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Assise sur des rochers au bord de la mer, au crépuscule, une jeune fille tisse une étoffe verte d’orties pendant que des cygnes passent au-dessus d’elle.Originale

Les Cygnes sauvages

Hans Christian Andersen

34 min de lectureà partir de 9 ans

Une reine change onze princes en cygnes sauvages, et leur sœur Élisa apprend qu’elle ne les délivrera qu’en tressant onze tuniques d’orties sans dire un mot. Condamnée au bûcher, elle jette les tuniques sur les cygnes : ses frères redeviennent princes et le plus jeune garde une aile à la place d’un bras.


Loin d’ici, là où s’en vont les hirondelles quand l’hiver arrive chez nous, vivait un roi qui avait onze fils et une fille, Élisa.

Les onze frères étaient princes. Ils allaient à l’école l’étoile sur la poitrine et le sabre au côté. Ils écrivaient avec des crayons de diamant sur des tablettes d’or et récitaient par cœur aussi bien qu’ils lisaient ; il suffisait de les entendre pour comprendre tout de suite que c’étaient des princes. Leur sœur Élisa était assise sur un petit tabouret de verre poli, et elle avait un livre d’images qui avait coûté la moitié du royaume.

Oui, ces enfants-là avaient tout pour être heureux. Mais cela ne devait pas durer toujours.

Leur père, qui régnait sur tout le pays, épousa une nouvelle reine, une méchante femme qui n’aimait pas du tout les pauvres enfants. Dès le premier jour, ils s’en aperçurent. Il y avait grande fête au château, et les enfants jouaient à recevoir de la visite ; mais au lieu de leur donner, comme d’habitude, tous les gâteaux et toutes les pommes cuites que l’on pouvait trouver, elle ne leur servit que du sable dans une tasse à thé, en leur disant qu’ils n’avaient qu’à faire comme si c’était quelque chose de bon.

La semaine suivante, elle envoya la petite Élisa à la campagne, chez un couple de paysans, et il ne fallut pas longtemps pour qu’elle raconte au roi tant de mensonges sur les pauvres princes qu’il cessa tout à fait de s’occuper d’eux.

— Envolez-vous par le monde et nourrissez-vous vous-mêmes, dit la méchante reine. Envolez-vous comme de grands oiseaux sans voix.

Mais elle ne put leur faire tout le mal qu’elle aurait voulu : ils devinrent onze cygnes sauvages magnifiques. Avec un cri étrange, ils s’envolèrent par les fenêtres du château, passèrent loin au-dessus du parc et disparurent dans la forêt.

De jeunes princes s’élancent des fenêtres dorées du palais, de grandes ailes blanches leur poussant dans le dos, tandis que des cygnes volent déjà devant eux.

Le jour se levait à peine lorsqu’ils passèrent au-dessus de la maison où leur sœur Élisa dormait dans la chambre du paysan. Ils planèrent au-dessus du toit, tournèrent leurs longs cous et battirent des ailes ; mais personne ne les entendit, personne ne les vit. Il leur fallut repartir, monter très haut vers les nuages, s’en aller par le vaste monde, et ils gagnèrent une grande forêt sombre qui s’étendait jusqu’au rivage de la mer.

La pauvre petite Élisa, elle, restait dans la chambre du paysan et jouait avec une feuille verte : elle n’avait pas d’autre jouet. Elle y perça un trou, regarda le soleil au travers, et il lui sembla voir les yeux clairs de ses frères. Chaque fois que les rayons chauds se posaient sur ses joues, elle pensait à tous leurs baisers.

Les jours passaient, tous pareils. Quand le vent traversait les grands buissons de roses devant la maison, il leur murmurait :

— Qui pourrait être plus belle que vous ?

Mais les roses secouaient la tête et répondaient :

— Élisa.

Et le dimanche, lorsque la vieille paysanne s’asseyait devant sa porte et lisait son livre de cantiques, le vent en tournait les pages et disait au livre :

— Qui pourrait être plus pieux que vous ?

— Élisa, répondait le livre de cantiques.

Et ce que disaient les roses et le livre était la pure vérité.

Quand elle eut quinze ans, on la fit revenir à la maison. En voyant comme elle était belle, la reine la prit en haine. Elle l’aurait volontiers changée en cygne sauvage, comme les frères, mais elle n’osa pas le faire tout de suite, car le roi voulait voir sa fille.

Au petit matin, la reine se rendit dans la salle de bains, qui était bâtie de marbre et garnie de coussins moelleux et des plus beaux tapis. Elle prit trois crapauds, les embrassa et dit au premier :

— Pose-toi sur la tête d’Élisa quand elle entrera dans le bain, pour qu’elle devienne aussi stupide que toi.

— Pose-toi sur son front, dit-elle au deuxième, pour qu’elle devienne aussi laide que toi et que son père ne la reconnaisse pas.

— Repose sur son cœur, souffla-t-elle au troisième, et donne-lui un cœur mauvais, pour qu’elle en souffre.

