La Petite Poucette
24 min de lecture5–10 ans
Une femme obtient d'une sorcière un grain d'orge magique qui germe en une magnifique tulipe, donnant naissance à une minuscule fille délicate nommée Poucette. De sa demeure flottante sur une assiette remplie d'eau, Poucette voit son univers tranquille bouleversé par l'arrivée d'un vieux crapaud qui veut la marier à son fils, ce qui déclenche une série d'aventures extraordinaires à travers ruisseaux, forêts et saisons.
Il était une fois une femme qui désirait de tout son cœur avoir un tout petit enfant ; mais elle ne savait pas où le prendre. Elle alla donc trouver une vieille sorcière et lui dit : « Je voudrais tant avoir un petit enfant. Ne peux-tu pas me dire comment m'en procurer un ?
— Oh, cela n'a rien de difficile ! répondit la sorcière. Voici un grain d'orge ; mais ce n'est pas de cette orge qui pousse dans les champs du paysan, ni de celle que picorent les poules. Mets-le dans un pot de fleurs, et tu verras bien. »
« Merci ! » dit la femme, et elle donna douze sous à la sorcière, car c'était le prix. Puis elle rentra chez elle et planta le grain d'orge. Aussitôt une belle et grande fleur poussa, semblable à une tulipe, mais dont les pétales restaient serrés, comme s'ils étaient encore en bouton.
« Quelle jolie fleur ! » dit la femme, et elle déposa un baiser sur les pétales rouges et jaunes. Mais à l'instant où elle l'embrassait, la fleur s'ouvrit avec un petit bruit sec. C'était bel et bien une tulipe, on le voyait à présent ; et au milieu de la fleur, assise sur le pistil de velours vert, se tenait une toute petite fille, fine et charmante. Elle n'était pas plus haute qu'un demi-pouce, et c'est pourquoi on l'appela la petite Poucette.
Une jolie coque de noix bien vernie lui servit de berceau, des feuilles de violette de matelas, et une feuille de rose de couverture. Elle y dormait la nuit ; mais le jour elle jouait sur la table, où la femme avait posé une assiette entourée d'une couronne de fleurs, dont les tiges trempaient dans l'eau. Sur cette eau flottait une grande feuille de tulipe, et Poucette pouvait s'y asseoir et voguer d'un bord de l'assiette à l'autre, en se servant de deux crins blancs de cheval en guise de rames. C'était ravissant à voir. Elle savait aussi chanter, d'une voix si douce et si fine qu'on n'en avait jamais entendu de pareille.
Or, une nuit qu'elle dormait dans son joli lit, un vieux crapaud entra par un carreau brisé de la fenêtre. Il était très laid, gros et tout humide. Il sauta sur la table, là où Poucette dormait sous sa feuille de rose.
« Voilà une bien belle femme pour mon fils ! » dit le crapaud. Et il prit la coque de noix où dormait la petite, et s'en alla par la fenêtre, dans le jardin.
Là coulait un grand et large ruisseau ; mais la rive était marécageuse et boueuse, et c'est là qu'habitait le crapaud avec son fils. Ouh ! qu'il était laid et repoussant, ce fils, tout le portrait de son père. « Coax, coax, brekke-ke-kex ! » Ce fut tout ce qu'il sut dire en apercevant la mignonne petite fille dans la coque de noix.
« Ne parle pas si fort, ou tu vas la réveiller ! dit le vieux crapaud. Elle pourrait encore nous échapper, car elle est légère comme le duvet du cygne. Posons-la sur une des larges feuilles de nénuphar, au milieu du ruisseau. Pour une créature aussi petite et aussi légère, ce sera comme une île ; elle ne pourra plus se sauver, pendant que nous préparerons, au fond du marais, la belle chambre où vous habiterez tous les deux. »
Dans le ruisseau poussaient beaucoup de nénuphars aux larges feuilles vertes, qui semblaient flotter à la surface de l'eau. La feuille la plus éloignée était aussi la plus grande ; le vieux crapaud nagea jusqu'à elle et y déposa la coque de noix avec Poucette.
Au petit matin, la toute petite Poucette s'éveilla, et quand elle vit où elle se trouvait, elle se mit à pleurer amèrement ; car l'eau l'entourait de tous côtés et elle ne pouvait plus regagner la terre ferme.
