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Le RossignolVersion originale

Le Rossignol

Hans Christian Andersen

22 min de lecture6–12 ans

Dans l'empire de Chine, un petit rossignol gris caché dans une forêt proche de la mer possède un chant si merveilleux que les voyageurs du monde entier parlent de lui bien avant que l'empereur lui-même n'en entende parler. Intrigué de découvrir que son empire cache un trésor qu'il ignorait, l'empereur ordonne qu'on lui amène l'oiseau pour qu'il chante à la cour, et le rossignol accepte volontiers de venir charmer le souverain de sa voix enchanteresse.

Version douceVersion originale

En Chine, vous le savez sans doute, l'empereur est chinois, et tous ceux qui l'entourent sont chinois eux aussi. Il y a bien des années de cela — écoutez donc vite cette histoire, avant qu'elle ne tombe dans l'oubli — le château de l'empereur était le plus magnifique du monde. Il était tout entier de porcelaine, si précieuse, si fragile, si délicate qu'il fallait prendre grand soin de n'y point toucher. Dans le jardin poussaient les fleurs les plus merveilleuses, et aux plus belles on avait attaché de petites clochettes d'argent qui tintaient chaque fois que quelqu'un passait, afin que nul n'oubliât de regarder les fleurs. Oui, tout, dans le jardin de l'empereur, était joliment ordonné, et ce jardin s'étendait si loin que le jardinier lui-même n'en avait jamais vu le bout. En avançant toujours, on parvenait à une forêt superbe, remplie d'arbres élevés et parsemée de lacs profonds ; cette forêt descendait jusqu'à la mer, qui était bleue et profonde dès le rivage. De grands navires pouvaient venir mouiller presque sous les arbres. C'est là qu'un rossignol avait établi sa demeure, sur une branche penchée au-dessus des flots, et il chantait si délicieusement que les pauvres pêcheurs, tout occupés qu'ils fussent, s'arrêtaient pour l'écouter la nuit, au lieu de tirer leurs filets.

« Ah, mon Dieu, que c'est beau ! » disaient-ils. Mais il leur fallait songer à leur besogne, et ils oubliaient l'oiseau. La nuit suivante, pourtant, ils s'arrêtaient de nouveau et s'écriaient encore : « Ah, mon Dieu, que c'est beau ! »

De tous les pays du monde, les voyageurs se dirigeaient vers la ville de l'empereur. Tous étaient émerveillés par la ville, par le château et par le jardin ; mais dès qu'ils avaient entendu le rossignol, ils disaient tous : « Voilà ce qui est le plus prodigieux ! »

De retour chez eux, les voyageurs racontaient ces merveilles, et les savants composèrent des ouvrages sur la ville, sur le château et sur le jardin. Le rossignol ne fut pas oublié : il eut même la meilleure part, et ceux qui savaient faire des vers écrivirent de brillants poèmes en l'honneur du rossignol de la forêt, qui chantait près du grand lac.

Ces livres firent le tour du monde, et quelques-uns parvinrent un jour jusqu'à l'empereur. Il s'assit dans son fauteuil d'or et se mit à lire, à lire encore. À chaque instant il hochait la tête, tant il était ravi de ces magnifiques descriptions de la ville, du château et du jardin. « Mais le rossignol est bien ce qu'il y a de plus prodigieux ! » voilà ce que disait le livre.

« Qu'est-ce donc ? dit l'empereur. Le rossignol ? Je ne le connais pas ! Un pareil oiseau se trouverait dans mon empire, et même dans mon jardin ? Je n'en ai jamais entendu parler, et ce sont les livres qui me l'apprennent ! »

Puis il appela son aide de camp. Celui-ci était si fier que, lorsqu'un homme d'un rang inférieur osait lui adresser la parole ou lui poser une question, il ne daignait répondre que : « Peuh ! », ce qui ne veut rien dire du tout.

« Il doit y avoir ici un oiseau très curieux qu'on appelle rossignol, dit l'empereur. On dit que c'est ce qu'il y a de plus beau dans toute l'étendue de mon empire. Pourquoi personne ne m'en a-t-il jamais parlé ?