Puis elle jeta les crapauds dans l’eau claire, qui verdit aussitôt, appela Élisa, la déshabilla et la fit descendre dans le bain. Au moment où la jeune fille plongea, le premier crapaud se posa dans ses cheveux, le deuxième sur son front et le troisième sur sa poitrine. Élisa ne parut rien remarquer, et lorsqu’elle se releva, trois coquelicots rouges flottaient sur l’eau. Si les bêtes n’avaient pas été venimeuses, si la sorcière ne les avait pas embrassées, elles se seraient changées en roses rouges. Elles devinrent tout de même des fleurs, pour avoir reposé sur sa tête, sur son front et sur son cœur : Élisa était trop pieuse et trop innocente pour que la magie eût prise sur elle.

Voyant cela, la méchante reine la frotta de jus de noix, si bien que sa peau devint toute brune, lui enduisit le joli visage d’un onguent qui sentait mauvais et emmêla ses beaux cheveux. Il était impossible de reconnaître la belle Élisa.

Aussi son père, en la voyant, prit-il peur et dit que ce n’était pas sa fille. Personne ne voulut la reconnaître, sauf le chien de garde et les hirondelles ; mais c’étaient de pauvres bêtes, et leur avis ne comptait pour personne.

Alors la pauvre Élisa pleura, et elle pensa à ses onze frères, tous partis. Toute triste, elle se glissa hors du château et marcha tout le jour à travers les champs et les marais, jusque dans la grande forêt. Elle ne savait pas du tout où elle allait ; elle savait seulement qu’elle était infiniment triste et que ses frères lui manquaient. Eux aussi, sûrement, avaient été chassés dans le monde, et elle voulait les chercher et les retrouver.

Elle n’était dans la forêt que depuis peu de temps quand la nuit tomba. Il n’y avait plus ni chemin ni sentier ; elle se coucha donc sur la mousse tendre, dit sa prière du soir et appuya sa tête contre une souche. Un silence profond régnait, l’air était doux, et tout autour, dans l’herbe et dans la mousse, des centaines de vers luisants brillaient comme un feu vert. Quand elle effleura une branche de la main, ces petites lumières tombèrent sur elle comme des étoiles filantes.

Toute la nuit, elle rêva de ses frères. Ils jouaient de nouveau comme des enfants, écrivaient avec leurs crayons de diamant sur les tablettes d’or et regardaient le beau livre d’images qui avait coûté la moitié du royaume. Mais sur les tablettes, ils ne traçaient plus des zéros et des traits comme autrefois : ils y écrivaient les actions courageuses qu’ils avaient accomplies, tout ce qu’ils avaient vécu et vu. Et dans le livre d’images, tout était vivant : les oiseaux chantaient, les gens sortaient des pages et venaient parler à Élisa et à ses frères ; mais dès qu’on tournait le feuillet, ils sautaient vite à leur place, pour qu’il n’y ait pas de désordre dans les images.

À son réveil, le soleil était déjà haut. Elle ne pouvait pas le voir, car les grands arbres étendaient au-dessus d’elle leurs branches serrées. Mais là-haut les rayons jouaient comme une gaze d’or que le vent soulève, il montait une odeur de verdure, et les oiseaux venaient presque se poser sur ses épaules. Elle entendait l’eau clapoter : c’étaient de nombreuses sources qui coulaient toutes vers un lac au fond de sable très fin. Des buissons épais l’entouraient de tous côtés, mais les cerfs avaient ouvert un large passage à un endroit, et c’est par là qu’Élisa descendit jusqu’à l’eau. Elle était si claire que, si le vent n’avait pas remué les branches et les buissons, on aurait pu croire qu’ils étaient peints au fond : chaque feuille s’y reflétait, aussi bien celle qui était au soleil que celle qui restait dans l’ombre.

Dès qu’elle vit son propre visage, elle eut peur, tant il était brun et laid. Mais quand elle eut mouillé sa petite main et frotté ses yeux et son front, sa peau blanche réapparut. Alors elle quitta ses vêtements et entra dans l’eau fraîche. Il n’y avait pas au monde de fille de roi plus belle qu’elle.

Quand elle se fut rhabillée et qu’elle eut tressé ses longs cheveux, elle alla boire dans le creux de sa main à la source qui jaillissait, puis elle s’enfonça dans la forêt, sans savoir elle-même où elle allait. Elle pensait à ses frères, elle pensait au bon Dieu, qui ne l’abandonnerait sûrement pas. C’est lui qui fait pousser les pommiers sauvages pour rassasier ceux qui ont faim, et il lui montra justement un de ces arbres, dont les branches pliaient sous le poids des fruits. Elle y prit son repas de midi, glissa des étais sous les branches, puis elle marcha vers la partie la plus sombre de la forêt. Là, le silence était tel qu’elle entendait ses propres pas et le froissement de chaque feuille sèche qui pliait sous son pied. Pas un oiseau ne se montrait, pas un rayon de soleil ne traversait les grosses branches sombres ; les hauts troncs se pressaient si près les uns des autres que, en regardant devant elle, elle croyait voir une grille de poutres derrière une autre grille de poutres. Jamais elle n’avait connu pareille solitude.

