouilles, qui connaissaient le monde entier, les y conduisirent.
Au château de Soussio, on fit attendre Charmant dans une salle aux murs de diamant, si transparents qu’à travers eux il vit la fée parler avec Truitonne. Il comprit qu’on l’avait trompé. Les deux femmes entrèrent.
— Roi Charmant, dit Soussio, voici ma filleule, à qui vous avez donné votre parole. Épousez-la sur-le-champ.
— Moi, épouser ce petit monstre ? s’écria le roi. Je ne lui ai rien promis !
— À qui avez-vous donc donné cette bague ? dit Truitonne en la lui montrant. À qui avez-vous parlé à la petite fenêtre ?
Il voulut repartir, mais Soussio le toucha, et ses pieds restèrent collés au parquet, comme cloués.
— Je n’appartiendrai jamais à une autre que Florine, dit-il.
Pendant vingt jours et vingt nuits, la fée le pria et le menaça, et Truitonne pleura, cria et bouda. Le roi ne répondit pas un mot. À la fin, Soussio lui dit :
— Choisissez : sept ans de pénitence pour avoir manqué à votre parole, ou ma filleule.
— Faites de moi ce que vous voudrez, s’écria le roi, pourvu que je sois délivré d’elle !
— Eh bien, vous serez sept ans Oiseau Bleu, dit Soussio. Envolez-vous par cette fenêtre !
Aussitôt il rapetissa, ses bras devinrent des ailes, et il se couvrit de plumes bleu ciel, avec un bec d’ivoire et une aigrette blanche en forme de couronne. Il poussa un cri de douleur et s’envola.

Soussio renvoya Truitonne chez sa mère. Folle de colère, la reine monta dans la tour de Florine avec sa fille, couronnée de diamants, vêtue d’un manteau royal, la bague du roi Charmant au pouce.
— Voici ma fille, dit la reine. Le roi Charmant l’a épousée, et il l’aime à la folie.
Truitonne faisait briller la bague. Florine ne douta plus de son malheur et s’évanouit. La reine défendit qu’on la secoure et la laissa seule.
L’Oiseau Bleu, lui, voltigeait autour du palais. Un soir, il se percha dans un très haut cyprès, en face de la fenêtre de Florine, et l’entendit pleurer :
— Cruelle reine, ne suffit-il pas que votre fille soit heureuse avec le roi Charmant ?
L’oiseau reconnut sa princesse. La nuit suivante, au clair de lune, il lui parla :
— Adorable Florine, pourquoi êtes-vous si triste ? Vos maux ne sont pas sans remède.
— Qui me parle ainsi ?
— Un roi malheureux, qui vous aime et n’aimera jamais que vous.
Il vint se poser sur le rebord de la fenêtre. Florine eut peur de cet oiseau qui parlait comme un homme, avec une voix de rossignol, mais son beau plumage la rassura.
— Qui êtes-vous, Seigneur ? demanda-t-elle en le caressant.
— Vous avez dit mon nom vous-même.
— Le roi Charmant ? Ne cherchez pas à me tromper. Vous avez épousé Truitonne, j’ai vu votre bague à son doigt.
— La reine et Truitonne vous ont menti ! Elles se sont servies de votre nom pour me faire enlever Truitonne. Dès que j’ai compris, j’ai mieux aimé être oiseau sept ans que de vous être infidèle.
Florine, tout à sa joie, en oublia sa prison. Ils parlèrent jusqu’à l’aube et se promirent de se retrouver ainsi toutes les nuits.
Chaque jour, l’oiseau entrait dans son propre palais par une vitre cassée et rapportait un cadeau à Florine : des boucles d’oreilles de diamant, puis des bracelets taillés chacun dans une seule émeraude, puis une montre enfermée dans une perle. Florine ne les portait que la nuit et, le jour, les cachait dans sa paillasse, tandis que l’oiseau se tenait dans le creux d’un arbre.