Pendant ce temps, le vieux crapaud, au fond du marais, ornait sa chambre de roseaux et de fleurs jaunes des marécages, pour qu'elle soit bien belle pour sa nouvelle belle-fille. Puis il nagea, avec son vilain fils, jusqu'à la feuille où se trouvait Poucette. Ils venaient chercher son joli lit, qu'ils voulaient installer dans la chambre nuptiale avant qu'elle n'y entre. Le vieux crapaud s'inclina profondément dans l'eau devant elle et dit : « Voici mon fils ; il sera ton mari, et vous habiterez tous deux magnifiquement au fond du marais.
— Coax, coax, brekke-ke-kex ! » fut tout ce que le fils sut dire.
Puis ils prirent le joli petit lit et s'éloignèrent à la nage. Mais Poucette, seule sur la feuille verte, pleurait, car elle ne voulait pas habiter chez le vilain crapaud, ni avoir son affreux fils pour époux. Les petits poissons qui nageaient sous l'eau avaient bien vu le crapaud et entendu ce qu'il disait ; ils sortirent la tête pour voir la petite fille. À peine l'eurent-ils aperçue qu'ils la trouvèrent si charmante qu'ils furent tout tristes de la savoir promise au vilain crapaud. Non, cela ne devait jamais arriver ! Ils se rassemblèrent dans l'eau autour de la tige verte qui retenait la feuille, la rongèrent de leurs dents, et la feuille descendit alors le ruisseau, emportant Poucette bien loin, là où le crapaud ne pouvait plus l'atteindre.
Poucette passa devant bien des villes, et les petits oiseaux, dans les buissons, la voyaient et chantaient : « Quelle charmante petite demoiselle ! » La feuille voguait toujours plus loin, plus loin encore ; et c'est ainsi que Poucette voyagea jusqu'à l'étranger.
Un joli petit papillon blanc voletait sans cesse autour d'elle, et finit par se poser sur la feuille, tant Poucette lui plaisait. Elle en fut bien contente, car maintenant le crapaud ne pouvait plus l'atteindre, et tout était si beau là où elle passait : le soleil brillait sur l'eau, qui étincelait comme le plus bel argent. Elle prit sa ceinture, en attacha un bout au papillon et l'autre à la feuille, qui glissa alors plus vite, et elle avec, puisqu'elle se tenait dessus.
Voilà qu'un gros hanneton arriva en volant. Il l'aperçut, et aussitôt il enlaça de ses pattes la taille délicate de la petite et s'envola avec elle dans un arbre. La feuille verte continua de descendre le ruisseau, entraînant le papillon qui y était attaché et ne pouvait s'en défaire.
Mon Dieu, comme la pauvre Poucette eut peur quand le hanneton l'emporta dans l'arbre ! Mais surtout elle avait de la peine pour le beau papillon blanc qu'elle avait attaché à la feuille : s'il ne parvenait pas à se libérer, il mourrait de faim. Le hanneton, lui, ne s'en souciait guère. Il l'installa sur la plus grande feuille verte de l'arbre, la régala du suc des fleurs et lui dit qu'elle était bien mignonne, quoiqu'elle ne ressemblât en rien à un hanneton. Bientôt tous les autres hannetons de l'arbre vinrent lui rendre visite ; ils examinèrent Poucette, et les demoiselles hannetons remuèrent leurs antennes en disant : « Elle n'a que deux jambes, c'est une pitié à voir ! » « Elle n'a pas d'antennes ! » ajouta l'une. « Elle est si mince à la taille ; pouah ! elle ressemble à un être humain ! Comme elle est laide ! » dirent toutes les demoiselles hannetons. Et pourtant Poucette était bien charmante. Le hanneton qui l'avait enlevée le voyait bien ; mais comme tous les autres la trouvaient laide, il finit par le croire aussi et ne voulut plus d'elle : elle pouvait s'en aller où elle voulait. Ils redescendirent avec elle de l'arbre et la posèrent sur une pâquerette. Là, elle pleura de se voir si laide que les hannetons n'avaient pas voulu d'elle ; et pourtant elle était la plus ravissante créature qu'on pût imaginer, fine et délicate comme le plus beau pétale de rose.