La nuit devint très noire. Pas un seul petit ver luisant ne brillait plus dans la mousse. Toute triste, elle se coucha pour dormir, et il lui sembla alors que les branches s’écartaient au-dessus d’elle et que le bon Dieu la regardait avec des yeux doux, tandis que de petits anges apparaissaient au-dessus de sa tête et sous ses bras.

Au matin, à son réveil, elle ne savait plus si elle avait rêvé ou si cela s’était vraiment passé.

Elle fit quelques pas et rencontra une vieille femme qui portait des baies dans son panier. La vieille lui en donna quelques-unes. Élisa lui demanda si elle n’avait pas vu onze princes traverser la forêt à cheval.

— Non, dit la vieille, mais j’ai vu hier onze cygnes avec des couronnes d’or sur la tête descendre la rivière, tout près d’ici.

Et elle emmena Élisa un peu plus loin, jusqu’à une pente au pied de laquelle serpentait une petite rivière. Sur les deux rives, les arbres tendaient les uns vers les autres leurs longues branches feuillues, et là où elles ne parvenaient pas à se rejoindre, les racines s’étaient arrachées de la terre et pendaient au-dessus de l’eau, mêlées aux branches.

Élisa dit adieu à la vieille femme et suivit la rivière jusqu’à l’endroit où elle se jetait dans la mer, sur le grand rivage ouvert.

La mer, immense et magnifique, s’étendait devant la jeune fille, mais pas une voile ne s’y montrait, pas une barque ne s’y voyait. Comment aller plus loin, maintenant ? Elle regarda les innombrables petits cailloux de la grève : l’eau les avait tous arrondis. Le verre, le fer, les pierres, tout ce que la mer avait roulé là tenait sa forme de l’eau, qui est pourtant bien plus douce que sa main délicate.

— Elle roule sans se lasser, et ce qui est dur finit par s’adoucir, dit-elle. Je serai aussi patiente qu’elle. Merci de votre leçon, vagues claires et rapides. Un jour, mon cœur me le dit, vous me porterez jusqu’à mes frères.

Sur les algues rejetées par la mer, il y avait onze plumes blanches de cygne. Élisa les ramassa et en fit un bouquet. Des gouttes d’eau y étaient posées ; personne n’aurait pu dire si c’était de la rosée ou des larmes. Le rivage était désert, mais elle ne le sentait pas, car la mer changeait sans cesse : elle offrait plus de spectacles en quelques heures que les doux lacs d’eau douce en une année entière. Quand un grand nuage noir arrivait, c’était comme si la mer voulait dire qu’elle aussi savait prendre un air sombre ; alors le vent soufflait et les vagues montraient leur blancheur. Mais si les nuages devenaient rouges et que les vents s’endormaient, la mer ressemblait à un pétale de rose ; tantôt elle était verte, tantôt blanche. Et si calme qu’elle fût, il y avait toujours près du bord un léger mouvement : l’eau se soulevait doucement, comme la poitrine d’un enfant qui dort.

Au moment où le soleil allait se coucher, Élisa vit onze cygnes sauvages avec des couronnes d’or sur la tête voler vers la terre. Ils se suivaient l’un derrière l’autre comme un long ruban blanc. Élisa remonta la pente et se cacha derrière un buisson ; les cygnes se posèrent tout près d’elle en battant de leurs grandes ailes blanches.

Dès que le soleil fut sous l’eau, leur plumage tomba d’un coup, et onze beaux princes se tenaient là : les frères d’Élisa. Elle poussa un grand cri. Ils avaient beaucoup changé, et pourtant elle savait que c’étaient eux, elle le sentait. Elle se jeta dans leurs bras et les appela par leurs noms, et les princes furent au comble du bonheur en revoyant leur petite sœur, qu’ils reconnurent eux aussi, maintenant qu’elle était grande et belle. Ils riaient et pleuraient tour à tour, et ils comprirent bientôt tout le mal que leur belle-mère leur avait fait à tous.

Pieds nus sur les rochers du rivage, Élisa court vers ses frères en tuniques et manteaux simples, qui lui tendent les bras dans la dernière lumière du soir.

