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La Belle et la BêteVersion originale

La Belle et la Bête

Jeanne-Marie Leprince de Beaumont

29 min de lecture8–15 ans

Une jeune fille belle et bonne se dévoue entièrement à sa famille appauvrie, trouvant le bonheur dans le travail et la lecture tandis que ses sœurs jalouses ne songent qu’à leur ancien luxe. Son père, perdu dans une forêt de neige, trouve refuge dans un château magique où il cueille une rose pour sa chère Belle, ce qui déclenche la colère d’une créature terrifiante qui exige une réparation extraordinaire.

Version douceVersion originale

Il était une fois un marchand extrêmement riche. Il avait six enfants, trois garçons et trois filles. Comme ce marchand était un homme de bon sens, il ne ménagea rien pour l'éducation de ses enfants et leur donna toutes sortes de maîtres. Ses filles étaient très belles, mais la cadette surtout se faisait admirer. Quand elle était petite, on ne l'appelait que « la belle enfant », si bien que ce nom lui resta, ce qui rendait ses sœurs bien jalouses. Cette cadette, plus belle que ses sœurs, était aussi meilleure qu'elles. Les deux aînées avaient beaucoup d'orgueil parce qu'elles étaient riches ; elles faisaient les grandes dames et refusaient de recevoir les autres filles de marchands : il leur fallait des gens de qualité pour leur compagnie. Elles allaient tous les jours au bal, au théâtre, à la promenade, et se moquaient de leur cadette, qui passait le plus clair de son temps à lire de bons livres. Comme on savait ces filles fort riches, plusieurs gros marchands les demandèrent en mariage ; mais les deux aînées répondirent qu'elles ne se marieraient jamais à moins de trouver un duc, ou tout au moins un comte. Belle, car c'était le nom de la plus jeune, remercia bien poliment ceux qui voulaient l'épouser, mais leur dit qu'elle était trop jeune et souhaitait tenir compagnie à son père encore quelques années.

Un jour, le marchand perdit tout son bien d'un coup, et il ne lui resta qu'une petite maison à la campagne, bien loin de la ville. Il annonça en pleurant à ses enfants qu'il faudrait aller vivre là-bas et travailler comme des paysans pour subsister. Ses deux filles aînées répondirent qu'elles ne voulaient pas quitter la ville, et qu'elles avaient plusieurs prétendants trop heureux de les épouser même sans fortune. Les pauvres filles se trompaient : leurs prétendants ne voulurent plus les regarder dès qu'elles furent pauvres. Comme personne ne les aimait, à cause de leur fierté, on disait : « Elles ne méritent pas qu'on les plaigne, nous sommes bien contents de voir leur orgueil rabattu ; qu'elles aillent donc faire les dames en gardant les moutons ! » Mais on ajoutait toujours : « Pour Belle, c'est différent, nous sommes bien tristes de son malheur ; c'est une fille si bonne, elle parlait aux pauvres gens avec tant de gentillesse, elle était si douce, si honnête. » Plusieurs gentilshommes voulurent même l'épouser, bien qu'elle n'eût plus un sou ; mais elle leur dit qu'elle ne pouvait se résoudre à abandonner son père dans son malheur, et qu'elle le suivrait à la campagne pour le consoler et l'aider à travailler. La pauvre Belle avait d'abord été très affligée de perdre sa fortune ; mais elle s'était dit : « Même si je pleure très fort, mes larmes ne me rendront pas mon bien ; il faut essayer d'être heureuse sans fortune. »