Tout l'été, la pauvre Poucette vécut seule dans la grande forêt. Elle se tressa un lit de brins d'herbe qu'elle suspendit sous une feuille de trèfle, pour s'abriter de la pluie ; elle cueillait le suc des fleurs pour se nourrir et buvait la rosée qui, chaque matin, brillait sur les feuilles. Ainsi passèrent l'été et l'automne. Mais voici que vint l'hiver, le froid et long hiver. Tous les oiseaux qui avaient si joliment chanté pour elle s'envolèrent au loin ; les arbres et les fleurs perdirent leurs feuilles ; la grande feuille de trèfle sous laquelle elle avait vécu se roula sur elle-même et il n'en resta qu'une tige fanée. Poucette avait terriblement froid, car ses habits tombaient en lambeaux, et elle était elle-même si fine, si petite, la pauvre : elle risquait de geler. Il se mit à neiger, et chaque flocon qui tombait sur elle était comme une pleine pelletée jetée sur nous, car nous sommes grands et elle ne mesurait qu'un pouce. Elle s'enveloppa dans une feuille sèche, mais celle-ci se déchira par le milieu et ne la réchauffa point ; elle grelottait de froid.
Tout près de la forêt où elle était arrivée s'étendait un grand champ de blé. Mais le blé avait été moissonné depuis longtemps ; il ne restait que le chaume nu et sec, dressé sur la terre gelée. Pour elle, c'était comme toute une forêt à traverser, et comme elle tremblait de froid ! Enfin, elle parvint devant la porte d'une souris des champs. Celle-ci avait un petit trou sous le chaume. La souris y logeait bien au chaud, avec toute une pièce pleine de grains, une belle cuisine et un garde-manger. La pauvre Poucette se présenta à la porte, comme une petite mendiante, et demanda un tout petit bout de grain d'orge, car elle n'avait rien mangé depuis deux jours.
« Pauvre petite bête ! dit la souris des champs, qui, au fond, avait bon cœur ; entre dans ma chambre bien chaude et viens manger avec moi ! »
Et comme Poucette lui plaisait, elle ajouta : « Tu peux, si tu veux, passer l'hiver chez moi ; mais tu devras tenir ma chambre propre et bien rangée, et me raconter des histoires, car je les aime beaucoup. » Poucette fit ce que la bonne vieille souris demandait, et elle s'y trouva fort bien.
« Nous allons bientôt recevoir de la visite, dit un jour la souris. Mon voisin vient me voir une fois par semaine. Il est encore plus à son aise que moi ; il a de grandes salles et porte une belle pelisse de velours noir ! Si seulement tu pouvais l'avoir pour mari, tu serais bien pourvue. Mais il n'y voit goutte. Il faudra que tu lui racontes les plus jolies histoires que tu connais ! »
Mais Poucette ne s'en souciait guère ; elle n'avait aucune envie du voisin, car ce n'était qu'une taupe. Il vint faire sa visite dans sa pelisse de velours noir. Il était très riche et très savant, disait la souris ; sa demeure était plus de vingt fois plus grande que la sienne. Savant, il l'était ; mais il n'aimait ni le soleil ni les belles fleurs, dont il disait du mal, car il ne les avait jamais vus.
Poucette dut chanter, et elle chanta « Hanneton, vole, vole, vole ! » et « Quand le moine s'en va aux champs ». La taupe, charmée de sa belle voix, s'éprit d'elle ; mais elle ne dit rien, car c'était une personne réfléchie.
Peu de temps auparavant, elle avait creusé un long couloir sous la terre, de sa maison jusqu'à celle de la souris ; elle permit à la souris et à Poucette de s'y promener autant qu'elles voudraient. Mais elle les pria de ne pas s'effrayer de l'oiseau mort qui gisait dans le passage : un oiseau tout entier, avec ses plumes et son bec, sûrement mort depuis peu, et enterré là, justement à l'endroit où elle avait creusé sa galerie.
La taupe prit dans sa gueule un morceau de bois pourri, qui luit comme le feu dans l'obscurité, et marcha devant elles pour les éclairer dans le long couloir sombre. Arrivée à l'endroit où gisait l'oiseau mort, elle poussa de son large museau la terre du plafond, y ouvrant un grand trou par lequel la lumière descendit. Au milieu du passage était étendue une hirondelle morte, ses belles ailes serrées contre son corps, la tête et les pattes cachées sous les plumes ; le pauvre oiseau était sûrement mort de froid. Cela fit bien de la peine à Poucette, qui aimait tant tous les petits oiseaux qui avaient chanté et gazouillé pour elle tout l'été. Mais la taupe le poussa de ses pattes tordues et dit : « Il ne sifflera plus, celui-là ! Ce doit être bien misérable de naître petit oiseau ! Dieu merci, aucun de mes enfants ne le sera : un oiseau de cette sorte n'a rien que son quivit et meurt de faim en hiver !