— Je n'en ai jamais entendu parler moi-même, répondit l'aide de camp. Il n'a jamais eu l'honneur d'être présenté à la cour.

— Je veux qu'on me le présente ce soir et qu'il chante devant moi, dit l'empereur. Le monde entier sait ce que je possède, et moi je l'ignore !

— Je n'en ai jamais entendu parler, reprit l'aide de camp, mais je le chercherai et je le trouverai. »

Mais où le trouver ? L'aide de camp monta et descendit tous les escaliers, traversa les corridors et les salles, interrogea tous ceux qu'il rencontra ; mais personne n'avait entendu parler du rossignol. Il retourna donc auprès de l'empereur et dit que les gens qui avaient écrit cela dans leurs livres avaient sans doute voulu conter une fable. « Votre Majesté impériale ne peut imaginer tout ce qu'on s'amuse à écrire. Ce ne sont partout qu'inventions et sortilèges.

— Mais le livre où j'ai lu cela, dit l'empereur, m'a été envoyé par le très puissant empereur du Japon ; il ne peut donc renfermer de mensonges. Je veux entendre le rossignol : il faut qu'il soit ici ce soir. Je lui accorde ma plus haute faveur ; et s'il ne vient pas, j'ordonne que l'on piétine le ventre de toute la cour, dès qu'elle aura soupé.

— Tsing-pè ! » dit l'aide de camp, et il recommença à monter et à descendre les escaliers, à traverser les salles et les corridors ; et la moitié des courtisans le suivirent, car ils n'avaient pas la moindre envie qu'on leur piétinât le ventre. Que de questions ne posa-t-on pas au sujet de ce merveilleux rossignol, que le monde entier connaissait, sauf toutes les personnes de la cour !

Enfin ils rencontrèrent dans la cuisine une pauvre petite fille qui dit : « Oh, mon Dieu ! le rossignol, je le connais bien ! Et comme il sait chanter ! On me permet chaque soir de porter à ma pauvre mère malade ce qui reste de la table ; elle habite là-bas, près du rivage, et, lorsque je reviens, fatiguée, je me repose dans la forêt et j'entends chanter le rossignol. Les larmes m'en viennent aux yeux : c'est comme si ma mère m'embrassait.

— Petite cuisinière, dit l'aide de camp, je t'attacherai officiellement à la cuisine et je te donnerai la permission de regarder manger l'empereur, si tu peux nous conduire jusqu'au rossignol, car il est attendu ce soir à la cour. »

Ils partirent donc pour la forêt où le rossignol chantait d'ordinaire, et la moitié de la cour les suivit. Au milieu de leur marche, une vache se mit à beugler.

« Oh ! dirent les gentilshommes, le voilà ! Quelle voix puissante pour un si petit animal ! Il me semble bien l'avoir déjà entendu.

— Non, ce sont les vaches qui beuglent, dit la petite cuisinière. Nous sommes encore loin. »

Puis les grenouilles du marais se mirent à coasser.

« Magnifique ! dit le chapelain de la cour. Je l'entends ! C'est aussi harmonieux que les petites cloches d'une église.

— Non, ce sont les grenouilles, dit la petite cuisinière. Mais je pense que nous l'entendrons bientôt. »

Et voilà que le rossignol commença à chanter.

« C'est lui ! dit la petite fille. Écoutez, écoutez ! Le voilà ! » Et elle montra du doigt un petit oiseau gris, là-haut dans les branches.

« Est-ce possible ? dit l'aide de camp. Je ne me le serais jamais figuré ainsi ! Comme il a l'air simple ! Il aura sûrement perdu toutes ses couleurs en se voyant entouré de si grands personnages.

— Petit rossignol, cria la petite cuisinière, notre gracieux empereur désire que vous chantiez devant lui.

— Avec grand plaisir », répondit le rossignol, et il se mit à chanter que c'était un bonheur.