Une fois arrivés à leur maison de campagne, le marchand et ses trois fils se mirent à labourer la terre. Belle se levait à quatre heures du matin, se dépêchait de nettoyer la maison et de préparer le repas pour toute la famille. Au début, cela lui coûtait beaucoup, car elle n'avait pas l'habitude de travailler comme une servante ; mais au bout de deux mois elle devint plus forte, et la fatigue lui donna une santé parfaite. Quand elle avait fini son ouvrage, elle lisait, jouait du clavecin, ou chantait en filant. Ses deux sœurs, au contraire, s'ennuyaient à mourir : elles se levaient à dix heures du matin, se promenaient toute la journée, et passaient leur temps à regretter leurs belles robes et leurs anciennes fréquentations. « Regardez notre cadette, se disaient-elles entre elles, elle a l'âme basse, elle est si stupide qu'elle se contente de sa misérable situation. » Le bon marchand ne pensait pas comme ses filles. Il savait que Belle était bien plus faite que ses sœurs pour briller en société. Il admirait la vertu de cette jeune fille, et surtout sa patience, car ses sœurs, non contentes de la laisser faire tout l'ouvrage de la maison, l'insultaient à tout moment.

Il y avait un an que cette famille vivait ainsi dans la solitude, lorsque le marchand reçut une lettre lui annonçant qu'un navire chargé de ses marchandises venait d'arriver à bon port. Cette nouvelle faillit tourner la tête à ses deux aînées, qui pensèrent qu'elles pourraient enfin quitter cette campagne où elles s'ennuyaient tant ; et quand elles virent leur père prêt à partir, elles le prièrent de leur rapporter des robes, des fourrures, des coiffures et toutes sortes de bagatelles. Belle ne lui demanda rien, car elle pensait en elle-même que tout l'argent des marchandises ne suffirait pas pour acheter ce que ses sœurs souhaitaient. « Tu ne me demandes rien ? lui dit son père. — Puisque vous avez la bonté de penser à moi, dit-elle, je vous prie de m'apporter une rose, car il n'en pousse pas ici. » Ce n'était pas que Belle tînt tant à une rose, mais elle ne voulait pas, par son exemple, condamner la conduite de ses sœurs, qui auraient dit qu'elle ne demandait rien que pour se distinguer.

Le bon homme partit ; mais une fois arrivé, on lui fit un procès pour ses marchandises, et après bien des peines il revint aussi pauvre qu'auparavant. Il ne lui restait que trente milles pour rentrer chez lui, et il se réjouissait déjà à l'idée de revoir ses enfants ; mais il fallait traverser une grande forêt avant d'arriver à la maison, et il s'y perdit. Il neigeait terriblement ; le vent était si fort qu'il le jeta deux fois à bas de son cheval, et quand la nuit tomba, il crut qu'il mourrait de faim, de froid, ou qu'il serait dévoré par les loups qu'il entendait hurler tout autour de lui. Tout à coup, au bout d'une longue allée d'arbres, il aperçut une grande lumière, qui semblait pourtant bien lointaine. Il marcha dans cette direction et vit que cette lumière venait d'un grand palais entièrement éclairé. Le marchand remercia le ciel de ce secours et se hâta vers ce château ; mais il fut bien surpris de ne trouver personne dans les cours. Son cheval, qui le suivait, voyant une grande écurie ouverte, y entra, et trouvant du foin et de l'avoine, la pauvre bête, morte de faim, se jeta dessus avec avidité. Le marchand l'attacha là et se dirigea vers la maison, où il ne trouva personne non plus ; mais en entrant dans une grande salle, il y découvrit un bon feu et une table chargée de mets, dressée pour un seul convive. Trempé jusqu'aux os par la pluie et la neige, il s'approcha du feu pour se sécher, en se disant : « Le maître de maison, ou ses domestiques, me pardonneront la liberté que j'ai prise ; sans doute vont-ils bientôt arriver. » Il attendit longtemps ; mais onze heures sonnèrent sans qu'il vît personne, et il ne put résister à la faim : il prit un poulet qu'il mangea en deux bouchées, tout tremblant. Il but aussi quelques gorgées de vin, et, enhardi, sortit de la salle pour traverser plusieurs grandes pièces magnifiquement meublées. Il finit par trouver une chambre où se trouvait un bon lit ; comme il était minuit passé et qu'il était épuisé, il ferma la porte et se coucha.

