La Petite Poucette
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Une jeune femme reçoit d'une sorcière un grain d'orge magique qui donne naissance à une minuscule petite fille, Poucette, née d'une fleur de tulipe. Tout l'été et l'automne, la charmante enfant traverse mille péripéties en échappant à un crapaud, un hanneton et une taupe, avant d'être sauvée par une hirondelle reconnaissante qu'elle avait soignée durant l'hiver. L'oiseau l'emporte vers un pays ensoleillé où Poucette découvre un prince des fleurs qui la demande en mariage, lui offrant enfin le bonheur et les ailes pour voler aux côtés de son cher ami ailé.
Il était une fois une femme qui désirait de tout son cœur avoir un tout petit enfant, mais elle ne savait pas où en trouver un. Elle alla donc voir une vieille sorcière et lui dit :
« Je voudrais tant avoir un petit enfant. Peux-tu m'aider ?
— Rien de plus simple, répondit la sorcière. Voici un grain d'orge. Ce n'est pas de celui qui pousse dans les champs, ni de celui que picorent les poules. Plante-le dans un pot de fleurs, et tu verras. »
La femme remercia, donna quelques pièces à la sorcière, rentra chez elle et planta le grain. Aussitôt poussa une belle fleur, semblable à une tulipe, dont les pétales restaient serrés comme un bouton.
« Quelle jolie fleur ! » dit la femme, et elle y déposa un baiser. À l'instant, la fleur s'ouvrit avec un petit bruit sec. C'était bien une tulipe, et au cœur de la fleur, assise sur le pistil vert, se tenait une minuscule petite fille, fine et charmante, pas plus haute qu'un pouce. C'est pourquoi on l'appela la petite Poucette.
Une coque de noix bien vernie lui servit de berceau, des pétales de violette de matelas, une feuille de rose de couverture. Le jour, elle jouait sur la table, voguant sur une assiette d'eau dans sa feuille de tulipe, ramant avec deux crins de cheval. Et elle savait chanter d'une voix si douce que jamais on n'en avait entendu de pareille.
Une nuit, pendant qu'elle dormait, un vieux crapaud entra par la fenêtre. Il trouva la coque de noix bien jolie pour son fils, et l'emporta, avec Poucette endormie, jusqu'au marais où il vivait.
« Coax, coax, brekke-ke-kex ! » fut tout ce que sut dire le fils du crapaud en la voyant.
« Ne parle pas si fort, tu vas la réveiller, dit le père. Posons-la sur une feuille de nénuphar, au milieu du ruisseau : elle est si légère qu'elle ne pourra jamais s'enfuir. Pendant ce temps, nous préparerons votre belle chambre au fond du marais. »
Au matin, quand Poucette s'éveilla et vit l'eau tout autour d'elle, elle pleura amèrement, car elle ne pouvait regagner la terre.
Mais les petits poissons, sous l'eau, avaient tout entendu, et trouvèrent la petite fille bien trop charmante pour un tel destin. Ils rongèrent la tige verte qui retenait la feuille, et celle-ci s'en alla au fil du courant, emportant Poucette loin, bien loin du crapaud.
Elle passa devant des villes et des rives, et les oiseaux chantaient sur son passage : « Quelle charmante petite demoiselle ! » Un joli papillon blanc vint se poser sur la feuille, tant elle lui plaisait. Poucette, heureuse d'échapper au crapaud, attacha sa ceinture d'un bout au papillon, de l'autre à la feuille, qui glissa alors plus vite encore.
Mais un gros hanneton passa par là, l'aperçut, et l'emporta dans un arbre, la serrant de ses pattes. La pauvre Poucette eut grand-peur ; et surtout elle pensait au beau papillon resté attaché à la feuille, qui risquait de mourir de faim s'il ne parvenait pas à se détacher.
Le hanneton l'installa sur une feuille et lui offrit du suc de fleurs. Mais quand les autres hannetons vinrent la voir, les demoiselles remuèrent leurs antennes en disant : « Elle n'a que deux jambes, quelle pitié ! Elle n'a pas d'antennes ! Comme elle ressemble à un être humain, qu'elle est laide ! » Et pourtant Poucette était la plus charmante des créatures. Mais à force de l'entendre dire, le hanneton finit par le croire aussi, et ne voulut plus d'elle. Ils la déposèrent sur une pâquerette, et elle pleura, croyant vraiment être laide, elle qui était fine et délicate comme un pétale de rose.
Tout l'été, Poucette vécut seule dans la forêt. Elle se tissa un lit d'herbes sous une feuille de trèfle, se nourrit du suc des fleurs et de la rosée du matin. Mais l'hiver vint, froid et long. Les oiseaux s'envolèrent, les feuilles tombèrent, et la petite Poucette, dans ses habits en lambeaux, grelottait de froid. Chaque flocon de neige qui tombait sur elle était comme une pelletée entière, tant elle était petite.
Elle traversa péniblement un champ de blé moissonné, jusqu'à trouver la porte d'une souris des champs, qui vivait bien au chaud dans son trou, avec une réserve de grains. Poucette demanda un peu de nourriture, car elle n'avait rien mangé depuis deux jours.
« Pauvre petite, dit la souris, qui avait bon cœur, entre te réchauffer et manger avec moi. Tu pourras même rester tout l'hiver, si tu tiens ma maison propre et que tu me racontes des histoires, car j'aime beaucoup cela. »
Poucette accepta, et se trouva fort bien chez la souris. Un jour, celle-ci lui annonça la visite prochaine de son voisin, une taupe riche à la belle pelisse de velours noir. « Si tu pouvais l'épouser, tu serais bien pourvue ! Mais il n'y voit rien du tout ; il faudra lui raconter tes plus belles histoires. »
Poucette n'en avait guère envie. Quand la taupe vint, elle chanta pour elle, et la taupe, charmée par sa voix, s'éprit d'elle sans rien dire, car c'était quelqu'un de réfléchi.