« On dirait des clochettes de verre, dit l'aide de camp. Et regardez ce petit gosier, comme il travaille ! Il est bien singulier que nous ne l'ayons jamais entendu jusqu'à ce jour. Il aura un grand succès à la cour.

— Dois-je chanter encore une fois devant l'empereur ? » demanda le rossignol, qui croyait Sa Majesté présente.

« Mon excellent petit rossignol, dit l'aide de camp, j'ai le vif plaisir de vous inviter ce soir à la fête de la cour, où vous charmerez Sa Haute Majesté impériale de votre chant admirable.

— Il se fait mieux entendre au milieu de la verdure que partout ailleurs », dit le rossignol ; mais il vint volontiers, puisque l'empereur le désirait.

Au château, on avait fait des préparatifs extraordinaires. Les murs et le sol de porcelaine brillaient aux rayons de mille lampes d'or ; les fleurs les plus éclatantes, celles qui tintaient le mieux, garnissaient les corridors. Dans tout ce va-et-vient, il s'établit un tel courant d'air que les clochettes se mirent toutes à sonner et qu'on ne s'entendait plus parler.

Au milieu de la grande salle, où l'empereur était assis, on avait dressé une baguette dorée pour le rossignol. Toute la cour était présente, et la petite cuisinière avait reçu la permission de se tenir derrière la porte, car on lui avait conféré le titre officiel de cuisinière impériale. Tout le monde était en grande toilette, et tous les regards se fixaient sur le petit oiseau gris auquel l'empereur adressait de gracieux signes de tête.

Et le rossignol chanta d'une manière si admirable que les larmes montèrent aux yeux de l'empereur ; oui, les larmes coulaient sur ses joues, et le rossignol chantait de mieux en mieux : sa voix allait droit au cœur. L'empereur en fut si content qu'il voulut que le rossignol portât sa pantoufle d'or autour du cou. Mais le rossignol refusa : sa récompense était déjà bien assez grande.

« J'ai vu des larmes dans les yeux de l'empereur, dit-il, c'est pour moi le plus riche des trésors. Les larmes d'un empereur ont une vertu singulière. Dieu le sait, je suis suffisamment récompensé. » Et là-dessus il recommença ses chants si doux.

« Quelle coquetterie charmante ! » dirent les dames tout autour ; et, pour ressembler au rossignol, elles se mirent de l'eau dans la bouche afin de faire des roulades quand on leur parlait, croyant ainsi devenir elles-mêmes des rossignols. Les laquais et les femmes de chambre firent savoir qu'eux aussi étaient satisfaits, ce qui n'est pas peu dire, car ce sont les gens les plus difficiles à contenter. Bref, le rossignol eut vraiment le plus grand succès.

Désormais, il lui fallut vivre à la cour. On lui donna une cage à lui, avec la permission de se promener deux fois par jour et une fois la nuit. On lui adjoignait alors douze domestiques, qui lui avaient chacun noué au pied un ruban de soie qu'ils tenaient bien serré. Une telle promenade n'était certes pas des plus agréables.

Toute la ville parla dès lors de l'oiseau prodigieux ; on ne s'entretenait plus que de lui. Quand deux personnes se croisaient, l'une disait aussitôt : « Le ros… » et, avant qu'elle eût fini, l'autre avait déjà prononcé : « …signol ! » Puis elles soupiraient, et elles s'étaient comprises. La faveur dont l'oiseau jouissait était si grande que onze enfants de marchands furent appelés Rossignol, quoique leur gorge ne possédât pas une seule note harmonieuse.

Un jour, l'empereur reçut un gros paquet sur lequel était écrit : « Le Rossignol ».

« Voilà sans doute un nouveau livre sur notre célèbre oiseau », dit-il. Mais au lieu d'un livre, il trouva un petit objet mécanique posé dans une boîte : c'était un rossignol artificiel, fait pour imiter le rossignol vivant, et tout couvert de diamants, de rubis et de saphirs. Dès qu'on eut remonté le mécanisme, il se mit à chanter l'un des morceaux que le véritable rossignol chantait aussi, et en même temps sa queue remuait de haut en bas, étincelante d'or et d'argent. Autour du cou, il portait un petit ruban avec cette inscription : « Le rossignol de l'empereur du Japon est pauvre en comparaison de celui de l'empereur de Chine. »

« C'est magnifique ! » dirent tous les courtisans, et celui qui avait apporté l'oiseau artificiel reçut aussitôt le titre de grand introducteur impérial de rossignols.