Il était dix heures du matin quand il se réveilla le lendemain, et il fut bien surpris de trouver un habit tout propre à la place du sien, tout abîmé. « Assurément, se dit-il, ce palais appartient à quelque bonne fée qui a eu pitié de ma situation. » Il regarda par la fenêtre : plus de neige, mais des tonnelles de fleurs qui enchantaient la vue. Il retourna dans la grande salle où il avait soupé la veille et y trouva une petite table garnie de chocolat. « Je vous remercie, madame la Fée, dit-il tout haut, d'avoir eu la bonté de penser à mon petit déjeuner. » Après avoir bu son chocolat, le bon homme sortit chercher son cheval, et comme il passait sous une tonnelle de roses, il se souvint que Belle lui en avait demandé, et cueillit une branche où il y en avait plusieurs. Au même instant, il entendit un grand bruit et vit venir vers lui une Bête si horrible qu'il faillit s'évanouir.

« Vous êtes bien ingrat, lui dit la Bête d'une voix terrible : je vous ai sauvé la vie en vous accueillant dans mon château, et pour toute reconnaissance vous me volez mes roses, que j'aime plus que tout au monde. Il faut mourir pour réparer cette faute ; je ne vous donne qu'un quart d'heure pour demander pardon à Dieu. — Monseigneur, pardonnez-moi, dit le marchand en tombant à genoux et en joignant les mains, je ne pensais pas vous offenser en cueillant une rose pour une de mes filles, qui m'en avait demandé une. — Je ne m'appelle pas monseigneur, répondit le monstre, mais la Bête. Je n'aime pas les compliments, je veux qu'on dise ce que l'on pense ; ne croyez pas me toucher par vos flatteries. Mais vous m'avez dit que vous aviez des filles : je veux bien vous pardonner, à condition que l'une d'elles vienne d'elle-même mourir à votre place. Ne discutez pas ; partez, et si vos filles refusent de mourir pour vous, jurez-moi que vous reviendrez dans trois mois. »

Le bon homme n'avait pas l'intention de sacrifier une de ses filles à ce vilain monstre, mais il pensa : « Au moins, j'aurai le plaisir de les embrasser une dernière fois. » Il jura donc de revenir, et la Bête lui dit qu'il pouvait partir quand il voudrait. « Mais, ajouta-t-elle, je ne veux pas que tu repartes les mains vides. Retourne dans la chambre où tu as dormi : tu y trouveras un grand coffre vide ; mets-y ce qui te plaira, je le ferai porter chez toi. » Et la Bête se retira aussitôt. Le bon homme se dit : « S'il faut que je meure, j'aurai au moins la consolation de laisser du pain à mes pauvres enfants. »

Il retourna dans la chambre, y trouva une grande quantité de pièces d'or, en remplit le coffre dont la Bête lui avait parlé, le referma, reprit son cheval qu'il retrouva à l'écurie, et sortit du palais aussi triste qu'il avait été joyeux en y entrant. Le cheval prit de lui-même un chemin de la forêt, et en peu d'heures le bon homme arriva chez lui. Ses enfants l'entourèrent ; mais au lieu de se réjouir de leurs caresses, il se mit à pleurer en les regardant. Il tenait à la main la branche de roses qu'il rapportait à Belle : il la lui donna en disant : « Belle, prenez ces roses ; elles coûteront bien cher à votre malheureux père. » Et aussitôt il raconta à toute sa famille la terrible aventure qui lui était arrivée.

