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Au clair de lune, un vieillard à barbe blanche lit sur les marches d’un temple ; du fil rouge sort de son sac de toile. Un jeune homme se penche.Originale

La Légende du fil rouge

Li Fuyan

8 min de lecture à partir de 8 ans Note des lecteurs, toutes langues confondues : 4,0 sur 5, 6 votes. Quelle note donnez-vous à cette légende ?

Avant le lever du jour, Wei Gu trouve sur les marches d’un temple un vieillard qui lit un livre inconnu. Le vieillard tient les registres des mariages et garde dans son sac du fil rouge qui lie les pieds des époux. Au marché, il désigne à Wei Gu l’épouse promise : une fillette de trois ans.


À Duling vivait un jeune lettré nommé Wei Gu. Il avait perdu ses parents tout petit, et il n’avait qu’un souhait : se marier tôt, pour que sa lignée ne s’éteigne pas avec lui. Depuis dix ans, il multipliait les demandes en mariage, et aucune n’aboutissait.

La deuxième année de l’ère Yuanhe, il partit en voyage pour Qinghe et fit halte dans une auberge, au sud de la ville de Songcheng. Là, un autre voyageur lui proposa la fille de Pan Fang, ancien adjoint du préfet de Qinghe. L’affaire devait se régler le lendemain, avant le lever du jour, à la porte du temple Longxing, à l’ouest de l’auberge. Wei Gu tenait tant à ce mariage qu’il s’y rendit bien trop tôt : la lune, déjà basse, brillait encore.

Sur les marches du temple, un vieillard était assis, adossé à un sac de toile, et lisait un livre à la clarté de la lune. Wei Gu s’approcha à pas de loup pour y jeter un coup d’œil, mais il ne reconnut pas l’écriture. Ce n’était ni l’écriture ancienne des sceaux, ni celle des vieilles inscriptions, ni même le sanskrit.

Vu de dos, un jeune homme en robe bleue se hâte sous la lune vers la porte d’un temple, où un vieillard lit, assis sur les marches près de son sac.

— Grand-père, quel est ce livre que vous lisez ? demanda-t-il. Depuis l’enfance, j’ai étudié avec acharnement, et je croyais connaître toutes les écritures du monde. Je lis même le sanskrit venu de l’Inde. Mais celle-ci, je ne l’ai jamais vue.

— Ce n’est pas un livre de ce monde, dit le vieillard en souriant. Comment auriez-vous pu le voir ?

— Et de quel monde est-il donc ?

— C’est un livre du monde des morts.

— Et que vient faire ici un homme du monde des morts ?

— C’est vous qui êtes sorti trop tôt, répondit le vieillard. Moi, je suis à ma place. Ce sont les fonctionnaires des enfers qui règlent toutes les affaires des vivants : comment le feraient-ils sans marcher parmi eux ? Sur les routes, à cette heure, il y a autant de fantômes que d’hommes. Seulement, vous ne savez pas les reconnaître.

— Et vous, de quoi vous occupez-vous ?

— Des registres de mariage de tous ceux qui vivent sous le ciel.

— J’ai perdu mes parents tout petit, dit Wei Gu, tout joyeux, et j’ai toujours voulu me marier tôt pour avoir une descendance. Voilà dix ans que je cherche une épouse de tous côtés, sans jamais y parvenir. Ce matin, justement, on doit me parler de la fille de M. Pan, l’adjoint du préfet. Ce mariage se fera-t-il ?

— Non, répondit le vieillard. Quand le destin n’a pas uni deux êtres, vous pourriez descendre jusqu’à demander la fille d’un boucher ou d’un joueur, vous ne l’obtiendriez pas. Alors, à plus forte raison, celle d’un adjoint de préfet ! Votre épouse vient tout juste d’avoir trois ans. À dix-sept ans, elle entrera dans votre maison.

Wei Gu lui demanda ce que contenait son sac.

— Du fil rouge, dit le vieillard. Il sert à lier les pieds des époux. Dès leur naissance, je les attache en secret l’un à l’autre. Leurs familles peuvent être ennemies, l’un peut être noble et l’autre misérable, l’un peut occuper un poste au bout du monde, dans les lointaines provinces de Wu et de Chu : une fois le fil noué, personne n’y échappe. Votre pied est déjà lié à celui de votre future épouse. À quoi bon chercher ailleurs ?

— Et où est-elle, mon épouse ? Que fait sa famille ?

— C’est la fille de la vieille Chen, qui vend des légumes au nord de cette auberge.

— Puis-je la voir ?

— La vieille Chen la porte toujours dans ses bras quand elle va vendre ses légumes au marché. Si vous me suivez, je vous la montrerai.