— Vous avez bien raison, en homme sensé que vous êtes, dit la souris. À quoi lui sert tout son quivit, quand l'hiver arrive ? Il doit avoir faim et froid. Et pourtant, il paraît que c'est là chose bien distinguée ! »
Poucette ne dit rien ; mais quand les deux autres eurent tourné le dos à l'oiseau, elle se pencha, écarta les plumes qui couvraient sa tête et déposa un baiser sur ses yeux fermés.
« C'est peut-être lui qui chantait si joliment pour moi cet été, pensa-t-elle. Que de joie il m'a donnée, le cher et bel oiseau ! »
La taupe reboucha alors le trou par où entrait le jour et raccompagna les dames chez elles. Mais la nuit, Poucette ne put trouver le sommeil ; elle se leva et tressa dans le foin un grand et beau tapis, qu'elle porta jusqu'à l'oiseau mort et étendit sur lui. Puis elle prit le fin duvet des fleurs, doux comme du coton, qu'elle avait trouvé dans la chambre de la souris, et le disposa de chaque côté de l'oiseau, pour qu'il repose au chaud dans la terre.
« Adieu, bel oiseau ! dit-elle. Adieu, et merci pour ton chant magnifique pendant l'été, quand tous les arbres étaient verts et que le soleil brillait chaud sur nous ! » Puis elle appuya sa tête contre la poitrine de l'oiseau. Mais aussitôt elle sursauta, tout effrayée : elle avait entendu battre quelque chose à l'intérieur. C'était le cœur de l'oiseau ! L'hirondelle n'était pas morte : elle était seulement engourdie, et la chaleur venait de la ramener à la vie.
En automne, toutes les hirondelles s'envolent vers les pays chauds ; mais s'il en est une qui s'attarde, le froid la saisit, et elle tombe comme morte, là où elle se pose, et la neige froide la recouvre.
Poucette tremblait encore de frayeur, car l'oiseau était grand, très grand pour elle qui ne mesurait qu'un pouce. Mais elle reprit courage, serra le duvet plus étroitement autour de la pauvre hirondelle, alla chercher une feuille de menthe qui lui servait à elle-même de couverture, et la posa sur la tête de l'oiseau.
La nuit suivante, elle se glissa de nouveau auprès de lui ; il était vivant, mais si faible qu'il ne put ouvrir les yeux qu'un court instant pour regarder Poucette, qui se tenait là avec, pour toute lanterne, un morceau de bois luisant à la main.
« Je te remercie, mignonne petite enfant ! lui dit l'hirondelle malade. Tu m'as si bien réchauffée ! Bientôt je reprendrai mes forces, et je pourrai voler de nouveau dehors, dans le chaud soleil.
— Hélas ! dit-elle, il fait froid dehors ; il neige et il gèle ! Reste dans ton lit bien chaud ; je prendrai soin de toi. »
Puis elle apporta de l'eau à l'hirondelle dans un pétale de fleur ; l'oiseau but et raconta comment il s'était déchiré une aile à un buisson d'épines, et n'avait pu voler aussi vite que les autres hirondelles, parties bien loin vers les pays chauds. Il avait fini par tomber à terre ; mais il ne se souvenait plus de rien, et ne savait pas du tout comment il était arrivé là.
Tout l'hiver, l'hirondelle demeura sous la terre, et Poucette la soigna et la choya de tout son cœur. Ni la taupe ni la souris des champs n'en surent rien, car elles n'aimaient pas la pauvre hirondelle.
Dès que revint le printemps et que le soleil réchauffa la terre, l'hirondelle dit adieu à Poucette, qui rouvrit le trou creusé jadis par la taupe. Le soleil entra, éclatant, et l'hirondelle demanda à Poucette si elle voulait partir avec elle ; elle pourrait s'asseoir sur son dos, et elles s'envoleraient loin dans la forêt verte. Mais Poucette savait que la vieille souris des champs aurait bien du chagrin si elle l'abandonnait ainsi.