— Nous autres, tes frères, dit l’aîné, nous volons sous la forme de cygnes sauvages tant que le soleil est au ciel ; dès qu’il est couché, nous retrouvons notre corps d’homme. C’est pourquoi nous devons toujours veiller à avoir un appui sous les pieds au coucher du soleil, car si nous montions encore vers les nuages à cette heure-là, nous tomberions dans l’abîme comme des hommes. Ce n’est pas ici que nous habitons. Il y a, de l’autre côté de la mer, un pays aussi beau que celui-ci ; mais la route est longue. Il faut traverser la grande mer, et sur notre chemin il n’y a pas une seule île où passer la nuit. Un seul écueil dépasse au milieu des flots, tout juste assez large pour que nous puissions nous y reposer serrés les uns contre les autres. Quand la mer est grosse, l’eau jaillit très haut par-dessus nous ; et pourtant nous remercions Dieu de nous l’avoir donné. C’est là que nous passons la nuit sous notre forme humaine, et sans elle nous ne pourrions jamais revoir notre patrie, car il nous faut, pour ce voyage, les deux plus longs jours de l’année. Une seule fois par an, il nous est permis de revenir chez nous. Onze jours durant, nous pouvons rester ici et survoler la grande forêt : de là-haut nous apercevons le château où nous sommes nés, où vit notre père, et le haut clocher sous lequel notre mère est enterrée. Ici, les arbres et les buissons nous semblent de notre famille ; ici, les chevaux sauvages courent dans les landes comme nous les avons vus courir dans notre enfance ; ici, le charbonnier chante encore les vieilles chansons sur lesquelles nous dansions, petits. Ici est notre patrie, c’est ici que nous revenons toujours, et c’est ici que nous t’avons retrouvée, chère petite sœur. Nous pouvons rester deux jours encore, puis il nous faudra repartir au-delà de la mer, vers un pays magnifique qui n’est pourtant pas notre patrie. Comment t’emmener ? Nous n’avons ni navire ni barque.

— Comment puis-je vous délivrer ? demanda la sœur.

Et ils parlèrent ainsi presque toute la nuit ; ils ne dormirent que quelques heures.

Élisa fut réveillée par le battement des ailes de cygnes qui passaient au-dessus d’elle. Ses frères avaient repris leur forme d’oiseaux et s’éloignaient en grands cercles, puis très loin. Un seul resta, le plus jeune. Le cygne posa la tête sur ses genoux et elle caressa ses ailes blanches ; ils passèrent la journée entière ensemble. Vers le soir, les autres revinrent, et quand le soleil fut couché, ils se tenaient là sous leur forme naturelle.

— Demain nous partirons d’ici, et nous ne pourrons pas revenir avant une année entière, dit l’aîné. Mais nous ne pouvons pas te laisser ainsi. As-tu le courage de venir avec nous ? Mon bras est assez fort pour te porter à travers la forêt : à nous tous, nos ailes ne seront-elles pas assez fortes pour t’emporter au-dessus de la mer ?

— Oui, emmenez-moi, dit Élisa.

Ils passèrent toute la nuit à tresser un filet avec l’écorce souple du saule et les joncs résistants, et ce filet devint grand et solide. Élisa s’y coucha, et quand le soleil parut et que les frères redevinrent des cygnes sauvages, ils saisirent le filet dans leurs becs et montèrent avec leur sœur bien-aimée, qui dormait encore, très haut vers les nuages. Les rayons du soleil tombaient droit sur son visage : l’un des cygnes vola donc au-dessus de sa tête pour lui faire de l’ombre avec ses larges ailes.

Tenant dans leurs becs un filet de cordes, des cygnes blancs volent en ligne au ras de la mer ; la jeune fille dort au creux du filet, au-dessus de l’eau.

Ils étaient déjà loin de la terre quand Élisa se réveilla. Elle croyait rêver encore, tant il lui paraissait étrange d’être ainsi portée dans les airs, au-dessus de la mer. À côté d’elle, il y avait une branche chargée de belles baies mûres et une poignée de racines savoureuses : le plus jeune de ses frères les avait cueillies et posées là. Elle lui sourit avec reconnaissance, car elle l’avait reconnu ; c’était lui qui volait au-dessus d’elle et l’abritait de ses ailes.

Ils étaient si haut que le plus grand navire qu’ils voyaient au-dessous d’eux ressemblait à une mouette blanche posée sur l’eau. Derrière eux se dressait un grand nuage, une véritable montagne, et Élisa y voyait son ombre et celle des onze cygnes : elles y volaient, immenses comme des géants. C’était le plus beau tableau qu’elle eût jamais vu. Mais quand le soleil monta plus haut et que le nuage resta en arrière, l’image flottante s’évanouit.

Tout le jour ils volèrent, comme une flèche qui siffle dans l’air ; pourtant ils allaient moins vite que d’habitude, car ils portaient leur sœur. Le mauvais temps arriva, le soir tomba. Élisa regardait avec angoisse le soleil descendre, et l’écueil solitaire n’était toujours pas en vue. Il lui semblait que les cygnes battaient des ailes plus fort. Hélas, c’était sa faute s’ils n’avançaient pas assez vite. Quand le soleil serait couché, ils redeviendraient des hommes, tomberaient dans la mer et se noieraient. Alors elle pria du fond du cœur, mais aucun écueil n’apparaissait. Le nuage noir se rapprochait ; les nuages ne formaient plus qu’une seule vague énorme et menaçante, qui avançait comme du plomb, et les éclairs se suivaient sans arrêt.

