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Un lièvre brun bondit par-dessus la cime d’un petit sapin isolé dans une clairière enneigée, entre de grands arbres sombres, au crépuscule étoilé.

Le Sapin

Hans Christian Andersen

10 min de lectureà partir de 6 ans

Un petit sapin de la forêt ne veut que grandir et rêve de la nuit de Noël dont parlent les moineaux. L’arbre brille un seul soir, passe l’hiver oublié au grenier avec les souris, puis gît dans une cour parmi les orties, où un enfant arrache son étoile d’or avant que le valet ne le coupe en morceaux.


Loin dans la forêt poussait un joli petit sapin. Il avait une bonne place : du soleil, de l’air, et tout autour de lui de grands camarades. Mais il ne pensait qu’à une chose, grandir.

Le soleil chaud, il n’y prenait pas garde, ni aux oiseaux, ni aux nuages rouges du matin. Et quand les enfants venaient cueillir des fraises près de lui, il n’écoutait pas leurs bavardages.

— Regarde celui-là, disaient-ils. Comme il est mignon, comme il est petit !

L’arbre détestait entendre cela.

— Ah, si j’étais un grand arbre comme les autres ! soupirait-il. J’étendrais mes branches et je verrais le monde par-dessus la forêt. Les oiseaux feraient leur nid chez moi, et quand le vent soufflerait, je m’inclinerais aussi noblement que ceux-là, là-bas.

L’hiver, quand la neige brillait, un lièvre arrivait en bondissant et sautait par-dessus lui d’un seul élan, ce qui le mettait hors de lui. Deux hivers passèrent, et au troisième le lièvre dut faire le tour.

Chaque automne, les bûcherons abattaient les plus grands arbres. On leur coupait les branches, et des chevaux emmenaient les troncs nus et longs, méconnaissables.

Dans une forêt d’automne, deux chevaux de trait tirent un long tronc ébranché ; un homme attend près de sa charrette et un petit sapin vert reste à l’écart.

Où allaient-ils ? Le sapin n’arrivait pas à l’apprendre.

Au printemps, il demanda aux hirondelles et aux cigognes :

— Savez-vous où on les a emmenés ? Ne les avez-vous pas rencontrés ?

Les hirondelles ne savaient rien, mais une cigogne hocha la tête.

— Je crois bien que si. En revenant d’Égypte, j’ai croisé des navires neufs. Leurs mâts sentaient la résine de sapin, et ils se tenaient droits, magnifiques.

— Oh, si j’étais assez grand pour voyager sur la mer, moi aussi ! Comment est-elle, la mer ?

— Ce serait bien trop long à expliquer, dit la cigogne, et elle s’en alla.

— Réjouis-toi de ta jeunesse, disaient les rayons du soleil. Réjouis-toi de ta sève neuve et de la jeune vie qui est en toi.

Le vent l’embrassait, la rosée versait des larmes sur lui. Le sapin ne comprenait rien à tout cela.

Vers la Noël, on abattait de tout jeunes arbres, souvent plus petits que lui. Ceux-là gardaient toutes leurs branches, et on les emmenait aussi.

— Où vont-ils ? demanda le sapin. Ils ne sont pas plus grands que moi, et on leur a laissé les branches !

— Nous le savons ! pépièrent les moineaux. Nous avons regardé par les fenêtres, en ville. On les plante au milieu d’une pièce bien chaude et on les couvre de pommes dorées, de gâteaux au miel, de jouets et de cent petites lumières.

— Et ensuite ? demanda le sapin, et il trembla de toutes ses branches. Et ensuite ? Qu’est-ce qui arrive ensuite ?

— Nous n’en avons pas vu davantage. Mais c’était plus beau que tout.

— C’est donc pour ce chemin de lumière que je suis fait ! se réjouit le sapin. Si seulement c’était déjà Noël ! Et ensuite ? Ensuite viendra quelque chose de plus beau encore, sinon pourquoi nous parer ?

— Réjouis-toi de ta jeunesse, disaient l’air et la lumière. Réjouis-toi d’être jeune, ici, au grand air.

Mais il ne se réjouissait pas. Il poussait, il poussait, vert en hiver comme en été, et les gens le trouvaient beau.