À ce récit, ses deux aînées poussèrent de grands cris et couvrirent Belle d'injures, elle qui ne pleurait pas. « Voyez ce que produit l'orgueil de cette petite créature, disaient-elles ; que ne demandait-elle des parures comme nous ? Mais non, mademoiselle voulait se distinguer ; elle va causer la mort de notre père, et elle ne pleure même pas. — Cela serait bien inutile, répondit Belle. Pourquoi pleurerais-je la mort de mon père ? Il ne mourra pas. Puisque le monstre accepte une de ses filles, je veux me livrer moi-même à sa fureur, et je me trouve bien heureuse, puisqu'en mourant j'aurai la joie de sauver mon père et de lui prouver mon amour. — Non, ma sœur, dirent ses trois frères, vous ne mourrez pas ; nous irons trouver ce monstre, et nous périrons sous ses coups si nous ne pouvons le tuer. — N'y comptez pas, mes enfants, leur dit le marchand ; la puissance de cette Bête est si grande qu'il ne me reste aucun espoir de la faire périr. Je suis touché du bon cœur de Belle, mais je ne veux pas l'exposer à la mort. Je suis vieux, il ne me reste que peu de temps à vivre ; je ne perdrai donc que quelques années, que je ne regrette qu'à cause de vous, mes chers enfants. — Je vous assure, mon père, dit Belle, que vous n'irez pas à ce palais sans moi ; vous ne pouvez m'empêcher de vous suivre. Même jeune, je ne suis pas très attachée à la vie, et j'aime mieux être dévorée par ce monstre que de mourir du chagrin de vous perdre. »

On eut beau discuter, Belle voulut absolument partir pour le beau palais, et ses sœurs en étaient ravies, car les vertus de leur cadette leur inspiraient beaucoup de jalousie. Le marchand était si accablé de la douleur de perdre sa fille qu'il ne pensait plus au coffre rempli d'or ; mais dès qu'il fut enfermé dans sa chambre pour dormir, il fut bien étonné de le retrouver au pied de son lit. Il résolut de ne rien dire à ses enfants de sa nouvelle richesse, car ses filles auraient voulu retourner en ville, tandis que lui était résolu à mourir à la campagne ; mais il confia ce secret à Belle, qui lui apprit que quelques gentilshommes étaient venus pendant son absence, et que deux d'entre eux aimaient ses sœurs. Elle pria son père de les marier, car elle était si bonne qu'elle les aimait et leur pardonnait de tout son cœur le mal qu'elles lui avaient fait.

Ces deux méchantes filles se frottèrent les yeux avec un oignon pour pleurer quand Belle partit avec son père ; mais ses frères pleuraient pour de bon, tout comme le marchand : seule Belle ne pleurait pas, car elle ne voulait pas augmenter leur chagrin. Le cheval prit la route du palais, et vers le soir ils l'aperçurent illuminé comme la première fois. Le cheval alla seul à l'écurie, et le bon homme entra avec sa fille dans la grande salle, où ils trouvèrent une table magnifiquement servie, dressée pour deux. Le marchand n'avait pas le cœur à manger ; mais Belle, s'efforçant de paraître calme, s'assit et le servit, en se disant intérieurement : « La Bête veut m'engraisser avant de me manger, puisqu'elle me traite si bien. »

Quand ils eurent soupé, ils entendirent un grand bruit, et le marchand dit adieu à sa pauvre fille en pleurant, car il pensait que c'était la Bête. Belle ne put s'empêcher de frémir en voyant cette figure épouvantable, mais elle se ressaisit du mieux qu'elle put, et quand le monstre lui demanda si c'était de son plein gré qu'elle était venue, elle lui répondit en tremblant que oui. « Vous êtes bien bonne, dit la Bête, et je vous en suis fort obligé. Bonhomme, partez demain matin, et gardez-vous bien de revenir jamais ici. Adieu, Belle. — Adieu, la Bête », répondit-elle, et aussitôt le monstre se retira.