Deux années passèrent ainsi. La reine, elle, ne trouvait aucun mari pour Truitonne : les princes ne voulaient que Florine. Persuadées que Florine complotait avec l’étranger, la mère et la fille montèrent à la tour, un peu après minuit. Derrière la porte, elles entendirent chanter à deux voix :
Que notre sort est déplorable, Et que nous souffrons de tourments Pour nous aimer fidèlement ! Mais c’est en vain qu’on nous accable : Malgré nos cruels ennemis, Nos cœurs seront toujours unis.
— Ah ! ma Truitonne, nous sommes trahies ! s’écria la reine en ouvrant la porte.
Florine eut juste le temps de pousser sa fenêtre. La reine fouilla partout et découvrit les bijoux cachés dans la paillasse. Elle voulut alors glisser dans la cheminée de faux papiers pour perdre la princesse. Mais l’oiseau, perché juste au-dessus, voyait tout.
— Prenez garde, Florine, voici votre ennemie qui veut vous trahir ! cria-t-il.
Cette voix venue de nulle part effraya tant la reine qu’elle s’enfuit sans oser rien faire.
Elle plaça alors auprès de Florine une jeune fille, soi-disant pour la servir, en réalité pour l’espionner. Florine n’osa plus ouvrir sa fenêtre pendant tout un mois. Mais un soir, l’espionne, épuisée, s’endormit profondément. Florine ouvrit sa petite fenêtre et dit :
Oiseau Bleu, couleur du temps, Vole à moi promptement.
L’oiseau vint aussitôt, et ils parlèrent jusqu’à l’aube. La nuit suivante, l’espionne dormit de nouveau, et Florine appela comme la première fois :
Oiseau Bleu, couleur du temps, Vole à moi promptement.

La troisième nuit fut aussi heureuse. Mais la quatrième, l’espionne fit seulement semblant de dormir. Elle vit, au clair de lune, le plus bel oiseau du monde qui parlait à Florine comme un amoureux, et au matin elle courut tout raconter à la reine. Celle-ci comprit que l’Oiseau Bleu était le roi Charmant, et jura de se venger.
La nuit suivante, la jeune fille ronfla de son mieux. Alors la princesse, sans se douter de rien, ouvrit sa fenêtre et appela :
Oiseau Bleu, couleur du temps, Vole à moi promptement.
L’oiseau accourut, mais il n’arriva jamais jusqu’à elle. La reine avait fait attacher dans le cyprès des épées, des couteaux, des rasoirs et des poignards. Quand l’oiseau s’y posa, les lames lui coupèrent les pattes, puis les ailes, et il regagna son arbre à grand-peine, couvert de blessures. Il crut que c’était Florine qui l’avait livré à la reine, et il n’eut plus envie de vivre.
Son ami l’enchanteur, inquiet de voir revenir les grenouilles sans lui, avait déjà fait huit fois le tour de la terre. Au neuvième tour, il passa dans le bois en criant :
— Roi Charmant ! Roi Charmant, où êtes-vous ?
— Ici, répondit une petite voix faible. Je suis l’Oiseau Bleu.
L’enchanteur arrêta le sang par quelques paroles magiques et guérit le roi avec des herbes du bois. Puis il l’emporta chez lui, dans une cage, à l’abri des chats et des armes.

Florine, elle, passait les jours et les nuits à sa fenêtre, répétant sans cesse :
Oiseau Bleu, couleur du temps, Vole à moi promptement.
Elle croyait l’oiseau mort, ou infidèle, et elle tomba malade de chagrin. Sur ces entrefaites, son père, devenu vieux, mourut. Le peuple, qui détestait la reine, se souleva pour réclamer Florine. On força les portes de la reine, on pilla son appartement, et on la tua à coups de pierres. Truitonne s’enfuit chez Soussio.