À la Noël, ce fut lui qu’on abattit le premier. La hache mordit profondément dans le tronc. L’arbre tomba avec un soupir. Il sentit une douleur, puis une faiblesse, et ne put se réjouir de rien.

Il avait du chagrin de quitter le coin de terre où il avait poussé et de savoir qu’il ne reverrait plus ses camarades.

Un sapin abattu gît en travers de la neige, sa coupe encore claire, pendant que deux hommes passent une corde autour du tronc près d’un traîneau.

Il ne revint à lui que dans une cour, en entendant un homme dire :

— Celui-ci est magnifique. Nous ne prendrons que lui.

Deux domestiques le portèrent dans une belle salle et le dressèrent dans un grand baquet de sable. Comme il tremblait ! Qu’allait-il se passer ?

Les domestiques et les demoiselles de la maison le parèrent de filets de papier remplis de sucreries, de pommes et de noix dorées, de poupées qu’on aurait dites vivantes et de plus de cent bougies. Tout en haut, à la cime, on attacha une étoile de clinquant doré.

— Ce soir, disaient-ils tous, ce soir il va briller !

« Si seulement c’était déjà le soir, pensait l’arbre. Et ensuite ? Est-ce que je vais prendre racine ici et rester paré, hiver comme été ? »

On alluma les bougies. Quel éclat ! L’arbre en trembla si fort qu’une flamme vint roussir sa verdure.

Dans une salle lambrissée, un sapin dans un baquet de sable porte des bougies allumées, des pommes et noix dorées, des jouets, et une étoile d’or à sa cime.

— Mon Dieu ! crièrent les demoiselles, et elles éteignirent le feu bien vite.

Alors l’arbre n’osa plus trembler, tant il avait peur de perdre quelque chose de sa parure.

Les portes s’ouvrirent et une troupe d’enfants se précipita. Ils restèrent muets un instant, puis dansèrent autour de l’arbre en criant de joie.

Quand les bougies furent éteintes, ils eurent la permission de piller l’arbre. Ils se jetèrent sur lui, ses branches craquaient, et sans la cime et l’étoile d’or attachées au plafond, il serait tombé.

Puis ils dansèrent avec leurs jouets et personne ne regarda plus l’arbre, sauf la vieille bonne, qui fouilla ses branches pour voir s’il n’y restait pas une figue.

— Une histoire ! crièrent les enfants, et ils tirèrent vers l’arbre un petit homme tout rond, qui s’assit juste dessous.

— Je ne raconte qu’une seule histoire, dit-il : celle de Klumpe-Dumpe, qui dégringola l’escalier et qui pourtant connut les honneurs et épousa la princesse.

Seul le sapin se taisait. « Est-ce que je ne compte plus ? pensait-il. Je n’ai donc plus rien à faire ici ? » Il avait pourtant tenu son rôle.

Les enfants battaient des mains. Le sapin écoutait sans un mot : jamais les oiseaux de la forêt n’avaient rien raconté de pareil.

« Klumpe-Dumpe est tombé dans l’escalier et il a eu la princesse, pensa-t-il. Ainsi va le monde. Je tomberai peut-être, moi aussi, et j’aurai une princesse. »

« Demain, je veux profiter de toute ma splendeur, se promit-il, et j’entendrai encore l’histoire de Klumpe-Dumpe. » Et il resta debout toute la nuit, silencieux.

Au matin, les domestiques entrèrent. « On recommence à me parer ! » pensa l’arbre. Mais ils le traînèrent hors de la salle et le posèrent dans un coin sombre du grenier.

Les jours passèrent et personne ne monta. Quand enfin quelqu’un vint, ce fut pour empiler de grandes caisses dans le coin. On aurait dit qu’on l’avait tout à fait oublié.

« C’est l’hiver dehors, se dit-il. La terre est dure et l’on ne peut pas me planter : on m’abrite jusqu’au printemps. Comme les hommes sont bons ! Si seulement il ne faisait pas si sombre. Pas même un petit lièvre. »

Une petite souris sortit en trottinant, puis une autre. Elles reniflèrent le sapin et se faufilèrent entre ses branches.

— Quel froid affreux ! dirent-elles. À part cela, on est bien ici. N’est-ce pas, vieux sapin ?

— Je ne suis pas vieux du tout ! dit le sapin. Il y en a beaucoup qui sont bien plus âgés que moi.