« Ah, ma fille, dit le marchand en embrassant Belle, je suis mort de peur. Croyez-moi, laissez-moi rester ici. — Non, mon père, dit Belle avec fermeté, vous partirez demain matin, et vous m'abandonnerez au secours du ciel ; peut-être aura-t-il pitié de moi. » Ils allèrent se coucher, persuadés qu'ils ne dormiraient pas de la nuit ; mais à peine furent-ils dans leurs lits que leurs yeux se fermèrent. Pendant son sommeil, Belle vit une dame qui lui dit : « Je suis contente de votre bon cœur, Belle ; la bonne action que vous faites, en donnant votre vie pour sauver celle de votre père, ne restera pas sans récompense. » En s'éveillant, Belle raconta ce rêve à son père ; cela le consola un peu, mais ne l'empêcha pas de pousser de grands cris quand il fallut se séparer de sa fille bien-aimée.

Lorsqu'il fut parti, Belle s'assit dans la grande salle et se mit à pleurer elle aussi ; mais comme elle avait beaucoup de courage, elle se recommanda à Dieu et résolut de ne pas se chagriner pour le peu de temps qu'il lui restait à vivre, car elle croyait fermement que la Bête la dévorerait le soir même. Elle décida de se promener en attendant, et de visiter ce beau château. Elle ne pouvait s'empêcher d'en admirer la beauté. Mais elle fut bien surprise de trouver une porte sur laquelle il était écrit : « Appartement de Belle ». Elle l'ouvrit avec empressement, et fut éblouie par la magnificence qui y régnait ; mais ce qui la frappa le plus fut une grande bibliothèque, un clavecin et plusieurs livres de musique. « On ne veut pas que je m'ennuie », se dit-elle tout bas. Puis elle pensa : « Si je ne devais rester qu'un jour ici, on ne m'aurait pas préparé une telle provision. » Cette pensée ranima son courage.

Elle ouvrit la bibliothèque et vit un livre où il était écrit en lettres d'or : « Souhaitez, commandez ; vous êtes ici la reine et la maîtresse. » « Hélas, dit-elle en soupirant, je ne souhaite rien que de revoir mon pauvre père, et de savoir ce qu'il fait à présent. » Elle avait dit cela pour elle-même. Quelle ne fut pas sa surprise en jetant les yeux sur un grand miroir, d'y voir sa maison, où son père arrivait le visage marqué d'une tristesse extrême. Ses sœurs venaient à sa rencontre, et malgré les grimaces qu'elles faisaient pour paraître affligées, la joie que leur causait la perte de leur sœur se lisait sur leur visage. Un instant après, tout disparut, et Belle ne put s'empêcher de penser que la Bête était bien complaisante, et qu'elle n'avait rien à craindre d'elle.

À midi, elle trouva la table dressée, et pendant son repas elle entendit un excellent concert, sans voir personne. Le soir, comme elle allait se mettre à table, elle entendit le bruit que faisait la Bête, et ne put s'empêcher de frémir.

« Belle, lui dit ce monstre, voulez-vous bien que je vous regarde souper ? — Vous êtes le maître, répondit Belle en tremblant. — Non, répondit la Bête, il n'y a ici de maîtresse que vous. Vous n'avez qu'à me dire de partir si je vous ennuie, je m'en irai aussitôt. Dites-moi, ne me trouvez-vous pas bien laid ? — C'est vrai, dit Belle, car je ne sais pas mentir ; mais je crois que vous êtes très bon. — Vous avez raison, dit le monstre ; mais outre que je suis laid, je n'ai pas d'esprit : je sais bien que je ne suis qu'une bête. — On n'est pas bête, reprit Belle, quand on croit ne pas avoir d'esprit : un sot ne l'a jamais su. — Mangez donc, Belle, dit la Bête, et tâchez de ne pas vous ennuyer dans votre maison, car tout ceci est à vous ; j'aurais du chagrin si vous n'étiez pas contente. — Vous êtes bien bon, dit Belle. J'avoue que je suis touchée de votre cœur ; quand j'y pense, vous ne me paraissez plus si laid. — Oh, ma foi, oui, répondit la Bête, j'ai le cœur bon, mais je suis un monstre. — Il y a bien des hommes qui sont plus monstres que vous, dit Belle ; et je vous préfère avec votre figure à ceux qui, sous une apparence humaine, cachent un cœur faux, corrompu et ingrat. — Si j'avais de l'esprit, reprit la Bête, je vous ferais un beau compliment pour vous remercier ; mais je ne suis qu'un stupide, et tout ce que je puis vous dire, c'est que je vous suis bien obligé. »