Le jour se leva, et personne ne vint au rendez-vous. Le vieillard roula son livre, mit son sac sur l’épaule et s’en alla. Wei Gu le suivit jusqu’au marché aux légumes. Une vieille femme borgne y passait, portant une fillette de trois ans, sale et misérablement vêtue. Le vieillard désigna l’enfant du doigt.

— Voici votre épouse.

Au marché, le vieillard, un sac de toile à l’épaule d’où pend un fil rouge, montre du doigt une femme en haillons qui porte une fillette dans ses bras.

— Et si je la tuais ? demanda Wei Gu, plein de colère.

— Le destin de cette enfant est de vivre des bienfaits du Ciel, répondit le vieillard, et son fils lui vaudra un titre et des terres. Comment pourriez-vous la tuer ?

Sur ces mots, le vieillard disparut. Wei Gu se mit à l’injurier :

— Vieux fantôme ! Quelles sornettes ! Je suis d’une famille de lettrés et de fonctionnaires. Il me faut une épouse de mon rang, ou au moins une belle chanteuse que j’élèverais au rang d’épouse. Jamais je n’épouserai la fille laide d’une vieille borgne !

Il aiguisa un petit couteau et le tendit à son serviteur.

— Tu as toujours été un homme habile, lui dit-il. Si tu me débarrasses de cette fillette, je te donnerai dix mille sapèques.

— Bien, maître, répondit le serviteur.

Le lendemain, le serviteur cacha le couteau dans sa manche, entra dans l’allée des marchands de légumes, frappa l’enfant au milieu de la foule et s’enfuit en courant. Tout le marché fut en émoi, et dans le tumulte, Wei Gu et lui purent s’échapper.

— L’as-tu touchée ? demanda Wei Gu.

— Je visais le cœur, répondit le serviteur, mais par malheur je ne l’ai atteinte qu’entre les sourcils.

Pendant quatorze ans encore, Wei Gu demanda bien des jeunes filles en mariage, et pas une seule demande n’aboutit. Grâce au rang de son père, il obtint enfin un poste dans l’armée de Xiangzhou. Le préfet, Wang Tai, le chargea de remplacer le greffier et de juger les procès. Il le trouva si capable qu’il lui donna sa fille en mariage. Elle avait seize ou dix-sept ans et elle était d’une grande beauté. Wei Gu fut comblé.

Mais entre les sourcils, sa femme portait toujours une petite fleur peinte, collée sur la peau. Elle ne l’ôtait jamais, ni pour se baigner, ni quand elle se reposait chez elle. Au bout de plus d’un an, Wei Gu commença à s’en étonner. Soudain, il se rappela ce que son serviteur lui avait dit autrefois, ce coup de couteau entre les sourcils, et il pressa sa femme de questions.

À la lueur d’une lampe à huile, un homme barbu en robe verte regarde, perplexe, une jeune femme qui porte une petite fleur rouge entre les sourcils.

— Je suis la nièce du préfet, et non sa fille, dit-elle en pleurant. Mon père était magistrat de Songcheng, et il est mort en fonction quand j’étais encore au berceau. Ma mère et mon frère l’ont suivi peu après. Il ne me restait qu’une petite ferme au sud de Songcheng, où je vivais avec ma nourrice Chen. C’était tout près de l’auberge, et nous vendions des légumes pour vivre.

Elle s’essuya les yeux et reprit :

— Ma nourrice avait pitié de moi, si petite, et ne voulait pas me quitter, pas même un instant. Quand j’avais trois ans, alors qu’elle me portait au marché, un fou m’a frappée d’un coup de couteau. La cicatrice est toujours là : c’est pour cela que je la cache sous cette fleur. Il y a sept ou huit ans, mon oncle a pris un poste à Lulong, et je suis venue vivre auprès de lui. Par bonté, il m’a élevée comme sa fille, et c’est comme sa fille qu’il m’a mariée à vous.

— Cette Chen était-elle borgne ? demanda Wei Gu.

— Oui. Comment le savez-vous ?

— Celui qui vous a fait frapper, c’est moi.

Tous deux trouvèrent la chose bien étrange et y virent la main du destin. Wei Gu lui raconta alors toute l’histoire, et ils n’en eurent que plus de respect l’un pour l’autre.

Dans la cour ensoleillée d’une maison, un homme grisonnant en robe verte et sa femme tiennent chacun la main de leur petit garçon, qui lève les yeux vers elle.

Plus tard, ils eurent un fils, Kun, qui devint préfet de Yanmen, et la femme de Wei Gu reçut le titre de Grande Dame de la commanderie de Taiyuan. On sut ainsi que ce que le Ciel a décidé en secret ne peut être changé. Quand le magistrat de Songcheng apprit cette histoire, il fit inscrire sur l’enseigne de l’auberge : « Auberge du Mariage scellé ».

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Adapté par Talerie, source : Xu Youguai lu (續幽怪錄) (s’ouvre dans une nouvelle fenêtre) Domaine public