— D’où viens-tu ? demandèrent les souris. Parle-nous du plus bel endroit de la terre.

— Je connais la forêt, où le soleil brille et où les oiseaux chantent, dit l’arbre.

Et il raconta sa jeunesse, puis la nuit de Noël. Les petites souris n’avaient jamais rien entendu de tel.

Dans un grenier encombré de malles, un sapin aux branches basses jaunies ; un rayon de lune l’éclaire et des souris grises sont assises à son pied.

— Comme tu as été heureux, vieux sapin ! dirent-elles.

— Je ne suis pas vieux du tout ! dit l’arbre. Je suis sorti de la forêt cet hiver même.

Mais en racontant, il comprit pour la première fois que c’étaient des temps heureux. « Ces temps-là peuvent revenir, pensait-il. Klumpe-Dumpe est tombé dans l’escalier et il a eu la princesse quand même. »

— Qui est Klumpe-Dumpe ? demandèrent les souris. Et le sapin leur raconta toute l’histoire, mot pour mot ; elles étaient prêtes à sauter de joie jusqu’à sa cime. La nuit d’après il vint plus de souris encore, et le dimanche deux rats. Mais eux ne trouvèrent pas l’histoire belle, et les souris l’aimèrent moins.

— Vous ne savez que celle-là ? demandèrent les rats.

— Rien que celle-là, dit l’arbre. Je l’ai entendue le plus beau soir de ma vie, et ce soir-là, je ne savais pas combien j’étais heureux.

— C’est une bien pauvre histoire. Vous n’en savez pas une sur le lard ou sur le garde-manger ?

— Non, dit l’arbre.

— Alors, merci bien, répondirent les rats, et ils s’en retournèrent chez eux.

Les souris finirent par ne plus venir, et le sapin resta seul. « C’était bon, quand elles m’écoutaient, soupira-t-il. Mais je saurai me réjouir, quand on me sortira d’ici. »

Un matin, des gens montèrent ranger le grenier. On écarta les caisses et un domestique porta l’arbre dans la cour.

« La vie recommence ! » pensa-t-il. La cour touchait à un jardin en fleurs, où les roses débordaient par-dessus la grille et les tilleuls embaumaient.

— Je vais vivre ! se réjouit-il.

Il voulut étendre ses branches, mais elles étaient sèches et jaunes, et il gisait dans un coin, parmi les orties. L’étoile de papier doré brillait encore à sa cime.

Dans la cour jouaient des enfants qui avaient dansé autour de lui le soir de Noël. Le plus petit accourut et arracha l’étoile d’or.

Le sapin sec gît dans les orties ; un enfant en bottines se penche et prend l’étoile d’or dans les branches, un garçon plus grand le regarde, devant les roses.

— Regarde ce qui reste accroché au vieux sapin tout laid ! dit-il, et il marcha sur les branches, qui craquèrent sous ses bottes.

L’arbre regarda les fleurs du jardin, puis il se regarda lui-même, et il aurait voulu être resté dans son coin sombre. Il pensa à la forêt, à la nuit de Noël et aux souris qui avaient écouté l’histoire de Klumpe-Dumpe.

— Fini ! Fini ! dit le vieil arbre. Si seulement je m’étais réjoui quand je le pouvais encore. Fini ! Fini !

Le valet vint et coupa l’arbre en morceaux, qui flambèrent clair sous la grande cuve à brasser. Chaque soupir claquait comme un petit coup de feu, et les enfants accoururent s’asseoir devant le feu.

Dans la cour, une cuve de cuivre au couvercle relevé chauffe sur un foyer de briques où brûle un feu ; des bûches à côté ; cinq enfants assis la regardent.

À chaque coup, l’arbre pensait à un jour d’été dans la forêt, à une nuit d’hiver étoilée, au soir de Noël et à Klumpe-Dumpe, la seule histoire qu’il eût jamais sue. Et puis il acheva de brûler.

Les garçons jouaient dans le jardin, et le plus petit portait sur sa poitrine l’étoile d’or que l’arbre avait portée le plus beau soir de sa vie. Ce soir-là était fini, l’arbre était fini, et l’histoire aussi : finie, finie, et c’est ainsi que finissent toutes les histoires.

Adapté par Talerie, Source : Sämmtliche Märchen (s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)

Licence : Domaine public