« Qu'on les fasse chanter ensemble ! Quel superbe duo cela fera ! » dit l'empereur.

Et on les fit chanter ensemble ; mais le duo n'allait pas du tout, car le véritable rossignol chantait à sa manière, et l'autre obéissait au mouvement des cylindres. « Ce n'est pas la faute de celui-ci, dit le chef d'orchestre de la cour en désignant l'oiseau artificiel ; il chante parfaitement en mesure, et l'on dirait qu'il a été formé à mon école. » On le fit donc chanter seul. Il eut autant de succès que le véritable, et il plaisait bien davantage aux yeux, car il brillait comme les bracelets et les broches des dames.

Il chanta ainsi trente-trois fois le même morceau, sans la moindre fatigue. Ses auditeurs auraient bien voulu le lui faire recommencer, mais l'empereur pensa que c'était maintenant le tour du rossignol vivant. Or, où était-il ? Personne n'avait remarqué qu'il s'était envolé par la fenêtre ouverte pour regagner sa verte forêt.

« Mais qu'est-ce donc ? » dit l'empereur ; et tous les courtisans murmuraient et accusaient le rossignol d'être un animal des plus ingrats. « Heureusement, dirent-ils, nous avons ici le meilleur des deux ! » Et l'oiseau artificiel dut chanter le même morceau une trente-quatrième fois. Malgré cela, ces messieurs ne parvenaient toujours pas à le savoir par cœur, tant il était difficile. Et le chef d'orchestre ne tarissait pas d'éloges sur l'oiseau : il assurait qu'il valait mieux qu'un rossignol véritable, non seulement par sa robe et ses innombrables diamants, mais aussi par son organisation intérieure.

« Car, voyez-vous, messeigneurs, et vous, grand empereur, avant tous : chez le véritable rossignol, on ne peut jamais prévoir ce qui va venir ; mais chez l'oiseau artificiel, tout est déterminé d'avance ! On peut l'expliquer, on peut l'ouvrir, on peut montrer où sont les cylindres, comment ils tournent, et de quelle manière les mouvements se succèdent.

— C'est bien notre avis à tous ! » dirent-ils. Et le chef d'orchestre obtint la permission de montrer l'oiseau au peuple le dimanche suivant. L'empereur ordonna aussi qu'on le fît chanter, et tous ceux qui l'entendirent furent aussi transportés que s'ils s'étaient enivrés de thé — ce qui est tout à fait chinois — et tous s'écrièrent en même temps : « Oh ! » en levant l'index et en hochant la tête. Mais les pauvres pêcheurs, qui avaient entendu le véritable rossignol, dirent : « C'est joli, les mélodies se ressemblent ; mais il y manque je ne sais quoi. »

Le véritable rossignol fut banni de la ville et de l'empire.

L'oiseau artificiel eut sa place d'honneur sur un coussin de soie, tout près du lit de l'empereur. Tout l'or et tous les bijoux qu'on lui avait offerts étaient étalés autour de lui. Il avait reçu le titre de grand chanteur impérial de la table de nuit, classé au numéro un du côté gauche selon la hiérarchie officielle : car l'empereur tenait ce côté pour le plus noble, à cause de la place du cœur, et vous savez bien qu'un empereur lui-même a le cœur à gauche. Et le chef d'orchestre composa un ouvrage de vingt-cinq volumes sur l'oiseau artificiel ; ce livre était si long, si savant, si rempli des mots chinois les plus difficiles, que chacun se vantait de l'avoir lu et compris, de peur de passer pour un sot et de se faire piétiner le ventre.