Le soleil touchait maintenant le bord de la mer. Le cœur d’Élisa tremblait. Les cygnes plongèrent si vite qu’elle crut tomber, puis ils planèrent de nouveau. Le soleil était à moitié sous l’eau quand elle aperçut enfin le petit écueil au-dessous d’elle : il n’avait pas l’air plus gros qu’un phoque qui sort la tête de l’eau. Le soleil descendait très vite, il n’était déjà plus qu’une étoile lorsque son pied toucha la roche ferme. Puis il s’éteignit comme la dernière étincelle d’un papier qui brûle, et elle vit ses frères debout autour d’elle, bras dessus bras dessous ; il n’y avait pas plus de place qu’il n’en fallait pour eux et pour elle. La mer frappait l’écueil et retombait sur eux en pluie ; le ciel brûlait d’un feu continu et le tonnerre roulait coup sur coup. Mais la sœur et les frères se tenaient par la main et chantaient des psaumes, et ils y puisaient courage et consolation.

Serrés bras dessus bras dessous autour de leur sœur sur un rocher nu, les frères chantent la bouche ouverte sous les éclairs, les vagues jaillissant sur eux.

À l’aube, l’air était pur et calme. Dès que le soleil se leva, les cygnes s’envolèrent de l’îlot avec Élisa. La mer était encore grosse, et vue de là-haut, l’écume blanche sur l’eau vert sombre ressemblait à des millions de cygnes qui nageaient.

Quand le soleil monta plus haut, Élisa vit devant elle, à moitié flottant dans l’air, un pays de montagnes couvertes de glaces brillantes ; et au milieu s’élevait un château long de plusieurs lieues, avec des galeries à colonnes posées les unes au-dessus des autres. En bas ondulaient des forêts de palmiers et des fleurs splendides, grandes comme des roues de moulin. Elle demanda si c’était là le pays où ils allaient, mais les cygnes secouèrent la tête : ce qu’elle voyait était le magnifique château de nuages de la fée Morgane, qui change sans cesse, et où il ne leur était pas permis d’amener un être humain. Élisa le regardait encore lorsque les montagnes, les forêts et le château s’écroulèrent d’un seul coup, et vingt fières églises, toutes pareilles, avec de hautes tours et des fenêtres en ogive, se dressèrent devant eux. Elle crut entendre l’orgue, mais c’était la mer qu’elle entendait. Elle était tout près des églises quand elles se changèrent en une flotte entière qui naviguait sous elle ; et lorsqu’elle regarda mieux, ce n’étaient que des brumes de mer qui glissaient au-dessus de l’eau.

Ainsi elle eut sous les yeux un changement perpétuel, jusqu’à ce qu’elle voie enfin le vrai pays où ils devaient se rendre. Là s’élevaient de superbes montagnes bleues, avec des forêts de cèdres, des villes et des châteaux. Longtemps avant le coucher du soleil, elle était assise sur un rocher devant une grande grotte tapissée de fines plantes grimpantes qui ressemblaient à des tapis brodés.

— Nous allons voir ce que tu rêveras ici cette nuit, dit le plus jeune frère en lui montrant sa chambre.

— Fasse le ciel que je rêve du moyen de vous délivrer ! répondit-elle.

Cette pensée l’occupait tout entière. Elle pria Dieu avec ferveur de l’aider, et jusque dans son sommeil elle continua de prier. Il lui sembla alors qu’elle montait très haut dans les airs, jusqu’au château de nuages de la fée Morgane. La fée venait à sa rencontre, belle et lumineuse, et pourtant elle ressemblait tout à fait à la vieille femme qui lui avait donné des baies dans la forêt et lui avait parlé des cygnes aux couronnes d’or.

— Vos frères peuvent être délivrés, dit-elle. Mais avez-vous du courage et de la patience ? L’eau est plus douce que vos mains fines, et pourtant elle façonne les pierres ; seulement, elle ne sent pas la douleur que sentiront vos doigts, elle n’a pas de cœur, elle ne connaît ni l’angoisse ni le tourment qu’il vous faudra supporter. Voyez cette ortie que je tiens à la main : il en pousse beaucoup de la même espèce autour de la grotte où vous dormez. Retenez bien ceci : celles-là et celles qui poussent sur les tombes du cimetière sont les seules qui conviennent. Il vous faudra les cueillir, même si elles vous couvrent les mains d’ampoules. Vous les briserez avec vos pieds nus, vous en tirerez de la filasse, et de cette filasse vous tresserez onze tuniques à longues manches. Jetez-les sur les onze cygnes sauvages, et le charme sera rompu. Mais rappelez-vous bien : du moment où vous commencerez ce travail jusqu’à celui où il sera fini, dussent des années passer, vous ne devrez pas prononcer un seul mot. Le premier mot qui sortira de votre bouche entrera comme un poignard mortel dans le cœur de vos frères. Leur vie tient à votre langue. N’oubliez rien de tout cela.