Les grands du royaume montèrent à la tour, se jetèrent aux pieds de Florine et la couronnèrent. Dès qu’elle fut guérie, la jeune reine confia son royaume à un conseil, emporta une grande quantité de pierreries et partit seule, une nuit, déguisée en paysanne, pour chercher l’Oiseau Bleu.
Entre-temps, l’enchanteur était allé trouver Soussio. La fée ne voulait faire grâce au roi que s’il épousait sa filleule. Or, dans sa cage, le roi avait été griffé à l’œil par le chat Minet et plumé par un petit singe échappé, et ses héritiers voulaient lui prendre son royaume. L’enchanteur fit donc un marché : Soussio rendrait au roi sa forme pour quelques mois, le temps qu’il se décide à épouser Truitonne ; sinon, il redeviendrait oiseau.
Soussio arriva au royaume de Charmant sur un dragon, Truitonne derrière elle, et en trois coups de baguette le roi redevint lui-même. Mais la seule pensée d’épouser Truitonne le faisait frémir.
Florine marchait toujours. Un jour qu’elle se rafraîchissait les pieds au bord d’une fontaine, une petite vieille toute courbée s’arrêta près d’elle.
— Que fais-tu là toute seule, ma fille ?
— Je ne suis pas si seule, grand-mère. J’ai avec moi tous mes chagrins.
Et elle lui raconta son histoire. Aussitôt la vieille se redressa et devint jeune et belle.
— Le roi que tu cherches n’est plus oiseau, ma fille. Ma sœur Soussio lui a rendu sa forme. Voici quatre œufs : casse-les quand tu seras dans le plus grand besoin.
Et la fée disparut.
Au bout de huit jours, Florine arriva devant une montagne d’ivoire si lisse qu’on y glissait à chaque pas. Elle cassa un œuf : il contenait des crampons d’or, grâce auxquels elle grimpa sans peine.

De l’autre côté, toute la vallée n’était qu’un immense miroir, où des milliers de coquettes et de galants s’admiraient, car chacun s’y voyait tel qu’il rêvait d’être. Ils poussèrent des cris en voyant Florine là-haut, de peur qu’elle ne brise leur miroir. Elle cassa le deuxième œuf. Il en sortit deux pigeons et un petit chariot, qui grandit aussitôt.
— Mes petits amis, leur dit-elle, voulez-vous bien me conduire jusqu’à la ville du roi Charmant ?
Les pigeons la descendirent doucement dans la vallée et volèrent jour et nuit jusqu’aux portes de la ville.
Florine se barbouilla le visage pour qu’on ne la reconnaisse pas et demanda aux passants où elle pourrait voir le roi.
— Voir le roi ? Va donc te débarbouiller, Mie-Souillon ! Il va bientôt épouser la princesse Truitonne.
Florine crut mourir. « Voilà pourquoi l’Oiseau Bleu ne venait plus, pensa-t-elle. Pendant que je tremblais pour lui, il m’oubliait pour ce petit monstre ! »
Le lendemain, au temple, elle alla se placer près du trône de Truitonne.
— Qui es-tu pour oser t’approcher de mon trône ? dit Truitonne.
— Je m’appelle Mie-Souillon, madame, et je viens vous vendre des choses rares.
Florine sortit de son sac les bracelets d’émeraude.
— Jolies verroteries, dit Truitonne. En veux-tu cinq sous ?
Elle les montra pourtant au roi. En les voyant, il se souvint de ceux qu’il avait offerts à Florine ; il pâlit et resta longtemps sans répondre.
— Ils valent autant que mon royaume, dit-il enfin. Je croyais qu’il n’en existait qu’une paire au monde.
— Combien veux-tu de tes bracelets ? demanda Truitonne à Mie-Souillon.
— Une seule nuit dans le cabinet des échos, au palais du roi, répondit Florine.
— Marché conclu ! dit la fiancée du roi en riant.