La taupe avait creusé un long couloir souterrain jusque chez la souris, et les invita à s'y promener, les prévenant qu'un oiseau mort y gisait. Dans le passage, elles trouvèrent en effet une hirondelle, ses ailes repliées, sans doute morte de froid. Cela peina beaucoup Poucette, qui aimait tant les oiseaux. La taupe, elle, dit avec dédain : « Il ne sifflera plus, celui-là ! Quelle misère que de naître oiseau, à mourir de faim dès l'hiver venu ! »
Poucette ne dit rien. Mais quand les deux autres eurent le dos tourné, elle se pencha et déposa un baiser sur les yeux fermés de l'oiseau, en pensant : « C'est peut-être lui qui chantait si bien pour moi, cet été. »
Cette nuit-là, elle ne put dormir. Elle tissa un tapis de foin qu'elle porta à l'hirondelle, et l'enveloppa de duvet doux pour la réchauffer. « Adieu, bel oiseau, murmura-t-elle, merci pour ton chant. » Et en posant sa tête contre lui, elle sentit son cœur battre encore. L'hirondelle n'était pas morte, seulement engourdie par le froid !
Poucette revint chaque nuit la réchauffer, jusqu'au jour où l'oiseau put enfin ouvrir les yeux.
« Merci, petite, dit l'hirondelle. Tu m'as sauvé la vie. »
Tout l'hiver, Poucette la soigna en secret, sans que la souris ni la taupe ne le sachent, car elles n'aimaient pas les oiseaux. Au printemps, l'hirondelle, guérie, proposa à Poucette de l'emmener avec elle dans la forêt verte. Mais Poucette ne voulut pas quitter la vieille souris, qui aurait eu tant de chagrin.
« Adieu, chère et douce petite fille ! » dit l'hirondelle, et elle s'envola.
Poucette la regarda partir avec des larmes aux yeux. Puis la souris lui annonça que la taupe l'avait demandée en mariage, et qu'il fallait préparer son trousseau. Poucette fila et cousit tout l'été, sans joie, car elle ne pouvait souffrir la taupe. Chaque matin, chaque soir, elle allait regarder le ciel bleu par la porte, en pensant à la chère hirondelle qui ne revenait pas.
L'automne venu, le trousseau fut terminé, et le mariage fixé.
« Je ne veux pas de cette ennuyeuse taupe ! » pleura Poucette.
« Sottises ! s'écria la souris. C'est un bel homme, plus riche que la reine ! Remercie le bon Dieu ! »
Le jour du mariage arriva. Poucette, désespérée à l'idée de vivre à jamais sous terre sans jamais revoir le soleil, sortit une dernière fois dire adieu à la lumière du jour.
« Adieu, soleil éclatant ! » dit-elle en serrant dans ses bras une petite fleur rouge. « Salue pour moi la petite hirondelle, si tu la revois. »
« Quivit ! Quivit ! » entendit-elle soudain au-dessus d'elle. C'était l'hirondelle, de retour ! Poucette lui raconta tout, en larmes.
« L'hiver approche, dit l'oiseau, je repars vers les pays chauds. Viens avec moi, toi qui m'as sauvé la vie ! »
« Oui ! » dit Poucette. Elle s'assit sur le dos de l'hirondelle, attacha sa ceinture à une plume solide, et elles s'envolèrent, par-dessus les forêts, la mer, et les montagnes enneigées.
Elles arrivèrent enfin dans un pays chaud, où le soleil brillait plus vif, où poussaient citrons et raisins, où flottait un parfum de myrte. Au bord d'un lac bleu se dressait un vieux château de marbre blanc, couvert de vigne, et couronné de nids d'hirondelles — dont l'un était celui de son amie.
« Voici ma maison, dit l'hirondelle. Mais choisis plutôt l'une de ces belles fleurs, tu y seras heureuse. »
Elle la déposa sur une grande fleur blanche, poussée entre les débris d'une colonne brisée. Et là, quelle surprise ! Un tout petit homme, transparent comme du verre, une couronne d'or sur la tête et de belles ailes dans le dos, était assis au cœur de la fleur. C'était le prince des fleurs. D'abord effrayé par la grande hirondelle, il fut ravi en apercevant Poucette, la plus belle jeune fille qu'il eût jamais vue. Il ôta sa couronne, la posa sur elle, et lui demanda si elle voulait devenir sa femme et régner avec lui sur toutes les fleurs.
Voilà un mari bien différent du fils du crapaud ou de la taupe ! Poucette dit oui. De chaque fleur sortirent des dames et des messieurs charmants, chacun apportant un présent ; le plus beau fut une paire d'ailes, qu'on attacha au dos de Poucette, afin qu'elle puisse voler de fleur en fleur.
« Tu ne t'appelleras plus Poucette, dit le prince, ce nom est trop simple pour toi. Nous t'appellerons Maïa. »
La petite hirondelle chanta le chant de noces du haut de son nid, le cœur un peu lourd malgré la joie, car elle aimait tant Poucette qu'il lui coûtait de la quitter. Puis elle reprit son vol, très loin, jusqu'au pays du Danemark, où elle fit son nid au-dessus de la fenêtre d'un homme qui sait raconter des contes. C'est à lui qu'elle chanta « Quivit ! Quivit ! » — et c'est ainsi que nous connaissons, aujourd'hui encore, toute cette histoire.