En même temps, elle toucha la main d’Élisa avec l’ortie. Ce fut comme un feu, et Élisa se réveilla d’un coup. Il faisait grand jour, et tout près de l’endroit où elle avait dormi il y avait une ortie pareille à celle qu’elle avait vue en rêve. Alors elle tomba à genoux, remercia le bon Dieu et sortit de la grotte pour commencer son travail.

De ses mains fines, elle saisit les vilaines orties. Elles brûlaient comme du feu et lui firent de grosses ampoules aux mains et aux bras ; mais elle acceptait volontiers cette souffrance, si elle pouvait délivrer ses frères chéris. Elle brisa chaque tige avec ses pieds nus et tressa la filasse verte.

Quand le soleil fut couché, les frères revinrent, et ils prirent peur en la trouvant muette. Ils crurent d’abord à un nouveau sortilège de leur méchante belle-mère. Mais lorsqu’ils virent ses mains, ils comprirent ce qu’elle faisait pour eux. Le plus jeune se mit à pleurer, et partout où tombaient ses larmes, la douleur cessait et les ampoules brûlantes disparaissaient.

Elle passa la nuit à travailler, car elle n’aurait pas de repos avant d’avoir délivré ses frères. Le lendemain, pendant que les cygnes étaient partis, elle resta seule ; jamais pourtant le temps ne lui avait paru si court. Une tunique était déjà terminée, elle commença la deuxième.

C’est alors qu’un cor de chasse sonna dans les montagnes. La peur la saisit. Le son se rapprochait toujours, elle entendit des chiens aboyer ; effrayée, elle se réfugia dans la grotte, lia en botte les orties qu’elle avait cueillies et peignées, et s’assit dessus.

Aussitôt un grand chien bondit hors du ravin, puis un autre, et un autre encore ; ils aboyaient fort, repartaient en courant et revenaient. Quelques minutes plus tard, tous les chasseurs étaient devant la grotte, et le plus beau d’entre eux était le roi du pays. Il s’avança vers Élisa : jamais il n’avait vu de plus belle jeune fille.

Devant une grotte tapissée de lierre, un roi en manteau pourpre se penche de son cheval vers Élisa, dont les mains sont marbrées de rouge jusqu’aux poignets.

— Comment êtes-vous venue jusqu’ici, belle enfant ? demanda-t-il.

Élisa secoua la tête. Elle n’avait pas le droit de parler : il y allait de la délivrance et de la vie de ses frères. Et elle cacha ses mains sous son tablier, pour que le roi ne voie pas ce qu’elle avait à souffrir.

— Venez avec moi, dit-il. Vous ne pouvez pas rester ici. Si vous êtes aussi bonne que vous êtes belle, je vous habillerai de soie et de velours, je poserai la couronne d’or sur votre tête, et vous habiterez mon plus riche château, et vous y régnerez.

Puis il la souleva sur son cheval. Elle pleurait et se tordait les mains, mais le roi dit :

— Je ne veux que votre bonheur. Un jour, vous m’en remercierez.

Là-dessus il partit au galop à travers les montagnes, la tenant devant lui sur la selle, et les chasseurs galopaient derrière.

Au coucher du soleil, la belle ville royale, avec ses églises et ses coupoles, s’étendait devant eux. Le roi conduisit Élisa dans son château, où de grands jets d’eau chantaient dans les salles de marbre, où les murs et les plafonds resplendissaient de peintures. Mais elle ne voyait rien de tout cela : elle pleurait et se désolait. Elle se laissa faire pendant que les femmes lui passaient des vêtements royaux, tressaient des perles dans ses cheveux et lui enfilaient des gants fins sur les doigts brûlés.

Dans toute cette parure, elle était d’une beauté éblouissante, et la cour s’inclina bien bas devant elle. Le roi la choisit pour épouse, bien que l’archevêque secouât la tête et murmurât que cette belle fille de la forêt était sûrement une sorcière : elle éblouissait les yeux et ensorcelait le cœur du roi.

Mais le roi ne l’écouta pas. Il fit jouer la musique, servir les mets les plus délicieux, danser autour d’elle les plus jolies jeunes filles du pays. On la mena par des jardins parfumés dans des salles somptueuses, mais pas un sourire ne vint sur ses lèvres ni dans ses yeux : elle restait là, image même du chagrin. Alors le roi ouvrit une petite chambre juste à côté, où elle devait dormir. Elle était tendue de beaux tapis verts et ressemblait tout à fait à la grotte qu’Élisa avait quittée. Sur le sol, il y avait la botte de filasse qu’elle avait tirée des orties, et sous le plafond pendait la tunique déjà terminée. Un des chasseurs avait emporté tout cela comme une curiosité.

— Ici, vous pourrez rêver de votre ancienne maison, dit le roi. Voici le travail qui vous occupait là-bas ; au milieu de toute cette splendeur, il vous plaira d’y repenser quelquefois.