Ce cabinet, l’Oiseau Bleu en avait parlé à Florine du temps de leurs conversations : il se trouvait sous la chambre du roi, qui entendait de son lit tout ce qu’on y disait, même tout bas.
La nuit venue, Florine s’y plaignit jusqu’à l’aube :
— Cruel Oiseau Bleu, vous m’avez oubliée ! Même les bracelets que je tiens de vous n’ont pas su vous faire penser à moi !

Mais le roi n’entendit rien. Depuis qu’il aimait Florine, il ne dormait plus, et chaque soir on lui donnait de l’opium.
Florine cassa son troisième œuf. Il en sortit un petit carrosse d’acier et d’or, tiré par six souris vertes, conduit par un rat rose avec un postillon gris lilas, et rempli de marionnettes qui dansaient à ravir. Le soir, elle le fit rouler devant Truitonne.
— Mie-Souillon, veux-tu cinq sous de ton carrosse ?
— Une nuit de plus dans le cabinet des échos, madame, rien d’autre.
— Va, pauvre sotte, tu l’auras.
Cette nuit-là encore, le roi avait pris son opium. Il ne restait plus à Florine qu’un œuf. Elle le cassa, et il en sortit un pâté de six oiseaux tout cuits, qui chantaient, disaient la bonne aventure et soignaient toutes les maladies.
Comme elle attendait Truitonne, un valet de chambre du roi s’approcha.
— Mie-Souillon, si le roi ne prenait pas d’opium, vous l’empêcheriez de dormir ! Vous bavardez toute la nuit.
Florine comprit enfin et fouilla dans son sac.
— Ne lui en donnez pas ce soir, et toutes ces perles et tous ces diamants sont à vous.
Le valet le lui promit. Quand Truitonne arriva, les oiseaux du pâté se mirent à chanter, et un canard cria plus fort que les autres :
— Coin, coin, coin, je suis médecin, je guéris tous les maux, sauf le mal d’amour !
Truitonne voulut aussitôt le pâté, et Florine en demanda le prix habituel : une nuit dans le cabinet des échos.
Cette nuit-là, le roi ne dormait pas. Dans le cabinet, Florine répéta presque mot pour mot leurs conversations d’autrefois. Il reconnut la voix de sa princesse, et son cœur lui fit aussi mal qu’au moment où les lames l’avaient blessé dans le cyprès.
— Ah ! princesse, dit-il, vous m’avez sacrifié à nos ennemis !
Florine lui répondit que, s’il voulait parler à Mie-Souillon, tous les mystères s’éclairciraient. Le roi s’habilla en hâte et descendit par un escalier dérobé. Il trouva Florine en robe de taffetas blanc, qu’elle portait sous ses haillons, ses beaux cheveux sur les épaules. Dès qu’il la reconnut, il se jeta à ses pieds en pleurant.

Ils s’expliquèrent enfin, et comprirent qu’on les avait trompés l’un et l’autre. Au même moment arrivèrent l’enchanteur et la fée aux quatre œufs. Ils déclarèrent qu’à eux deux ils étaient plus forts que Soussio, et que rien n’empêcherait plus le mariage.
Au matin, en trouvant Florine chez le roi, Truitonne ouvrit la bouche pour l’insulter, mais l’enchanteur et la fée la changèrent aussitôt en truie, pour qu’elle garde au moins un peu de son nom et de son mauvais caractère. Elle s’enfuit en grognant jusqu’à la basse-cour, sous les éclats de rire de tout le palais.
Le roi Charmant et la reine Florine célébrèrent leurs noces avec magnificence, et après tant de malheurs, ils furent enfin heureux.
Adapté par Talerie, source : Contes des fées (s’ouvre dans une nouvelle fenêtre) Domaine public Copiez ce texte, adaptez-le, utilisez-le comme bon vous semble. Un lien vers Talerie nous fait plaisir, mais il n’est pas obligatoire. CC0 1.0 (s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)