Belle soupa de bon appétit. Elle n'avait presque plus peur du monstre ; mais elle faillit mourir de frayeur quand il lui dit : « Belle, voulez-vous être ma femme ? » Elle resta un moment sans répondre : elle craignait d'exciter sa colère en refusant. Elle finit par lui dire en tremblant : « Non, la Bête. » À ces mots, le pauvre monstre voulut soupirer, et il en sortit un sifflement si épouvantable que tout le palais en trembla ; mais Belle fut vite rassurée, car la Bête, lui disant tristement : « Adieu donc, Belle », sortit de la chambre en se retournant de temps en temps pour la regarder encore. Se retrouvant seule, Belle sentit une grande compassion pour ce pauvre monstre. « Hélas, se disait-elle, c'est bien dommage qu'elle soit si laide, elle qui est si bonne ! »

Belle passa trois mois dans ce palais avec assez de tranquillité. Chaque soir, la Bête lui rendait visite, et s'entretenait avec elle pendant le souper, avec assez de bon sens, mais jamais avec ce qu'on appelle de l'esprit dans le monde. Chaque jour, Belle découvrait de nouvelles bontés chez ce monstre. L'habitude de le voir l'avait accoutumée à sa laideur ; et loin de redouter le moment de sa visite, elle regardait souvent l'heure pour voir si neuf heures allaient bientôt sonner, car la Bête ne manquait jamais de venir à ce moment-là. Une seule chose la peinait : le monstre, avant de se retirer, lui demandait toujours si elle voulait être sa femme, et paraissait accablé de douleur quand elle lui disait non.

Un jour, elle lui dit : « Vous me faites de la peine, la Bête ; je voudrais pouvoir vous épouser, mais je suis trop sincère pour vous laisser croire que cela arrivera jamais. Je resterai toujours votre amie ; tâchez de vous en contenter. — Il le faut bien, reprit la Bête ; je me rends justice, je sais que je suis horrible ; mais je vous aime beaucoup. Je suis déjà trop heureux que vous vouliez rester ici ; promettez-moi de ne jamais me quitter. »

Belle rougit à ces mots. Elle avait vu dans son miroir que son père était malade de chagrin de l'avoir perdue, et elle avait tant envie de le revoir. « Je pourrais vous promettre, dit-elle à la Bête, de ne jamais vous quitter tout à fait ; mais j'ai un tel désir de revoir mon père que j'en mourrai de peine si vous me refusez ce plaisir. — J'aime mieux mourir moi-même, dit le monstre, que de vous causer du chagrin. Je vous enverrai chez votre père ; vous y resterez, et votre pauvre Bête en mourra de douleur. — Non, dit Belle en pleurant, je vous aime trop pour vouloir causer votre mort. Je vous promets de revenir dans huit jours. Vous m'avez montré que mes sœurs sont mariées et que mes frères sont partis pour l'armée. Mon père est tout seul ; laissez-moi rester auprès de lui une semaine. — Vous y serez demain matin, dit la Bête ; mais souvenez-vous de votre promesse. Il vous suffira de poser votre bague sur une table en vous couchant, le soir où vous voudrez revenir. Adieu, Belle. »