En voyant ces choses qui lui tenaient tant à cœur, Élisa sourit et le sang revint à ses joues. Elle pensa à la délivrance de ses frères et baisa la main du roi ; il la serra contre son cœur et fit annoncer les noces par toutes les cloches des églises. La belle fille muette de la forêt devint la reine du pays.

L’archevêque glissa alors de mauvaises paroles à l’oreille du roi, mais elles n’allèrent pas jusqu’à son cœur. Le mariage eut lieu, et l’archevêque dut poser lui-même la couronne sur la tête d’Élisa ; par méchanceté, il enfonça le cercle étroit si fort sur son front qu’il lui fit mal. Mais un cercle plus lourd serrait déjà son cœur, le chagrin qu’elle avait pour ses frères, et elle ne sentait pas la douleur du corps. Sa bouche restait muette, car un seul mot aurait coûté la vie à ses frères ; mais ses yeux disaient toute sa tendresse pour ce roi bon et beau, qui faisait tout pour lui plaire. Chaque jour elle l’aimait davantage, de tout son cœur. Ah, si seulement elle avait pu se confier à lui et lui raconter ses souffrances ! Mais il fallait se taire, il fallait mener son œuvre à bien en silence. Aussi, la nuit, se glissait-elle hors du lit, gagnait la petite chambre décorée comme la grotte et achevait une tunique après l’autre. Quand elle commença la septième, elle n’avait plus de filasse.

Les orties dont elle avait besoin poussaient au cimetière, elle le savait bien ; mais il fallait qu’elle les cueille elle-même. Comment s’y rendre ?

« Qu’est-ce que la douleur de mes doigts auprès du tourment que souffre mon cœur ? pensa-t-elle. Il faut que j’ose. Le Seigneur ne retirera pas sa main de moi. »

Le cœur serré comme si elle allait commettre une mauvaise action, elle descendit au jardin dans la nuit de pleine lune, suivit les longues allées, traversa les rues désertes et sortit jusqu’au cimetière. Là, sur l’une des plus larges dalles funéraires, elle vit un cercle de goules assises. Ces horribles créatures ôtaient leurs haillons comme si elles allaient prendre un bain, puis elles creusaient de leurs longs doigts maigres les tombes fraîches, en tiraient les morts avec une avidité de démons et mangeaient leur chair. Élisa dut passer tout près d’elles, et elles fixèrent sur elle leurs regards mauvais ; mais elle pria en silence, ramassa les orties brûlantes et les rapporta au château.

Sous la pleine lune, Élisa s’agenouille parmi les tombes et arrache des orties à mains nues ; sa main posée à plat est semée de piqûres rouge sombre.

Un seul homme l’avait vue : l’archevêque. Il veillait quand les autres dormaient. Il avait donc eu raison de penser que la reine n’était pas ce qu’elle devait être ; c’était une sorcière, et voilà pourquoi elle avait ensorcelé le roi et tout le peuple.

Au confessionnal, il dit au roi ce qu’il avait vu et ce qu’il craignait. Et pendant que ces paroles dures tombaient de ses lèvres, les images des saints secouaient la tête, comme pour dire : « Ce n’est pas vrai ! Élisa est innocente ! » Mais l’archevêque l’expliqua autrement : selon lui, elles témoignaient contre elle, elles secouaient la tête devant son péché. Alors deux grosses larmes roulèrent sur les joues du roi. Il rentra chez lui le doute au cœur, et la nuit il fit semblant de dormir. Mais le sommeil ne venait pas, et il vit bien Élisa se lever. Chaque nuit elle recommençait, et chaque nuit il la suivit sans bruit et la vit disparaître dans sa petite chambre.

De jour en jour, son visage s’assombrissait. Élisa le voyait sans en comprendre la raison, et cela l’inquiétait ; et que ne souffrait-elle pas déjà dans son cœur pour ses frères ! Ses larmes brûlantes coulaient sur le velours et la pourpre du roi ; elles y restaient posées comme des diamants étincelants, et tous ceux qui voyaient cette richesse rêvaient d’être reine à sa place. Cependant elle allait bientôt terminer : il ne manquait plus qu’une tunique. Mais elle n’avait plus de filasse, plus une seule ortie. Une fois encore, une dernière fois, il lui fallait retourner au cimetière pour en cueillir quelques poignées. Elle pensait avec angoisse à ce chemin solitaire et aux horribles goules ; mais sa volonté était ferme, et sa confiance dans le Seigneur aussi.

Élisa partit ; mais le roi et l’archevêque la suivirent. Ils la virent disparaître par la grille du cimetière, et quand ils s’en approchèrent, les goules étaient assises sur la pierre tombale, telles qu’Élisa les avait vues. Le roi se détourna, car il croyait voir parmi elles celle dont la tête reposait encore le soir même sur sa poitrine.

— Que le peuple la juge ! dit-il.

Et le peuple la jugea : elle mourrait par le feu.