Ainsi les choses allèrent pendant toute une année. L'empereur, la cour et tout le peuple chinois savaient par cœur chaque petit glou-glou du chant de l'oiseau artificiel. C'est justement pour cela qu'ils l'aimaient tant à présent : ils pouvaient chanter avec lui, et ils ne s'en privaient pas. Les gamins des rues chantaient : « Tzi, tzi, tzi ! Glou, glou, glou ! », et l'empereur faisait chœur avec eux. Ah, si vous saviez comme c'était beau !

Mais un soir que l'oiseau mécanique chantait de son mieux, tandis que l'empereur l'écoutait avec délices dans son lit, on entendit soudain, à l'intérieur de son corps : « Crac ! » Quelque chose sauta. « Brrr-ou-ou ! » Toutes les roues se mirent à tourner à toute allure, puis la musique s'arrêta net.

L'empereur bondit hors du lit et envoya chercher son médecin ordinaire ; mais que pouvait-il y faire ? On fit alors venir un horloger, qui, après bien des paroles et un long examen, parvint à peu près à remettre l'oiseau en état ; il recommanda toutefois de le bien ménager, car les pivots étaient usés et il était impossible d'en poser de neufs qui assurent une musique régulière. Quelle désolation ! On ne pouvait plus faire chanter l'oiseau artificiel qu'une fois par an, et cette fois-là même était presque de trop. Mais, à chaque séance solennelle, le chef d'orchestre prononçait un petit discours plein de mots obscurs, où il affirmait que le chant était plus parfait que jamais — et, après une telle affirmation, le chant était plus parfait que jamais.

Cinq années s'écoulèrent ainsi, et voilà que le pays fut plongé dans un grand deuil. Les Chinois aimaient au fond beaucoup leur empereur ; or il était tombé malade, et l'on disait qu'il n'en avait plus pour longtemps. Déjà l'on avait élu un nouvel empereur, et le peuple se pressait dans la rue. On demanda à l'aide de camp comment se portait le vieil empereur.

« Peuh ! » répondit-il en secouant la tête.

Pâle et froid, l'empereur était étendu dans son grand lit magnifique. Toute la cour le croyait mort, et chacun courait saluer le nouvel empereur. Les valets de chambre sortaient pour bavarder de la nouvelle, et les femmes de chambre avaient profité de l'occasion pour donner un grand café. Partout, dans les corridors et dans les salles, on avait posé des tapis pour amortir le bruit des pas ; aussi tout le château était-il triste et silencieux, tout à fait silencieux. Mais l'empereur n'était pas encore mort : raide et pâle, il gisait dans le lit somptueux aux longs rideaux de velours et aux lourdes embrasses d'or. Tout en haut, une fenêtre était ouverte, et la lune répandait sa lumière sur l'empereur et sur l'oiseau artificiel.

Le pauvre empereur pouvait à peine respirer ; c'était comme si quelque chose pesait sur sa poitrine. Il ouvrit les yeux, et vit que c'était la Mort qui s'était assise sur sa poitrine, qui avait posé sur sa tête la couronne d'or de l'empereur et qui tenait d'une main son sabre d'or, de l'autre son riche drapeau. Tout autour, dans les plis des grands rideaux de velours, il aperçut des têtes étranges : les unes affreuses, les autres douces et souriantes. C'étaient toutes les bonnes et les mauvaises actions de l'empereur, qui le regardaient à présent que la Mort s'était assise sur son cœur.

« Te souviens-tu de ceci ? » chuchotaient-elles l'une après l'autre. « Te souviens-tu de cela ? » Et elles lui racontèrent tant de choses que la sueur perlait à son front.

« Je n'ai jamais rien su de pareil ! dit l'empereur. De la musique, de la musique ! Qu'on apporte le grand tam-tam chinois, que je n'entende plus ce qu'elles disent ! »

Mais les figures continuaient de parler, et la Mort répondait par un hochement de tête, à la chinoise, à tout ce qu'elles disaient.