La Bête soupira comme à son habitude en prononçant ces mots, et Belle se coucha triste de la voir si affligée. Quand elle se réveilla le matin, elle se trouva dans la maison de son père ; et ayant fait sonner une clochette près de son lit, elle vit venir la servante, qui poussa un grand cri en l'apercevant. Le bon homme accourut à ce cri, et faillit mourir de joie en retrouvant sa fille chérie ; ils restèrent embrassés plus d'un quart d'heure. Après les premiers transports, Belle pensa qu'elle n'avait rien à se mettre pour s'habiller ; mais la servante lui dit qu'elle venait de trouver dans la chambre voisine un grand coffre plein de robes, toutes brodées d'or et garnies de diamants. Belle remercia la bonne Bête de ses attentions ; elle choisit la moins riche de ces robes et demanda à la servante de ranger les autres, qu'elle voulait offrir à ses sœurs ; mais à peine eut-elle prononcé ces mots que le coffre disparut. Son père lui expliqua que la Bête voulait qu'elle gardât tout cela pour elle seule, et aussitôt les robes et le coffre reparurent à la même place.

Belle s'habilla, et pendant ce temps on prévint ses sœurs, qui accoururent avec leurs maris ; elles étaient toutes deux fort malheureuses. L'aînée avait épousé un gentilhomme beau comme le jour, mais si amoureux de sa propre figure qu'il n'était occupé que de cela du matin au soir, et méprisait la beauté de sa femme. La seconde avait épousé un homme plein d'esprit, mais qui ne s'en servait que pour faire enrager tout le monde, et sa femme la première. Les sœurs de Belle faillirent mourir de dépit en la voyant vêtue comme une princesse, et plus belle que le jour. Elle eut beau les combler d'affection, rien ne put étouffer leur jalousie, qui augmenta encore quand elle leur raconta combien elle était heureuse.

Les deux jalouses descendirent dans le jardin pour pleurer tout à leur aise, et se dirent : « Pourquoi cette petite créature serait-elle plus heureuse que nous ? Ne sommes-nous pas plus aimables qu'elle ? — Ma sœur, dit l'aînée, il me vient une idée : essayons de la retenir ici plus de huit jours ; sa sotte bête se mettra en colère de son manque de parole, et peut-être la dévorera-t-elle. — Vous avez raison, répondit l'autre. Pour cela, il faut lui faire mille amitiés. » Ayant pris cette résolution, elles remontèrent et se montrèrent si tendres envers leur sœur que Belle en pleura de joie. Quand les huit jours furent passés, les deux sœurs s'arrachèrent les cheveux et jouèrent si bien les affligées de son départ qu'elle promit de rester encore huit jours.

Cependant Belle se reprochait le chagrin qu'elle causait à sa pauvre Bête, qu'elle aimait de tout son cœur, et elle languissait de ne plus la voir. La dixième nuit qu'elle passa chez son père, elle rêva qu'elle était dans le jardin du palais et qu'elle voyait la Bête couchée sur l'herbe, près de mourir, lui reprochant son ingratitude. Belle se réveilla en sursaut, en larmes. « Ne suis-je pas bien méchante, se disait-elle, de faire de la peine à une Bête qui a pour moi tant de bonté ? Est-ce sa faute si elle est laide et si elle a peu d'esprit ? Elle est bonne, et cela vaut mieux que tout le reste. Pourquoi n'ai-je pas voulu l'épouser ? Je serais plus heureuse avec elle que mes sœurs avec leurs maris. Ce n'est ni la beauté ni l'esprit d'un mari qui rendent une femme heureuse, c'est la bonté du caractère, la vertu, la prévenance ; et la Bête a toutes ces qualités. Je n'ai pas d'amour pour elle, mais j'ai de l'estime, de l'amitié, de la reconnaissance. Allons, il ne faut pas la rendre malheureuse : je me le reprocherais toute ma vie. »