« Non, je ne peux pas ! » dit Poucette.
« Adieu, adieu, gentille et charmante petite fille ! » dit l'hirondelle, et elle s'envola dans le soleil. Poucette la suivit des yeux, et les larmes lui montèrent, car elle aimait de tout son cœur la pauvre hirondelle.
« Quivit ! quivit ! » chanta l'oiseau, et il disparut vers la forêt verte. Poucette était bien triste. Elle n'avait plus la permission de sortir au chaud soleil. Le blé, semé dans le champ au-dessus de la maison de la souris, poussait haut vers le ciel ; c'était une épaisse forêt pour la pauvre petite fille, qui ne mesurait qu'un pouce.
« Cet été, tu vas coudre ton trousseau ! » lui dit la souris ; car le voisin, l'ennuyeuse taupe à la pelisse noire, avait demandé sa main. « Quel grand bonheur pour une pauvre enfant ! Il te faut du linge de laine et de toile, car rien ne devra manquer quand tu seras la femme de la taupe. »
Poucette dut faire tourner la quenouille, et la souris engagea encore quatre araignées qui filaient jour et nuit. Chaque soir, la taupe venait leur rendre visite, et parlait toujours de la fin de l'été, quand le soleil ne brillerait plus si fort — car pour l'instant il brûlait la terre au point de la rendre dure comme la pierre. Oui, dès que l'été serait passé, la noce aurait lieu. Mais Poucette n'était guère joyeuse, car elle ne pouvait souffrir l'ennuyeuse taupe. Chaque matin au lever du soleil, chaque soir à son coucher, elle se glissait devant la porte ; et quand le vent écartait les épis de blé et lui laissait voir le ciel bleu, elle songeait combien il faisait clair et beau au-dehors, et souhaitait de tout son cœur revoir la chère hirondelle. Mais l'hirondelle ne revenait jamais ; elle s'était sans doute envolée bien loin, dans la belle forêt verte.
Quand vint l'automne, Poucette avait terminé tout son trousseau.
« Dans quatre semaines, la noce ! » lui dit la souris. Mais Poucette pleura et dit qu'elle ne voulait pas de l'ennuyeuse taupe.
« Sottises que tout cela ! s'écria la souris. Ne fais pas l'entêtée, ou je te mordrai de mes dents blanches ! C'est un bel homme que tu vas épouser ! La reine elle-même n'a pas une pelisse de velours noir comme la sienne ! Il a la cuisine et la cave pleines. Remercie donc le bon Dieu ! »
Le jour de la noce arriva. La taupe était déjà venue chercher Poucette ; elle allait vivre chez lui, profondément sous la terre, sans plus jamais revoir le chaud soleil, car il ne pouvait le supporter. La pauvre petite était bien affligée ; il lui fallait maintenant dire adieu au beau soleil, que chez la souris des champs elle avait au moins eu la permission de regarder depuis le seuil.
« Adieu, soleil éclatant ! » dit-elle en levant les bras au ciel. Et elle fit quelques pas au-dehors, car le blé était moissonné, et il ne restait que le chaume sec. « Adieu, adieu ! » dit-elle encore, et elle serra ses bras autour d'une petite fleur rouge qui fleurissait là. « Salue pour moi la petite hirondelle, si jamais tu la revois ! »
« Quivit ! quivit ! » retentit soudain au-dessus de sa tête. Elle leva les yeux : c'était la petite hirondelle qui passait justement par là. Dès qu'elle aperçut Poucette, elle fut toute joyeuse ; Poucette lui raconta combien elle répugnait à prendre la vilaine taupe pour mari, et qu'il lui faudrait habiter au fond de la terre, là où le soleil ne pénétrait jamais. Elle ne put s'empêcher de pleurer en le racontant.
« Voici venir le froid hiver, dit la petite hirondelle ; je m'envole loin, vers les pays chauds. Veux-tu venir avec moi ? Tu pourras t'asseoir sur mon dos ; et nous fuirons loin de la vilaine taupe et de sa chambre sombre, très loin, par-delà les montagnes, vers les pays chauds où le soleil brille plus beau qu'ici, où c'est toujours l'été et où poussent de magnifiques fleurs. Viens donc avec moi, chère petite Poucette, toi qui m'as sauvé la vie quand je gisais, à demi gelée, dans le sombre caveau de terre !