« De la musique, de la musique ! criait l'empereur. Toi, petit oiseau d'or, chante donc, chante ! Je t'ai donné tant d'or et tant de diamants ! J'ai même suspendu ma pantoufle à ton cou : chante, chante donc ! »

Mais l'oiseau restait muet. Il n'y avait personne pour le remonter, et sans cela il ne chantait pas. Et la Mort continuait de fixer l'empereur de ses grandes orbites creuses ; et le silence se prolongeait, un silence effroyable.

Alors, tout à coup, près de la fenêtre, retentit un chant ravissant : c'était le petit rossignol vivant, posé sur une branche au-dehors. Il avait appris la détresse de son empereur, et il était venu lui chanter l'espoir et la consolation. Et à mesure qu'il chantait, les fantômes pâlissaient de plus en plus, le sang circulait de plus en plus vif dans les membres affaiblis de l'empereur, et la Mort elle-même écoutait, disant : « Continue, petit rossignol, continue.

— Oui, répondit le rossignol, si tu veux me donner ton beau sabre d'or, si tu veux me donner ton riche drapeau, si tu veux me donner la couronne de l'empereur. »

Et la Mort donnait chaque joyau pour un chant, et le rossignol continuait ; il chanta le cimetière paisible où poussent les roses blanches, où le lilas exhale ses parfums, où l'herbe fraîche est arrosée des larmes des vivants. Alors la Mort fut prise du désir de retourner à son jardin, et elle s'évanouit par la fenêtre comme un brouillard froid et blanc.

« Merci, merci ! dit l'empereur. Petit oiseau du ciel, je te reconnais bien ! Je t'avais chassé de ma ville et de mon empire, et pourtant tu as chanté pour mettre en fuite les méchantes figures qui assiégeaient mon lit, et tu as écarté la Mort de mon cœur. Comment pourrais-je te récompenser ?

— Tu m'as déjà récompensé, dit le rossignol. J'ai arraché des larmes à tes yeux, la première fois que j'ai chanté ; je ne l'oublierai jamais. Ce sont là les joyaux qui touchent le cœur d'un chanteur. Mais dors, maintenant, pour reprendre des forces et te rétablir : je continuerai de chanter pour toi. »

Et pendant qu'il chantait, l'empereur fut pris d'un doux sommeil, un sommeil calme et bienfaisant.

Le soleil brillait à travers la fenêtre quand il se réveilla, fort et guéri. Aucun de ses serviteurs n'était revenu auprès de lui : on le croyait toujours mort. Seul le rossignol était resté fidèlement à son poste, et il chantait encore.

« Tu resteras toujours auprès de moi, dit l'empereur. Tu chanteras quand il te plaira, et l'oiseau artificiel, je le briserai en mille morceaux.

— Ne fais pas cela, dit le rossignol. Il a fait le bien tant qu'il l'a pu ; garde-le comme jusqu'à présent. Pour moi, je ne puis ni bâtir mon nid ni demeurer au château ; mais laisse-moi venir quand bon me semblera. Le soir, je me poserai sur la branche, près de ta fenêtre, et je chanterai pour toi, afin de te réjouir et de te faire réfléchir tout ensemble. Je chanterai les heureux et ceux qui souffrent, je chanterai le bien et le mal, tout ce qui te reste caché ; car le petit oiseau vole partout, jusqu'à la cabane du pauvre pêcheur et jusqu'au toit du laboureur, qui vivent si loin de toi et de ta cour. J'aime ton cœur plus que ta couronne, et pourtant il y a autour de la couronne comme un parfum de chose sainte. Je viendrai, je chanterai pour toi ; mais promets-moi seulement une chose.

— Tout ! » répondit l'empereur, qui s'était levé et avait revêtu lui-même son costume impérial, pressant contre son cœur son sabre lourd d'or.

« Une seule chose : ne raconte à personne que tu as un petit oiseau qui t'apprend tout. Crois-moi, tout n'en ira que mieux. »

Et le rossignol s'envola.

Un instant plus tard, les courtisans et les serviteurs entrèrent pour voir une dernière fois leur empereur défunt… et ils restèrent tout ébahis. L'empereur, lui, leur dit simplement : « Bonjour ! »