À ces mots, Belle se leva, posa sa bague sur la table, et revint se coucher. À peine fut-elle dans son lit qu'elle s'endormit ; et quand elle se réveilla le matin, elle vit avec joie qu'elle était de retour dans le palais de la Bête. Elle s'habilla magnifiquement pour lui plaire, et attendit toute la journée, mourant d'impatience, l'heure de neuf heures du soir ; mais l'horloge eut beau sonner, la Bête ne parut pas. Belle craignit alors d'avoir causé sa mort. Elle courut dans tout le palais en poussant de grands cris, désespérée. Après avoir cherché partout, elle se souvint de son rêve et courut au jardin, vers le canal où elle l'avait vue en dormant. Elle trouva la pauvre Bête étendue, sans connaissance, et la crut morte. Elle se jeta sur son corps, sans avoir horreur de sa figure, et sentant que son cœur battait encore, elle prit de l'eau dans le canal et lui en jeta sur la tête.

La Bête ouvrit les yeux et dit à Belle : « Vous avez oublié votre promesse ; le chagrin de vous avoir perdue m'a poussé à me laisser mourir de faim ; mais je meurs content, puisque j'ai le plaisir de vous revoir une dernière fois. — Non, ma chère Bête, vous ne mourrez pas, lui dit Belle ; vous vivrez pour devenir mon époux ; dès cet instant je vous donne ma main, et je jure que je ne serai qu'à vous. Hélas, je croyais n'avoir pour vous que de l'amitié, mais la douleur que je ressens me montre que je ne pourrais vivre sans vous voir. »

À peine Belle eut-elle prononcé ces mots qu'elle vit le château resplendir de lumières ; feux d'artifice, musique, tout annonçait une fête ; mais toutes ces splendeurs ne retinrent pas son regard : elle se retourna vers sa chère Bête, dont le danger la faisait frémir. Quelle ne fut pas sa surprise ! La Bête avait disparu, et à ses pieds ne se trouvait plus qu'un prince plus beau que l'Amour lui-même, qui la remerciait d'avoir mis fin à son enchantement. Bien que ce prince méritât toute son attention, elle ne put s'empêcher de lui demander où était la Bête.

« Vous la voyez à vos pieds, lui dit le prince. Une méchante fée m'avait condamné à rester sous cette forme jusqu'à ce qu'une belle jeune fille consentît à m'épouser, et elle m'avait interdit de laisser paraître mon esprit. Ainsi, vous étiez la seule au monde assez bonne pour vous laisser toucher par la bonté de mon caractère ; et en vous offrant ma couronne, je ne peux pas encore m'acquitter de tout ce que je vous dois. »

Belle, agréablement surprise, tendit la main au beau prince pour se relever. Ils allèrent ensemble vers le château, et Belle faillit mourir de joie en trouvant, dans la grande salle, son père et toute sa famille, que la belle dame apparue en songe avait fait transporter au château.

« Belle, lui dit cette dame, qui était une grande fée, venez recevoir la récompense de votre bon choix : vous avez préféré la vertu à la beauté et à l'esprit, vous méritez de trouver toutes ces qualités réunies en une même personne. Vous allez devenir une grande reine ; j'espère que le trône ne détruira pas vos vertus. »

Puis, se tournant vers les deux sœurs de Belle : « Pour vous, mesdemoiselles, je connais votre cœur et toute la malice qu'il renferme. Devenez deux statues ; mais gardez toute votre conscience sous la pierre qui vous enveloppera. Vous demeurerez à la porte du palais de votre sœur, et je ne vous inflige pas d'autre peine que d'être témoins de son bonheur. Vous ne pourrez retrouver votre premier état qu'au moment où vous reconnaîtrez vos torts ; mais j'ai bien peur que vous ne restiez statues à jamais. On se corrige de l'orgueil, de la colère, de la gourmandise et de la paresse ; mais c'est une sorte de miracle que la conversion d'un cœur méchant et envieux. »

À l'instant, la fée donna un coup de baguette qui transporta tous ceux qui étaient dans cette salle jusqu'au royaume du prince. Ses sujets l'accueillirent avec joie, et il épousa Belle, qui vécut avec lui de longues années dans un bonheur parfait, parce qu'il était fondé sur la vertu.