On l’emmena des salles magnifiques du roi dans un trou sombre et humide, où le vent sifflait à travers la grille. Au lieu de velours et de soie, on lui donna la botte d’orties qu’elle avait ramassée : elle pouvait y poser sa tête. Les dures tuniques brûlantes qu’elle avait tressées lui serviraient de couvertures. On n’aurait pourtant rien pu lui offrir de plus précieux. Elle reprit son travail et pria Dieu. Dehors, les gamins des rues chantaient des chansons moqueuses sur elle ; pas une âme ne la consolait d’une parole amicale.

Mais vers le soir, des ailes de cygne frémirent tout contre la grille : c’était le plus jeune des frères. Il avait retrouvé sa sœur. Elle éclata en sanglots de joie, bien qu’elle sût que la nuit qui venait serait sans doute la dernière de sa vie. Son travail était presque fini, et ses frères étaient là.

L’archevêque arriva alors pour rester près d’elle à sa dernière heure : il l’avait promis au roi. Mais elle secoua la tête et le pria du regard et du geste de s’en aller. Cette nuit-là, il fallait qu’elle achève son ouvrage, sinon tout aurait été inutile, tout : la douleur, les larmes et les nuits sans sommeil. L’archevêque s’éloigna en lui jetant de mauvaises paroles ; mais la pauvre Élisa savait qu’elle était innocente, et elle continua sa tâche.

Les petites souris couraient sur le sol ; elles traînaient des orties jusqu’à ses pieds, pour aider un peu. Et une grive vint se poser sur la grille de la fenêtre et chanta toute la nuit, aussi gaiement qu’elle put, pour qu’Élisa ne perde pas courage.

Le jour se levait à peine, le soleil ne paraîtrait que dans une heure, lorsque les onze frères se présentèrent à la porte du château et demandèrent à être conduits devant le roi. On leur répondit que c’était impossible : il faisait encore nuit, le roi dormait et personne n’oserait le réveiller. Ils prièrent, ils menacèrent, la garde arriva, et le roi lui-même finit par sortir et demanda ce que cela voulait dire. À cet instant le soleil se leva, et il n’y eut plus de frères à voir : onze cygnes sauvages s’envolaient au-dessus du château.

Par la porte de la ville, tout le peuple se déversait : il voulait voir brûler la sorcière. Un vieux cheval efflanqué tirait la charrette où elle était assise ; on lui avait passé une blouse de grosse toile. Ses cheveux magnifiques tombaient dénoués autour de sa belle tête, ses joues étaient d’une pâleur de morte, ses lèvres remuaient doucement, tandis que ses doigts continuaient de travailler la filasse verte. Même sur le chemin de la mort, elle n’interrompit pas l’ouvrage commencé : les dix tuniques étaient à ses pieds, et elle tressait la onzième. La populace se moquait d’elle.

— Regardez la sorcière, comme elle marmonne ! Elle n’a pas de livre de prières à la main ; non, elle reste là avec ses vilains maléfices. Arrachons-lui cela et mettons-le en mille morceaux !

Et tous se pressèrent vers elle pour déchirer les tuniques. Mais onze cygnes sauvages arrivèrent en volant, se posèrent en cercle autour d’elle sur la charrette et battirent de leurs grandes ailes. La foule recula, effrayée.

— C’est un signe du ciel ! Elle est sûrement innocente, murmurèrent beaucoup de gens ; mais personne n’osait le dire tout haut.

Le bourreau lui prit alors la main. Elle jeta vite les onze tuniques sur les cygnes, et aussitôt onze beaux princes se tinrent là. Seulement, le plus jeune avait une aile de cygne à la place d’un bras, car il manquait une manche à sa tunique : elle n’avait pas eu le temps de la finir.

Sur une charrette jonchée de plumes et d’orties vertes, Élisa se tient parmi ses frères redevenus hommes ; le plus jeune, un garçon, a une aile de cygne.

— Maintenant, je peux parler ! s’écria-t-elle. Je suis innocente !

Et le peuple, qui voyait ce qui venait de se passer, s’inclina devant elle comme devant une sainte ; mais elle tomba sans connaissance dans les bras de ses frères, tant l’attente, l’angoisse et la douleur l’avaient épuisée.

— Oui, elle est innocente, dit le frère aîné.

Et il raconta tout ce qui était arrivé. Pendant qu’il parlait, un parfum se répandit, comme celui de millions de roses : chaque bûche du bûcher avait pris racine et poussait des branches. Il y avait là une haie parfumée, haute et large, couverte de roses rouges, et tout en haut brillait une fleur blanche qui luisait comme une étoile. Le roi la cueillit et la posa sur la poitrine d’Élisa, qui s’éveilla, la paix et le bonheur au cœur.

Et toutes les cloches des églises sonnèrent d’elles-mêmes, et les oiseaux vinrent par grandes bandes. Le cortège qui ramena les jeunes mariés au château fut un cortège de noces comme jamais roi n’en avait vu.

Adapté par Talerie, Source : Contes d’Andersen (s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)

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