— Oui, je pars avec toi ! » dit Poucette. Elle s'assit sur le dos de l'oiseau, les pieds posés sur son aile déployée, et attacha sa ceinture à l'une des plumes les plus solides. L'hirondelle s'éleva haut dans les airs, par-dessus les forêts et la mer, par-dessus les grandes montagnes où la neige ne fond jamais. Poucette grelottait dans l'air glacé, mais elle se blottissait sous les plumes chaudes de l'oiseau, ne laissant passer que sa petite tête pour admirer toutes les beautés qui défilaient sous elle.
Enfin elles arrivèrent aux pays chauds. Là, le soleil brillait bien plus vif qu'ici ; le ciel semblait deux fois plus haut, et dans les fossés et le long des haies poussaient les plus belles grappes de raisin, vertes et bleues. Dans les bois pendaient citrons et oranges ; il flottait un parfum de myrte et de menthe fraîche, et sur les routes couraient les plus jolis enfants, qui jouaient avec de grands papillons bigarrés. Mais l'hirondelle vola encore plus loin, et tout devenait de plus en plus beau. Sous les plus magnifiques arbres verts, au bord d'un lac bleu, se dressait un château de marbre d'une blancheur éclatante, tout ancien ! Des ceps de vigne grimpaient le long des hautes colonnes ; là-haut, il y avait quantité de nids d'hirondelles, et dans l'un d'eux habitait justement celle qui portait Poucette.
« Voici ma maison ! dit l'hirondelle. Mais il ne conviendrait pas que tu y habites avec moi ; d'ailleurs elle n'est pas arrangée pour te plaire. Choisis toi-même l'une des plus belles fleurs qui poussent là en bas ; je t'y déposerai, et tu y seras aussi heureuse que tu peux le souhaiter.
— Quel bonheur ! » dit-elle en battant de ses petites mains.
Là gisait une grande colonne de marbre blanc, tombée à terre et brisée en trois morceaux ; entre eux poussaient de grandes et belles fleurs blanches. L'hirondelle descendit avec Poucette et la posa sur l'un des larges pétales. Mais quel ne fut pas son étonnement ! Un petit homme se tenait assis au cœur de la fleur, si blanc et si transparent qu'on l'aurait cru de verre ; il portait sur la tête la plus jolie couronne d'or, et aux épaules deux ailes splendides ; il n'était pas plus grand que Poucette. C'était l'ange de la fleur. Dans chaque fleur habitait ainsi un petit homme ou une petite femme, et celui-ci était le roi de tous.
« Dieu, qu'il est beau ! » murmura Poucette à l'hirondelle. Le petit prince eut d'abord grand-peur de l'hirondelle, car, pour lui qui était si petit et si délicat, c'était un oiseau géant. Mais dès qu'il aperçut Poucette, il fut au comble de la joie : c'était la plus belle jeune fille qu'il eût jamais vue. Il ôta donc sa couronne d'or de sa tête et la lui posa, lui demanda son nom et si elle voulait devenir sa femme : alors elle serait la reine de toutes les fleurs ! Voilà, certes, un tout autre mari que le fils du crapaud ou la taupe à la pelisse de velours noir ! Elle dit donc « oui » au splendide prince. De chaque fleur sortit alors une dame et un monsieur, si charmants que c'était un plaisir de les voir ; chacun apporta un cadeau à Poucette, mais le plus beau de tous fut une paire de belles ailes qui avaient appartenu à une grande mouche blanche. On les attacha au dos de Poucette, et elle put ainsi voler de fleur en fleur. Ce n'était partout que joie, et la petite hirondelle, là-haut dans son nid, devait chanter le chant de noces : elle le fit de son mieux ; mais au fond du cœur elle était triste, car elle aimait tant Poucette qu'elle n'aurait jamais voulu se séparer d'elle.
« Tu ne t'appelleras plus Poucette ! lui dit l'ange de la fleur. C'est un vilain nom, et tu es trop belle pour cela. Nous t'appellerons Maïa. »
« Adieu, adieu ! » dit la petite hirondelle, le cœur lourd, et elle repartit des pays chauds, très loin, jusqu'au Danemark. Là, elle avait un petit nid au-dessus de la fenêtre de l'homme qui sait raconter les contes. C'est devant lui qu'elle chanta « Quivit ! quivit ! » — et c'est ainsi que nous connaissons toute cette histoire.